Incendies près de Tchernobyl : la CRIIRAD fait le point sur la situation

    De nombreux incendies parcourent actuellement le territoire ukrainien et, depuis plus d’une semaine, plusieurs départs de feux ont été notés dans la zone d’exclusion autour de la centrale nucléaire de Tchernobyl. Durant cette période de confinement strict, la propagation de l’épidémie de covid-19 ne constitue pas la seule inquiétude au sein de l’opinion publique. En effet, en plus des conséquences sanitaires d’une pollution de l’air accrue engendrée par les feux de forêt qui ravagent aujourd’hui le berceau d’une catastrophe nucléaire à jamais gravée dans l’Histoire, l’élévation soudaine du taux de radiation dans cette région pose également question. Dans son communiqué de presse publié le 8 avril (avec une mise à jour le 10 avril) la CRIIRAD fait le point sur la situation qui, bien que ses conséquences semblent pour l’instant minimes, reste à suivre en sachant que les incendies sont loin d’être maîtrisés.

    Depuis le 4 avril, plus d’une centaine d’hectares de végétation sont partis en fumée au cœur de la zone d’exclusion de 30 km autour de la centrale de Tchernobyl – des secteurs hautement contaminés depuis le 26 avril 1986, jour de la pire catastrophe nucléaire du XXème siècle. De quoi soulever l’inquiétude des ukrainiens dans un contexte déjà particulièrement anxiogène (survenue de l’épidémie de covid-19, guerre du Donbass qui secoue l’Est du pays depuis six ans…). Dans son communiqué de presse du 8 avril 2020, la CRIIRAD (Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité) indique que ces incendies vont inévitablement impliquer une « remise en suspension de substances radioactives dans l’atmosphère », principalement du césium 137 mais peut être également du plutonium et du strontium 90. Ces substances s’étant accumulées dans la biomasse de la région, la combustion de celle-ci entraîne, en toute logique, leur rejet dans l’air.

    Feu de forêt dans la zone d’exclusion de Tchernobyl (5 avril 2020) © NASA Worldview, Earth Observing System Data and Information System (EOSDIS)

    Selon une information relayée par les médias locaux mais aussi étrangers, au cœur de l’incendie, la radioactivité serait 16 fois supérieure à la normale. L’interprétation de ces résultats semble toutefois biaisée comme l’indique le communiqué de presse rédigé par Bruno Chareyron, ingénieur en physique nucléaire et directeur du laboratoire de la CRIIRAD (avec la participation de Jérémie Motte, ingénieur environnement, responsable du service balises) qui soutient que l’on « ne sait pas où et quand a été effectuée la mesure et si elle rend compte d’une augmentation de la radioactivité ambiante qui serait liée à la remise en suspension de matières radioactives (effet du panache contaminé) ou s’il s’agit de l’enregistrement des radiations gamma émises directement par le sol contaminé. » Les autorités ukrainiennes ont, quant à elles, démenti toute hausse des niveaux de radiation.

    Un manque de données, et donc de conclusions

    Le communiqué de presse de l’IRSN (Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire) du 7 avril 2020 se veut rassurant quant à la situation, précisant que sa balise « installée sur l’Ambassade de France à Kiev en avril 2011 n’a pas détecté d’élévation anormale de la radioactivité ces derniers jours. », Bruno Chareyron reste pour autant sur ses gardes. Selon lui, « la mesure du débit de dose gamma ambiant n’est pas un paramètre suffisant pour évaluer les risques radiologiques pour les populations exposées aux fumées potentiellement contaminées par des substances radioactives ». Étant donné que les feux de forêt ne sont pas contenus pour le moment, il est essentiel de maintenir une évaluation précise de la situation tout en prenant notamment en compte la possibilité que des substances autres que le césium 137 aient pu être remises en suspension dans l’atmosphère. Des mesures plus détaillées devraient être effectuées pour veiller à la sécurité des habitants. La CRIIRAD dénonce également de fortes difficultés d’accès – pour les citoyens mais aussi les scientifiques indépendants – à des données essentielles concernant le taux de radiation au plus près des feux et dans les pays européens pouvant être situés dans le panache des fumées. Bruno Chareyron s’indigne du fait que plus d’une trentaine d’années après la catastrophe de Tchernobyl, « les citoyens qui vivent sur les territoires les plus contaminés n’ont toujours pas accès à des mesures précises de la contamination de l’air qu’ils respirent. » Les populations sont invitées à faire aveuglément confiance aux autorités.

    Carte des dépôts de césium 137 à l’échelle de l’Europe (source : Atlas européen EC/IGCE 1998 et IRSN)

    Bien que les autorités ukrainiennes se veuillent rassurantes quant à la sécurité des habitants de Kiev où le taux de radiation serait dans les normes, la suite des évènements reste difficilement prévisible en sachant que les incendies ne sont pas encore maîtrisés, continuant leur progression en zone contaminée, et que des vents violents pourraient les propager vers des zones jugées plus dangereuses. Dans sa mise à jour du 10 avril du précédent communiqué de presse, la CRIIRAD indique que l’un des incendies se situe « à quelques kilomètres seulement du réacteur accidenté ».

    Doit-on redouter les retombées de cette situation sur le territoire français ? Très peu à ce stade. Grâce au retour d’expérience d’évènements similaires au cours des dernières décennies, on sait que la remise en suspension dans l’atmosphère du césium 137 depuis l’Ukraine peut avoir un impact dans d’autres pays européens. Les masses d’air chargées en radioactivité se déplacent selon les conditions météorologiques et peuvent arriver jusqu’au territoire français. Pas de quoi s’affoler toutefois car les concentrations demeurent nettement moindres qu’à l’époque de la catastrophe et ne représentent pas de danger pour la population. Le 10 avril, la CRIIRAD a effectué des mesures dans la vallée du Rhône et celles-ci « n’ont pas mis en évidence d’augmentation de la radioactivité des poussières atmosphériques. »

    La radioactivité n’est pas la problématique immédiate

    Les feux de forêt en eux-mêmes, bien que source de préoccupations, n’ont rien d’exceptionnel selon le correspondant de RFI à Kiev car tous les ans, dès le début du printemps, « des particuliers brûlent des ordures, des feuilles mortes et de l’herbe coupée dans leurs jardins. Les feux grossissent avec le vent et peuvent devenir incontrôlables. » L’inquiétude des ukrainiens reste centrée autour de la forte pollution de l’air provoquée par ces incendies, qui représente, a priori, plus de danger pour la santé de population que les radiations émises par l’accident nucléaire. Plusieurs quartiers de Kiev notamment ont noté une élévation considérable de la pollution atmosphérique et des particules fines dans l’air.

    En tout, plus de 27 000 foyers d’incendie ont été enregistrés sur l’ensemble du territoire ukrainien et plus de 20 000 hectares ont été réduits en cendres, posant un réel problème sanitaire, mais aussi écologique. Chaque année, les paysages du pays se ternissent un peu plus et de nombreux écosystèmes, de même que la fertilité des zones touchées, sont mis à mal. On ignore à ce jour si la progression de ces feux sont à mettre en corrélation avec le changement climatique. Cependant, une étude de l’Ukrainian Hydrometeorological Institute datant de 2018 a exposé un lien de cause à effet entre l’augmentation des températures moyennes et l’intensité des feux dans la région. Un seul degré d’augmentation des températures provoquerait près de 20% de feux en plus en Ukraine. Face à cette « mini-catastrophe », la gestion de la crise par le gouvernement ukrainien est aujourd’hui largement critiquée et la pénalisation des comportements irresponsables à l’origine de ces incendies demeure insuffisante.

    J.M.

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