Plusieurs théories entourent le dernier épisode d’extinction massive qui a eu lieu il y a 66 millions d’années. Ce dernier n’avait pas seulement marqué la fin de l’ère des dinosaures mais aussi celle de l’immense majorité de la vie terrestre et aquatique. De récents travaux scientifiques suggèrent que l’impact d’un astéroïde gigantesque aurait causé une acidification rapide des océans, résultant en un effondrement écologique au sein de ceux-ci, perturbant alors gravement le cycle du carbone ainsi que le climat. Ces données doivent impérativement être prises en compte dans la résolution de la crise climatique actuelle en sachant que l’acidité des océans augmente à une vitesse affolante, phénomène qui s’accélère chaque jour et qui est entièrement imputable aux émissions anthropiques de CO2.

Image d’entête : David Doubilet

C’est en observant des fossiles de foraminifères planctoniques (organismes microscopiques qui disposent d’une coquille calcaire) que des scientifiques de l’université américaine Yale sont parvenus à de nouvelles conclusions concernant l’extinction Crétacé-Paléogène. Selon les archives géologiques, l’impact de l’astéroïde géant qui a frappé la Terre il y a 66 millions d’années a eu pour suite, notamment, des tsunamis immenses, des écoulements gravitaires causés par des séismes et des éjections de roches en fusion. Ceci, à son tour, a causé des pluies acides et une acidification (baisse du pH) globale et rapide des océans de la planète bleue. Malgré une détérioration graduelle des conditions environnementales de l’époque, liée notamment à une activité volcanique grandissante, c’est l’augmentation rapide de l’acidité des eaux océaniques qui serait à l’origine de l’extinction massive de la vie marine et terrestre, incluant la quasi-totalité des dinosaures. On est donc très loin de l’imaginaire hollywoodien et explosif en matière de représentation des cataclysmes globaux.

L’étude, publiée dans la revue scientifique « Proceedings of the National Academy of Sciences » a été réalisée en reproduisant les conditions environnementales des océans de l’époque à l’aide de fossiles issus du carottage dans les eaux profondes et de roches formées durant cette période. Ceci a permis de constater que l’acidification océanique a été telle que les organismes dont les coquilles étaient composées de carbonate de calcium n’ont pas pu survivre. Ainsi, au fur et à mesure que s’éteignaient les diverses formes de vie des eaux de surface, en commençant par les premiers maillons de la chaîne alimentaire, la productivité primaire des océans a baissé d’environ 50 %, incluant sa capacité d’absorption du carbone atmosphérique par photosynthèse. La vie, aussi bien marine que terrestre, en a été gravement impactée. Tandis que la productivité primaire des océans s’est rétablie en quelques dizaines de milliers d’années, la capacité de stockage du carbone dans les eaux profondes a mis bien plus de temps à être réinstaurée. Plusieurs millions d’années ont été nécessaires pour que les océans et, plus globalement, la faune et la flore à l’échelle planétaire puissent se régénérer et que le cycle du carbone retrouve de nouveau un certain équilibre.

Et c’est reparti… à quelques différences près

Cette fois-ci, le rythme effrayant de l’acidification des océans n’est pas dû à un évènement extérieur mais à notre utilisation démesurée d’énergies fossiles qui entraîne une absorption excessive de CO2 par les eaux océaniques. Selon le rapport du GIEC dédié aux océans et à la cryosphère, les eaux marines ont emmagasiné entre 20 et 30 % des émissions de carbone anthropique depuis 1980, ce qui a gravement changé la structure chimique de ceux-ci. Certains scientifiques redoutent l’imminence d’un effondrement écologique aquatique, ce qui, à terme, pourrait avoir des conséquences catastrophiques pour l’humanité. L’impact est déjà ressenti par certaines populations côtières qui dépendent des écosystèmes marins mis à mal par cette acidification. Cette modification du pH océanique a notamment un impact terrible sur les populations de certains mollusques (moules, huîtres, palourdes…) en raison d’une diminution d’ions carbonate nécessaires à la formation de leurs coquilles. D’autre part, elle est aussi délétère pour le plancton calcaire qui constitue l’alimentation principale d’un grand nombre de poissons. Ajoutons à cela que la diminution de la capacité d’absorption du CO2 par les océans contribue d’autant plus au réchauffement climatique, créant ainsi un véritable cercle vicieux qui risque d’avoir des conséquences désastreuses pour la vie à l’échelle planétaire.

Un des effets, la multiplication d’espèces invasives. Photo : Tara Expéditions

Les chercheurs de l’étude citée précédemment ont découvert qu’à l’époque de la cinquième extinction de masse, le pH des océans avait baissé de 0,25 unités. Selon le scientifique qui a mené ces travaux, Michael Henehan, « Si 0.25 unités ont suffi à précipiter une extinction de masse, nous devrions être inquiets. ». Il est estimé que si les émissions de CO2 ne sont pas mises à terme, le pH de l’océan baissera de 0,4 unités à la fin du siècle. Toutefois, si les gouvernements prennent les mesures nécessaires pour limiter le réchauffement global à 2°C, cette baisse sera à hauteur de 0,15 unités. Visiblement, la différence est conséquente. Il faut toutefois garder à l’esprit qu’à l’époque, l’atmosphère était naturellement plus chargée en CO2 qu’aujourd’hui et le pH océanique était bien plus bas. De même, il est possible qu’après l’extinction datant qu’il y a 66 millions d’années, les organismes touchés à l’époque par l’acidification soient devenus plus résilients. Il n’en demeure pas moins que des changements dans la structure chimique océanique peuvent avoir de graves répercussions, possiblement irréversibles. Et c’est sans compter que les océans sont aujourd’hui malmenés de toutes parts, entre réchauffement des eaux, pollution massive et pêche intensive. Dans tous les cas, l’activité humaine liée à la soif inétanchable de profit a de multiples conséquences mortifères sur la biodiversité marine et terrestre.

La situation est grave, mais il n’est pas encore trop tard

Les organismes dont les coquilles sont formées de carbonate de calcium ne sont pas les seuls en danger à cause d’une baisse de pH océanique. Cette acidification  met également en péril le phytoplancton en rendant ses conditions de vie plus difficiles. En effet, pour les diatomées et les coccolithophores, le fer constitue un élément nutritif essentiel pour le bon fonctionnement d’un grand nombre de processus biochimiques. Or, selon une étude américaine parue dans la revue « Science », l’acidité grandissante des océans diminuerait la biodisponibilité de ce minéral, réduisant son taux d’acquisition par les micro-organismes en question. La productivité primaire des océans peut s’en retrouver gravement affaiblie. Rappelons ici que grâce à la photosynthèse, les populations phytoplanctoniques produisent au moins la moitié de l’air que l’on respire et sont un acteur majeur dans l’absorption du carbone atmosphérique. Pour plus d’informations sur le phytoplancton et les menaces qui pèsent dessus, vous pouvez relire notre article « Le vrai poumon du monde est océanique, et il brûle sans faire de vague ».

Source : https://ocean-climate.org/

Il ne faut pas se leurrer, la seule et unique solution pour ralentir l’acidification des océans est de réduire au maximum les émissions de gaz à effet de serre en sachant que c’est la dissolution du CO2 dans l’eau qui est à l’origine de cette baisse de pH. Bien que cela demande des efforts, c’est tout à fait possible en mettant en place certaines mesures, incluant la favorisation des énergies les moins carbonées possibles. Il est essentiel de métamorphoser en profondeur le secteur des transports en mettant, par exemple, l’accent sur les alternatives aux voyages en avion qui sont extrêmement polluants. De même, l’industrie automobile dont la pollution ne cesse de croître doit être remise en cause. Selon un rapport de Greenpeace sorti le 10 septembre 2019, la hausse des ventes de SUV constitue une grave menace pour le climat. A cause de leur poids excessif (et inutile dans la majorité des cas), ces véhicules émettent bien plus de CO2 que les voitures classiques. Symbolisant une certaine puissance, ils sont devenus les plus populaires, même en ville, en dépit du bon sens. Les importations/exportations participent aussi activement au réchauffement climatique, le transport de marchandises n’étant en aucun cas anodin pour notre atmosphère. Sans oublier l’industrie textile mondialisée, l’une des plus polluantes au monde. De A à Z, tout notre modèle semble à revoir en toute urgence.

C’est pourquoi il est impératif de favoriser au maximum le commerce local, en évitant, par exemple, la signature de traités tels que le CETA qui augmentent les échanges internationaux. De toute évidence, la déforestation doit aussi cesser d’urgence et des projets de reforestation mûrement réfléchis doivent être lancés, de même que l’agriculture et les élevages doivent être profondément réformés. Les océans, quant à eux, doivent être revalorisés sur tous les plans. Il est particulièrement important de protéger les populations de baleines qui apportent au phytoplancton un élément essentiel commençant à manquer à cause de l’acidification des océans : le fer. Ces cétacés stockent aussi des quantités colossales de CO2 au cours de leur vie et peuvent donc aider à juguler les effets du réchauffement climatique.

Les solutions existent bel et bien, nous assistons simplement à un manque profond de volonté de la part des autorités qui, sous l’influence d’une minorité et l’indifférence d’une majorité, nous mènent peu à peu à notre perte. Il reste aujourd’hui une faible marge de manœuvre pour agir, c’est pourquoi il est urgent de stopper cette fraction de l’humanité qui perpétue délibérément le massacre en pensant probablement qu’il existe une planète de substitution. C’est avant tout le système global qui doit être remis en cause et subir des transformations profondes dans le but de mettre fin à cette société aveuglément consumériste qui profite à une poignée d’individus.

J.M.

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