Emma Muncaster le dit elle-même : cultiver à partir de graines est devenue sa thérapie préféré. Pratiquement née dans un potager, la jeune femme de 23 ans jardine depuis son plus jeune âge. En se connectant à la terre, à ses racines humaines, elle prend à la fois soin d’elle et de l’environnement puisqu’elle ne pratique que des formes d’agriculture durable et biologique. Portrait inspirant d’une jardinière passionnée.

On le comprend rapidement, cette reconnexion à l’environnement est pour elle indispensable pour comprendre le fait que ces pratiques de jardinage durable, avant de nourrir l’être humain, nourrissent la terre et le sol. Or, ce n’est pas la perception qu’on lui enseignait dans son école d’horticulture où la productivité prime sur le reste. Emma n’a pas hésité à avancer à contre-courant de l’establishment et souhaite transmettre aux autres sa manière alternative de concevoir l’agriculture.

Crédit photo : Emma Muncaster

Une passion ancrée depuis l’enfance

Emma a grandi dans le centre ville de Toronto, au Canada. C’est aux côtés de sa mère qu’elle a appris les « secrets » du jardinage. Depuis ses cinq ans, lorsque cette dernière lui a demandé de mettre ses mains dans le compost familial pour en ressentir « l’énergie », la passion n’a fait que croître. Après le décès de sa mère, c’est sa grand-mère, maître jardinier, qui a pris le relais. Dès son plus jeune âge, alors que d’autres enfants avaient pour terrain de jeu les écrans ou la salle de sport, Emma en avait un bien singulier : le jardin de sa grand-mère. Pendant son adolescence, elle a cessé cette activité pour se conformer à des habitudes plus classiques. Or, encore une fois, ce n’était pas sans compter sur le rôle d’une femme, la mère de son petit ami, qui l’a réintroduite dans le jardinage et lui a ainsi permis de renouer avec la terre.

Crédit photo : Emma Muncaster

« Les femmes qui font partie de ma vie m’inspirent de cultiver des aliments », confie-t-elle. Ce qui est intéressant, dans le témoignage d’Emma, est de relever la présence et le rôle qu’ont eu les diverses femmes de sa famille dans son apprentissage du jardinage. Dans l’imaginaire collectif résiste une certaine vision patriarcale du monde de l’agriculture, en particulier depuis l’industrialisation, avec le fermier (homme) au contrôle de son domaine. Et pourtant, avant ça, les femmes jouaient un rôle considérable dans la gestion et la production des plantes. Un rôle qui est peu à peu passé au second plan avec la mécanisation du secteur et la généralisation des pesticides de synthèse. En ce sens, Emma est très engagée pour la cause féministe. Ayant fait face à beaucoup de sexisme au quotidien depuis qu’elle est dans le monde du travail, elle affirme cependant que cela ne changera ni sa mentalité ni sa manière d’envisager le jardinage. Les femmes comme les hommes sont légitimes dans le domaine de l’agriculture.

Elle explique par ailleurs que reprendre cette activité lui a permis non seulement de renouer avec la terre, mais aussi avec sa propre mère disparue. Vestiges sémantiques des temps passés, cette assimilation de la terre à la mère, au féminin, est entérinée via les expressions Mère-Nature, Mother Earth ou bien Pachamama aux quatre coins du globe. À titre d’illustration, les peintures de vierges en Bolivie représentent celles-ci en triangle, afin de montrer leur connexion permanente à la terre. C’est d’ailleurs en ce sens qu’est né le mouvement éco-féministe dans les années 1970, sous la plume de l’écrivaine française Françoise d’Eaubonne.

Les liens entre les mécaniques d’oppression des femmes et la domination de la nature étant indissociables, les femmes ont par conséquent le potentiel de mener une révolution écologique. À condition, bien sûr, que cette lutte n’aggrave pas la charge mentale qui leur incombe déjà au foyer : « Et alors qu’on avait gagné un p’tit peu de temps avec les supermarchés et les micro-ondes, v’la que maintenant on doit s’occuper de sauver le monde, YES », ironise l’influenceuse Coline dans l’une de ses dernières vidéos Youtube. À n’en pas douter, la transition sera le fruit d’un front commun des deux sexes dans le respect mutuel où n’aura pas lieu.

Crédit photo : Emma Muncaster

Aujourd’hui, Emma souhaite transmettre à son tour. Dans l’Ontario, où elle possède déjà cinq jardins d’une superficie d’environ 92 mètres carrés, elle aimerait développer une ferme biodynamique et biologique pour y concrétiser d’autres projets plus ambitieux. Entres autres, des visites, accueils de bénévoles et événements éducatifs. Transmission, éducation et partage concernant la thématique de l’agriculture durable sont des mantras pour la jeune femme au quotidien. C’est également un des piliers de la permaculture où le savoir naturel doit-être partagé et commun, pas faire l’objet d’une guerre commerciale.

Cultiver des graines pour s’enraciner avec elles

Lorsqu’elle jardine, Emma affirme se connecter à ses racines humaines. Cultiver de la nourriture biologique représente pour elle avant tout un moyen de nourrir la terre, le sol. Au-delà de la pensée anthropocentrique qui invite à penser l’Homme comme supérieur à la Nature, il s’agit alors de comprendre que celle-ci nous nourrit à condition que nous la nourrissions convenablement en retour. C’est en ce sens qu’elle présente l’agriculture durable comme une priorité. Face aux défis environnementaux actuels, il est urgent de repenser l’agriculture autrement que par le simple prisme productiviste : « Un jour prochain, nous devrons peut-être cultiver notre propre nourriture individuellement afin de survivre. Je pense que la réponse est sous nos yeux en ce qui concerne les pratiques agricoles. » Une agriculture durable, qu’elle définit selon elle une manière de cultiver qui ne porte aucun préjudice ni au sol ni à l’environnement et à ceux qui y vivent. L’énoncé semble évident voire simpliste, et pourtant, à l’échelle industrielle, la logique ne résiste pas longtemps aux logiques managériales modernes.

Crédit photo : Emma Muncaster

 

Crédit photo : Emma Muncaster

Or, ce n’est pas ce parti pris qui est mis à l’honneur dans son école d’horticulture… en partie financée par Monsanto. Désolée d’observer cette situation, elle a mis le cœur à l’ouvrage pour concrétiser sa propre alternative à ses cours. En d’autres termes, elle bannit dans ses jardins la monoculture au profit de pratiques biologiques et de permaculture. Au-delà de la mise en œuvre de pratiques de l’agriculture durable, il s’agit pour elle de penser et vivre différemment, notamment cultiver une forme de simplicité. Cultiver à partir de graines est, selon Emma, « une thérapie » au quotidien. Et si l’idée de « reconnexion à la terre » peut sembler farfelue, rappelons que le fait de travailler dans un environnement naturel et sain est nécessairement bon pour le moral comme la santé.

Crédit photo : Emma Muncaster

Agriculture durable : aller à contre-courant de l’establishment !

L’école d’horticulture d’Emma, financée par Monsanto, ne lui a pas enseigné l’agriculture durable. Pas étonnant, lorsque l’on sait que la firme multinationale a été condamnée à plusieurs reprises pour ses pratiques peu écologiques ; et, dernièrement, en mai 2019 aux Etats-Unis. Pourtant, Monsanto affirme, depuis 1997, œuvrer dans le domaine de l’agriculture durable. Alors que la firme faisait l’objet de diverses poursuites, le président Clinton a tout de même remis en 1999 le prix National Medal of Technology à quatre scientifiques de Monsanto ! Or, Emma n’est pas dupe : elle pratique l’agriculture durable, la vraie. En d’autres termes, ce type d’agriculture vise à créer du lien entre le sol, la plante et le monde animal, restaurer l’unité des écosystèmes et stimuler les échanges entre les différents niveaux. Cela rassemble diverses pratiques, non pas opposées mais complémentaires, telle que la permaculture ou le bio sans pétrochimie.

Crédit photo : Emma Muncaster

Il lui paraît donc indispensable d’avancer à contre-courant de l’establishment pour promouvoir une agriculture durable, plus saine et respectueuse de l’environnement. Plus concrètement, l’agriculture durable s’oppose à l’agriculture intensive (monoculture, perturbation des sols en permanence, recherche d’une productivité toujours plus importante, etc). Après la ratification des  27 principes du développement durable lors de la conférence de Rio en juin 1992, elle est définie via trois piliers : la viabilité économique, l’équité sociale et la protection de l’environnement. Il s’agit donc de répondre aux besoins d’aujourd’hui sans remettre en cause les ressources naturelles pour les générations futures. L’apprentissage et la transmission de ces pratiques d’agriculture alternatives représente pour Emma bien plus qu’une passion : c’est une nécessité. Dans un contexte environnemental toujours plus alertant, il est indispensable de repenser le système agronomique afin d’atteindre la résilience.

Crédit photo : Emma Muncaster

De la passion au projet de vie, il ne reste plus qu’un pas pour Emma. La jeune femme développe en ce moment une ferme biologique, afin de continuer à transmettre concrètement cette manière alternative de concevoir l’agriculture douce. Elle est persuadée que « La connaissance est un pouvoir » , grâce auquel il est désormais possible de transitionner vers une agriculture durable. Reste à voir quand les autorités vont concrètement soutenir cette transition par des règles strictes envers ceux qui polluent les terres au même moment.

Et si vous souhaitez en savoir plus sur le travail d’Emma, voici son compte Instagram.

 

Camille Bouko-Levy

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