Omniprésents dans nos vies, les microplastiques ont non seulement envahi les océans de la planète mais aussi la nourriture que nous mangeons et l’eau que nous buvons, n’oubliant pas de s’emparer insidieusement de l’air le plus pur qu’il nous est donné de respirer. Selon une étude récente, leur présence dans les océans serait pourtant encore bien sous-estimée et pourrait se révéler être 2,5 à 10 fois supérieure aux estimations précédentes. Alors que les données alarmantes s’accumulent concernant les impacts environnementaux et sanitaires de ce dérivé du pétrole, on note pourtant aujourd’hui une augmentation effrénée de la production de plastique, notamment à usage unique, sous le prétexte fallacieux d’un effet barrière au coronavirus. Ceci en sachant que plusieurs études l’ont démasqué comme étant l’un des deux pires matériaux à utiliser dans ce cadre. Comment en sommes-nous arrivés là ? Que faire ?

Les microplastiques, issus de la lente dégradation de produits plastiques, de fibres synthétiques de nos vêtements en polyester ou encore de produits de beauté tels que les exfoliants, sont des particules de polymères d’une taille inférieure à 5 mm. L’impact de leur présence dans notre environnement n’est étudié que depuis une vingtaine d’années seulement. En 1997, l’océanographe et capitaine de bateau Charles Moore a aperçu, avec son équipage, des déchets à perte de vue, flottant dans le gyre subtropical du Pacifique nord. Ses articles ont permis ensuite d’attirer l’attention d’une large public sur cette découverte et sur les effets de la pollution plastique sur la vie océanique.

Deux ans plus tard, Moore a réitéré son exploration de cette partie de l’océan – appelée aujourd’hui « Vortex de déchets du Pacifique nord » – pour y faire une trouvaille aussi surprenante qu’inquiétante. D’une part, l’expédition a permis de montrer que cette zone abritait six fois plus de plastique que de zooplancton, plancton animal se situant à la base de la chaîne alimentaire marine. (Une étude postérieure, publiée en 2002, a par ailleurs montré que la situation était similaire dans les eaux côtières du sud de la Californie, la quantité de plastique y étant au moins 2,5 fois supérieure à celle du zooplancton, des chiffres auxquels les océanographes ne s’attendaient pas.) D’autre part, en prélevant des échantillons d’eau, Charles Moore et son équipe découvraient alors que celle-ci ne contenait pas seulement des déchets entiers mais également un grand nombre petites particules de plastique : les microplastiques. Une étude datant de 2016 a montré que ces derniers se dégradent à leur tour en nanoplastiques, des particules invisibles à l’œil nu et dont on connaît encore moins les effets.

Des océans en plastique…

Suite à la découverte alarmante de Moore, les études concernant les microplastiques et leur impact sur l’environnement ainsi que sur la santé humaine se sont enchaînées. Suite à 24 expéditions entre 2007 et 2013 à travers les cinq gyres subtropicaux, l’Australie côtière, le golfe du Bengale et la mer Méditerrannée, une étude publiée en 2014 a permis de faire une estimation du nombre des particules de plastique et le poids de celles-ci dans les eaux marines. Les chercheurs sont ainsi parvenus à révéler que les océans contenaient à l’époque au moins 5,25 mille milliards de particules, le tout avec un poids de 268 940 tonnes. Co-auteur de l’étude, Charles Moore savait déjà à l’époque que ces chiffres, bien que colossaux, étaient déjà sous-estimés. Aujourd’hui, ils sont largement dépassés.

Une nouvelle étude publiée cette année dans la revue Environmental Pollution témoigne de cette sous-estimation considérable. Pour parvenir à cette constatation, lors du prélèvement d’échantillons dans les océans, les auteurs des travaux ont eu recours à des filets au maillage bien plus fin que ceux habituellement utilisés par les chercheurs. L’échantillonnage des eaux de surface dans le golfe du Mexique et dans la Manche a permis de voir que la quantité de microplastiques était 2,5 à 10 fois supérieure à celle estimée auparavant. Si cela en vient à être vérifié à l’échelle planétaire, cela impliquerait que les océans abritent plus de 125 mille milliards de particules de plastique.

Une autre étude, publiée en juin 2020 dans la revue Science, s’est penchée sur la dispersion et la concentration des microplastiques dans les eaux profondes. Les travaux ont mis en évidence l’influence prépondérante des courants thermohalins, mêmes courants qui fournissent de l’oxygène et des nutriments au benthos (organismes aquatiques vivant près du fond des eaux). Les chercheurs en ont conclu que les zones des fonds marins qui abritent le plus de biodiversité sont également ceux qui recèlent le plus de microplastiques. Les eaux de surface, les plus étudiées, ne contiennent que 1 % de la quantité globale de plastique se trouvant dans les océans. Ainsi, l’immense majorité de ce dérivé du pétrole finit dans les eaux profondes et constitue une menace d’autant plus grave pour les écosystèmes marins qu’elle est invisible aux yeux des hommes.

dans un monde en plastique

L’état des océans n’est pas le seul facteur de la pollution plastique à inquiéter les scientifiques. Selon un rapport publié en 2019, commandé par la WWF à l’Université de Newcastle en Australie, un individu moyen avalerait jusqu’à 5 grammes de plastique par semaine via son alimentation. L’eau, encore plus si elle est en bouteille, constitue la première source d’ingestion de plastique. Les fruits de mer, le sel et la bière en contiennent également des taux conséquents.

Et ce n’est pas tout ! Alors que de nombreuses études estimaient auparavant que le plastique demeure dans les eaux marines ou les sédiments, une étude publiée en mai 2020 dans la mégarevue scientifique PLOS One suggère que le plastique peut s’infiltrer dans l’atmosphère via les embruns. Les chercheurs ont estimé sa quantité à 136 000 tonnes par an.

L’impact sanitaire des microplastiques fait encore à ce jour débat. Débat aussi stérile que dénué de sens, il en ferait presque oublier le fait qu’à chaque étape de son cycle (allant de son extraction et de son transport à la gestion des déchets, en passant par l’état de produit de consommation), le plastique engendre des risques toxiques considérables, parfois mortels, pour la santé humaine. Cancers, impact sur le génome, problèmes de reproduction et de développement, pathologies cardiovasculaires, maladies auto-immunes… Tout autant d’affections, symptômes d’un mal généralisé qui ne touche pas seulement l’humanité, mais aussi et avant tout l’entièreté de notre planète.

De l’incohérence à la démence

Face à un lobbying toujours plus agressif, plus particulièrement dans le cadre de la crise du Covid-19, les grandes enseignes alimentaires ne cessent de vendre toujours plus de suremballages jetables dont l’absurdité n’est plus à démontrer (nous vous renvoyons vers ce courrier type à adresser aux supermarchés lorsque vous constatez de telles aberrations). Ce manque cruel de bon sens est d’autant plus apparent lorsque l’on sait que le plastique (avec l’acier) est le matériau sur lequel le SARS-CoV-2 reste actif le plus longtemps. Suremballer pour protéger la santé des consommateurs avec le meilleur ami du virus, on frôle l’apogée de la démence. Déraison guidée par un désir qui fait loi à l’échelle planétaire : produire toujours plus pour consommer toujours plus, misant sur la peur et le désespoir collectifs. On ne s’étonnera donc pas d’avoir vu les entreprises du plastique cotées en bourse prendre de la valeur en plein cœur de la crise pendant que les marchés s’effondraient.

La justification de ce productivisme débridé de matières plastiques repose plus globalement sur la culpabilisation du « consommateur » et la promesse fallacieuse que des petits gestes individuels – tels que le recyclage ou une bonne gestion des poubelles – lui permettront de sauver le monde. Pourtant, trop peu le savent à ce jour, mais le recyclage est bien loin d’être une solution. Moins de 9 % du plastique sont recyclés à travers le monde et il s’agit d’un processus particulièrement coûteux et énergivore. En France, plus de 70% du plastique consommé n’est simplement pas recyclé. Le problème réside dans la production même d’un plastique destiné à être immédiatement jeté, qu’il soit recyclable ou pas.

Source image : PLoS ONE paper : « Bringing Home the Trash: Do Colony-Based Differences in Foraging Distribution Lead to Increased Plastic Ingestion in Laysan Albatrosses? » (doi:10.1371/journal.pone.0007623.g002)

Tout comme celui du recyclage, le piège du bioplastique frappe également de plein fouet les écolos en herbe, victimes d’un greenwashing rondement étudié destiné à nourrir le mythe de la croissance verte et la conception chimérique qu’est le développement durable dans un monde productiviste. Inutile de rappeler que la responsabilisation individuelle, bien que nécessaire, n’est pas de taille à affronter un système capitaliste bien ancré et qui n’aura de cesse de se battre pour sa propre survie, reposant sur une augmentation perpétuelle des productions dans un monde aux ressources limitées.

Si d’aucuns croient encore que la solution ultime réside dans le fait de se vêtir d’une cape verte synthétique – recyclable – en arborant de faux-semblants écologiques individuels sur Instagram, il serait intéressant de rappeler qu’il n’y a que de la force collective que naissent les véritables changements sociétaux. Sans grande décision collective, sans règle ni loi pour contraindre les industriels, sans transformer les institutions et bannir les mauvaises pratiques, nous sommes voués à creuser le caveau d’une Humanité qui s’accroche à sa liberté sans limite. Choisir, c’est renoncer.

J.M.

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