Quitter la ville pour la campagne : de plus en plus de jeunes en rêvent. Parfois qualifiées de « néo-paysans », ces personnes aspirent à une vie plus connectée avec la nature et souhaitent généralement redonner du sens à leur travail et à leur quotidien. Uyen, qui était autrefois juriste à Bruxelles, a fait sa transition à sa façon. Il y a un peu plus d’un an, elle a pris la décision de quitter sa vie faîte de bureaux et de réunions pour se lancer dans la production d’infusions en créant son projet d’agriculture sauvage, « Born To Be Wild ». Celle qui se définit comme « paysanne-cueilleuse » raconte l’histoire de cette reconversion et d’un métier peu connu du grand public. Interview.

Mr Mondialisation : De juriste à paysanne, comment décide t-on de changer radicalement de vie ?

Uyen : Les changements de vie, c’est peut-être radical, mais cela s’effectue rarement du jour au lendemain… (heureusement d’ailleurs !) En ce qui me concerne, il y avait tout un contexte duquel a découlé ce changement. J’étais juriste en droit de l’environnement à Bruxelles, spécialisée en biodiversité, faune et flore. J’adorais travailler avec les gardes-forestiers, les botanistes, les biologistes et tous les autres, sur la conservation de la nature par le biais des réserves naturelles et forestières ou des zones Natura 2000. Mais j’ai aussi un mari, lequel est vigneron en Dordogne. Nous avons longtemps fonctionné à distance et puis les enfants sont arrivés… Il est ensuite venu une année à Bruxelles, pour moi, mais l’absence de vignes s’est vite fait ressentir. L’idée fut donc de partir en France, avec un nouveau projet professionnel et de vie, mais porté par tous les deux. Il ne devait plus y avoir l’un qui se sacrifiait pour l’autre.

Peu à peu s’est donc dessiné l’idée de redynamiser le domaine viticole, en y entamant la conversion en agriculture biologique, en y construisant notre maison écologique et surtout en y installant mon activité de paysanne-cueilleuse en plantes aromatiques et médicinales. On sort de la monoculture pour instaurer un espace harmonieux, pour nous, nos enfants, nos amis et la nature.

Au final, je continue également à préserver la biodiversité, à ma manière, de par mes pratiques agricoles (je suis immédiatement engagée en agriculture biologique du fait que ma parcelle n’a pas été touchée depuis 40 ans et je compte également travailler en biodynamie), ma démarche perma-inspirée (œuvrer avec la nature plutôt que contre la nature d’où l’idée à terme de mettre en place un jardin-forêt), mes produits (des mélanges de tisanes en hiver et des glaces aux plantes aromatiques en été pour aller encore plus loin dans la saisonnalité) et mes emballages éco-pensés recyclables et réutilisables. Des animaux viendront à terme apporter leur utilité et leur présence (pour le fumier, pour la pollinisation, pour le débroussaillage). La cueillette sauvage s’effectue de manière parcimonieuse et respectueuse de l’environnement (hors de question de spolier la nature et de tout récolter lors d’un passage!).

Mr Mondialisation : Vous vous définissez comme paysanne-cueilleuse. C’est un terme peu habituel. Pouvez-vous expliquer ce que vous entendez par là ?

Uyen : Certains n’aiment pas le terme de « paysanne », estimant qu’il est péjoratif. D’autres au contraire adorent, trouvant l’expression « paysanne-cueilleuse » très poétique et accrocheuse. Je n’ai pourtant pas cherché à attirer l’attention ou à produire un quelconque effet marketing. Non, je trouve tout simplement que le terme de paysan rapporte à cette idée de « pays », d’ancrage au sol et à la terre. C’est ça la définition de paysan. Nous venons tous d’un « pays », mais ce lien a aujourd’hui disparu pour beaucoup, malheureusement. Born to Be Wild, la marque de tisanes et de glaces que j’ai créée, essaie d’ailleurs de moderniser le monde des plantes et de reconnecter petits et grands aux plantes aromatiques.

Je suis née à la campagne, j’ai vécu 10 ans en ville, jusqu’à en devenir l’archétype de la citadine. Aujourd’hui, je suis heureuse d’être retournée vivre à la campagne, de travailler la terre, de ne plus définir mon travail en termes d’objectifs de performance, d’indicateurs et d’évaluation. D’autres se définissent comme producteur-cueilleur. Je ne me reconnaissais moins dans cette expression, même si elle est toute à fait valable. Je ne suis pas non plus herboriste, et ne prétend aucunement l’être, car il s’agit d’un métier à part entière, qui a malheureusement officiellement disparu lorsque ce diplôme a été supprimé en 1941

Donc, je travaille la terre en ce qui concerne les plantes que je ne trouve pas à l’état sauvage sur mon territoire, et je cueille les plantes abondamment présentes à l’état sauvage, uniquement en Dordogne. Je les propose sous forme de tisanes ou de glaces et ne prétend pas soigner par ce biais ! De manière humble, je souhaite simplement reconnecter les gens à la nature.

Photo prise chez Thierry Thévenin paysan-herboriste

Mr Mondialisation : Pourquoi se tourner particulièrement vers la production de plantes aromatiques et d’infusions ?

Uyen : Enceinte de mon premier enfant, j’ai réalisé qu’on nous interdisait beaucoup de choses, à tort, mais surtout que pour soigner les multiples tracas de la femme enceinte, il y avait peu de choses que la médecine moderne permettait. Je me suis donc tournée vers les plantes et les huiles essentielles (celles qui sont inoffensives pendant la grossesse) et ce fut miraculeux ! Je me suis donc petit à petit intéressée aux plantes et à leurs effets. Devenir paysanne-cueilleuse arriva donc comme une évidence, après des mois de réflexion sur d’éventuelles possibilités de reconversion professionnelle. La terre était là, grâce à mon mari, « il n’y avait plus qu’à » ! Une campagne de financement participatif, qui a atteint 100% de son objectif en à peine 7 jours et 165% au final, m’a permis de me lancer !

Des producteurs de plantes aromatiques et médicinales, il y en a des centaines en France, il existe même un syndicat qui nous représente (le syndicat SIMPLES). De la même manière, il existe des milliers de vignerons, chacun avec son savoir-faire, sa liberté d’agir, son étiquette, son identité, ou encore des milliers de boulangers, qui font du bon ou parfois du mauvais pain. Je propose certaines plantes au travers des mélanges que j’ai imaginé, j’ai opté pour certaines pratiques culturales, j’ai développé un packaging unique que d’aucuns fustigeront peut-être pour son côté marketing… mais pourquoi devrions-nous tous être cantonnés à produire des plantes qu’il faudrait vendre dans un affreux sachet pour un prix moyen identique à toute la France ? Pourquoi ne pouvons-nous pas agir comme des vignerons avec nos propres prix et notre identité sans être accusé de faire du marketing ? Et pourquoi seules des entreprises faisant de l’achat-revente pourrait conditionner des tisanes dans un joli emballage pour le vendre à un prix élevé ? On peut également être paysan et offrir de beaux produits ! C’est donc cela aussi que je veux changer, cette perception du monde des tisanes, soit poussiéreuse d’un côté, soit de luxe à l’autre extrême. Il y a de la place pour tout le monde, chacun à sa manière !

Mr Mondialisation : Valoriser des produits locaux n’est pas toujours facile dans un secteur où les regards se tournent désormais vers les nombreux thés produits en Asie. Comment faites vous pour changer les regards sur les infusions ?

Uyen : Longtemps, j’ai été une grande consommatrice de thé chinois. J’étais complètement fanatique, car l’univers des thés chinois est très similaire au monde du vin, de par le cérémonial de dégustation, la gamme aromatique, les accords pouvant être fait avec certains plats ou produits. Et puis petit à petit, j’ai réalisé l’impact écologique énorme de ce secteur. Les magnifiques plantations de thé, lesquelles s’étendent à perte de vue en Inde, Sri Lanka et Chine, et que j’ai eu la chance de voir, sont en fait ultra-traitées pour assurer une rentabilité de récolte optimale sur l’année. Et là dessus, vous versez votre eau chaude et vous buvez ! Imaginez le cocktail ! Ensuite, il y a évidemment également la question du transport. Enfin, certains mélanges de thés, à la mode, contiennent parfois des arômes naturels. Cela peut sembler normal pour un produit à base de plantes, mais la vérité est que les « arômes naturels » dans, par exemple, un mélange aux notes de fraise ne proviennent pas nécessairement de véritables fraises séchées et concassées. Il pourrait s’agir d’un composé chimique extrait d’une autre source naturelle (par exemple des copeaux de bois), lequel donnera à votre thé (ou tisane) un arôme de fraises. Les composés chimiques sont isolés et concentrés afin d’être ajoutés au produit final en laboratoire. C’est un peu moins naturel que ce qui est annoncé donc !

Peu à peu, j’en suis venue aux tisanes, pour ma propre consommation. Pourtant, au départ je trouvais ça ni très glamour ni très moderne, mais j’avais tort, c’est un monde tout aussi fascinant, riche d’arômes et de couleurs ! C’est donc sur ces atouts que je joue. Je propose des mélanges de feuilles et de fleurs entières (plus une plante est réduite en poudre, comme par exemple dans des tisanes en sachet, moins elle dégagera de goût), tout en mettant l’accent sur l’olfactif, le goût et le visuel. C’est une véritable expérience. Certains restaurateurs avec qui je travaille ne proposent pas de thés, mais uniquement des tisanes comme alternative, pour pouvoir dire qu’ils se fournissent uniquement auprès de producteurs locaux, à tous les niveaux, et pas seulement au niveau de la viande ou des légumes.

Enfin, mon rêve, c’est de répliquer la méthode de façonnage des thés chinois à certaines plantes indigènes (tel que la ronce ou l’aigremoine, qui historiquement étaient utilisées par les anciens comme substituts du thé). J’y réfléchis !

Mr Mondialisation : Cela fait un peu plus d’un an que vous êtes installée. La vie de paysanne est-elle plus paisible que celle de juriste ? Avez-vous eu des regrets ?

Uyen : Ah, j’angoisse tous les jours, à cause de la météo, pour les plantations, pour la commercialisation, à cause du retard sur le planning, etc. ! C’est très loin de la vie paisible de fonctionnaire que j’avais à l’époque, qui au final avait plutôt un rôle d’exécutante ! Mais au bout du compte, c’est tellement gratifiant, ce travail de la terre, cet ancrage et cet cohabitation pleine avec la nature. Aucun regret donc !


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