Chapitre un : il était une fois l’Amérique Latine

« La subtilité des moyens utilisés pour créer cet empire moderne ferait rougir de honte les centurions romains, les conquistadors espagnols et les puissances coloniales européennes (…) Aujourd’hui on ne porte plus l’épée. On ne porte ni armure ni costume distinctif (…) c’est ainsi que le système fonctionne. Ils commettent rarement des actes illégaux, car le système lui-même repose sur le subterfuge et est légitime par définition. » John Perkins

John Perkins rédige en 2004 « Les confessions d’un assassin financier » sorte de « Léviathan » pour cet ancien consultant financier assujetti à la maison blanche et autres organes de soft-power américain. Dans son ouvrage, il tente de peindre les stratagèmes, les machinations ainsi que les dérives d’un système économique et politique global qu’ont construit les États-Unis d’Amérique durant sa courte mais néanmoins riche Histoire. L’envie de rédiger cet ouvrage, pierre angulaire des lanceurs d’alertes, provient du fait de livrer le plus synthétiquement son expérience en tant qu’assassin économique, mais également de répondre une décennie plus tard à Francis Fukuyama et à son ouvrage « La fin de l’histoire et le dernier homme ».

Ces deux ouvrages majeurs de la décennie qui sépare le XXème siècle du XXIème ont un effet polarisateur sur la géopolitique mondiale post guerre froide. C’est en ce sens que travailler à repenser et récontextualiser le rôle du néolibéralisme dans son essence économique et marchande est salutaire pour comprendre le monde actuel, les différents conflits mondiaux ainsi que les cycles économiques. Le terrain et la période la plus significative pour étudier l’évolution et l’impact du néolibéralisme se trouvent dans l’espace géographique de l’Amérique Latine durant la période allant de 1950 à 2015. Là, où tout a commencé. On vous propose de plonger dans cette fresque contant l’épopée de notre temps.

L’Amérique Latine, acteur majeur de l’hégémonie mondiale des États-Unis

Désormais pleinement ancrée dans le système monde et acteur de la mondialisation économique et financière, l’Amérique Latine reste cependant un espace de développement aux multiples facettes. En effet, depuis quelques années, le sous-continent latin occupe une place importante dans les débats publics et politiques notamment par le biais des traités de libre marchandisation avec l’Europe ou bien les luttes politiques qui s’y opèrent sont bien souvent incomprises par les regards occidentaux.

Depuis des décennies, l’espace géographique de l’Amérique Latine connaît de forts bouleversements sur le plan économique, politique et social en rapport avec son rôle dans la mondialisation. Ses veines encore écarlates, autels d’un passé douloureux et réceptacle des différentes évolutions du sous-continent, n’ont pas fini de cicatriser. Elles sont les témoins d’un passé complexe, douloureux, fait de terre, de sueur, de sang et de corruption. Un passé biaisé par les différentes occupations extérieures ainsi que par une haute bourgeoisie locale et ancienne qui maintient par tous les moyens ses privilèges, ses influences sur le reste d’une population elle-même divisée par la pauvreté, la violence et le racisme envers les peuples indigènes.

En effet, le continent Latin est la région du monde la plus inégalitaire du point de vue social, conduisant ainsi à un boum de l’économie dite « informelle » touchant près de 127 millions de personnes selon l’Organisation Internationale du Travail[1]. Cette économie dite informelle est multiple et désigne des réalités diverses tout en pointant du doigt le même souci, celui de la paupérisation des sociétés modernes[2]. Cette économie échappe aux regards étatiques et aux instances de régulation économique mondiales permettant ainsi à des millions de personnes pauvres de survivre grâce à la « débrouille » quotidienne. Cette économie qui regroupe à la fois le travail non déclaré dans les grandes firmes, le trafic de drogue, emploi de rue, permet de faire vivre des familles, des villages, des régions délaissées par les pouvoirs politiques.

Et cela n’est pas réservé qu’au cas spécifique de l’Amérique Latine. Non, l’économie parallèle des trafics permet avant toute chose de faire (sur)vivre des personnes dans le monde entier, de faire vivre certaines familles dans les endroits délaissés par les politiques, dans les « zones de non-droits »[3] comme cela est vulgairement appelé de nos jours. Cette économie informelle est la Némésis de ce néolibéralisme qui tisse sa toile dans le monde entier entraînant avec lui de cruelles disparités entre Nord et Sud. Cependant, pour venir contrarier notre imaginaire, cette économie informelle ne touche pas seulement les classes les plus pauvres, elle est également présente dans les classes les plus riches de la société et notamment dans les gros consortiums privés. Dans les hauts miradors de l’Amérique Latine, l’économie parallèle y est des plus criantes.

Les mêmes grands groupes, bien souvent étrangers, qui ont le monopole des secteurs économiques et énergétiques stratégiques du continent, disposent ainsi de plusieurs échelles de pressions sur la société et la politique des pays d’Amérique Latine et ça depuis plusieurs décennies voire plusieurs siècles. Les consortiums, les grands groupes, les investissements étrangers sont les acteurs qu’il faut tenter d’identifier et de comprendre dans cette série d’articles. Le but sera d’identifier les rapports entre l’arrivée massive des capitaux étrangers, les privatisations de grands groupes privés ainsi que l’enracinement de la pensée libérale avec les différents bouleversement sociaux, politiques de la région de l’Amérique Latine. Il ne faut pas non plus négliger le rôle crucial des régimes militaires et autoritaires dans la construction de ce système politico-économique. Une région qui, bien souvent, se trouve en avance sur les autres continents à savoir que les différents évènements économiques ou politiques se répercutent quelques années plus tard à travers le monde et notamment en Europe.

Et au début, il eut l’Amérique Latine…

L’Amérique Latine n’a jamais eu pleinement conscience de son destin, elle n’a jamais pu œuvrer complètement pour son émancipation. Si on se penche sur son Histoire, on constate que la culture, les terres, la religion, leur idéal, ont été profondément modifiés par l’arrivée des Européens. Modifiés à un tel point que, maintenant, les réels descendants des anciens peuples d’Amérique Latine sont appelés indigènes, minorités, sans terre ou autres. La mise sous tutelle du continent latin, par les Espagnols et les Portugais durant plusieurs siècles, a eu l’effet de déposséder les amérindiens du destin de l’Amérique Latine. Cela est en soi déjà une « petite » histoire de la mondialisation.

Les guerres d’indépendance du début du XIXe siècle, menées par les figures emblématiques de José de San Martin, Bernado O’Higgins et Simon Bolivar, furent les premiers actes majeurs dans la volonté d’émancipation et de création d’une identité latine. Les guerres d’indépendance, qui eurent lieu de 1810 à 1825, constituèrent la première phase importante dans la création et la revendication de la conscience nationale et de l’idée d’une grande Amérique Latine unie. Cependant, quelques années plus tard avec la montée en puissance des États-Unis entraînant son expansion territoriale, l’Amérique Latine se retrouve une nouvelle fois sous le joug d’une puissance étrangère qui a bien compris le potentiel que détient cet espace géographique.

Si on prend le cas de Cuba à la fin du XIX siècle début XX siècle, on y voit bien la volonté des États-Unis de mettre en place la « destinée manifeste » et leur « doctrine Monroe », en faisant de l’île un protectorat par le biais, entre autres, de l’amendement Platt[4]. D’autres traités viennent donner l’exemple d’une tutelle étasunienne sur l’Amérique Latine comme celui du traité interaméricain d’assistance réciproque. Traité qui devient la clé de voûte de l’influence américaine sur l’Amérique Latine. Mais cet espace géographique n’est pas tenu seulement par des traités politiques, il est également tenu, de plus en plus, par les capitaux étrangers qui viennent investir dans les secteurs-clés énergétiques du continent. En effet, les grosses entreprises américaines voient dans le sous-continent latin un gigantesque potentiel énergétique, tant la richesse naturelle y est grande.

Fordlândia

Un exemple avec l’entreprise Ford qui crée Fordlândia sur les terres Latines. Bâtie en 1928 par Ford, cette ville-usine, véritable cité ouvrière, est construite sur une immense concession au bord du Rio Tapajos dans l’État du Para au Brésil. Ford a la volonté d’utiliser cette ville comme une source d’approvisionnement en caoutchouc. Il y déploie alors un vaste chantier faisant émerger une ville de toutes pièces des terres du Para. Cependant, Ford se base sur les normes américaines en oubliant totalement les caractéristiques propres au climat du continent latin. À l’époque, l’industriel tient publiquement un discours philanthropique « Nous n’irons pas en Amérique du Sud pour faire de l’argent, mais pour aider à développer cette terre merveilleuse et fertile ».

Mais la réalité une fois sur place n’est pas la même de même que sa vision sur les Hommes peuplant l’Amérique Latine. Il est totalement opposé au syndicalisme et aux différentes revendications des ouvriers. Il met alors en place une police privée interne, recrute localement des employés qui doivent porter un badge d’identification et il fait face à la connaissance des terres latines. Le résultat est l’échec de ce projet, montrant ainsi un certain caractère autoritaire et prétentieux des États-Unis sur le continent latin menant à des fins pas toujours heureuses. La ville est abandonnée en 1945 devenant le symbole de l’échec de l’American Way of Life dans le sous-continent latin.

Durant les décennies suivantes, l’emprise américaine s’est consolidée au fur et à mesure que sa puissance grandissait dans le monde. Tissant des traités, des partenariats et envoyant une nuée de capitaux en Amérique Latine favorisant ainsi le développement du sous-continent, mais favorisant en même temps le contrôle sur celui-ci. L’Amérique Latine est la pierre angulaire de la politique étrangère des États-Unis, politique qui trouve surtout naissance avec le président James Monroe et qui continue de nos jours. La politique étrangère du président Trump et la prédation financière qui en découle proviennent de ces décennies passées à façonner et contrôler l’Amérique Latine pour finalement exporter les structures politiques de la pensée néolibérale.

Dans le prochain opus du néolibéralisme à travers l’histoire, nous allons entrer dans le vif du sujet en expliquant le rôle des assassins économiques et le poids qu’ils représentent dans le système de la mondialisation économique et politique.

“La grandeur des chefs n’est pas dans leur personne, mais dans la mesure où ils servent la grandeur de leur peuple”, José Marti.

Baptiste Teychon

Notes :

[1]    Rapport de l’OIT (Organisation internationale du travail) nommé « Labour Markets, Institutions and Inequality », rédigé par Janine Berg et reprit par Chistophe Ventura dans son livre « L’éveil d’un continent ».

[2]    Bruno Lautier « L’économie informelle dans le Tiers-Monde »

[3]    Zone où les autorités étatiques ne sont pas ou peu présentes, laissant ainsi la délinquance s’installer.

[4] La république de Cuba fut formellement instituée le 20 mai 1902. Mais la Constitution cubaine fut modifiée par le sénateur américain Orville Hitchcock Platt (1827- 1905). Selon ce qu’on a appelé «l’amendement Platt», les États-Unis étaient autorisés à intervenir dans les affaires du pays et pouvaient installer deux bases navales à Cuba (à Guantánamo et à Bahia Honda), en contrepartie de privilèges douaniers. Ainsi, selon un accord conclu avec Cuba en 1903, les États-Unis ont obtenu le droit de maintenir une base navale dans la baie de Guantánamo… qu’ils continuent d’occuper encore aujourd’hui malgré des relations tendues avec Cuba.


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