C’est en 1849 que le concept de désobéissance civile a vu le jour, imaginé par par Henry David Thoreau qui avait été jeté en prison pour avoir refusé de payer une taxe destinée au financement d’une guerre contre le Mexique. La désobéissance civile, c’est le refus de se soumettre à une loi jugée injuste, aussi légale soit-elle. Thoreau, philosophe naturaliste américain, a écrit un livre qui pose les bases de ce concept, La Désobéissance Civile, qui est aujourd’hui en accès libre. Un livre qui, des siècles après, soulève toujours autant de questions quant à notre rapport au pouvoir, à notre pouvoir d’action et à l’idée que nous avons du rôle que nous devons jouer au sein de notre société. Un questionnement philosophique, une remise en question de notre conception du « juste », qu’il nous semble devoir reposer de toute urgence.

Crédit Photo : Alexandre / Flickr C.C

Un débat philosophique

La question de la Désobéissance civile nous met face à une question simple, et pourtant lourde de conséquences : « Le légal est-il juste ? ». Dans notre société basée sur le respect des lois, considéré comme le summum du « bon », du « juste », un questionnement s’installe progressivement, jusqu’à venir blâmer cette obéissance aveugle dans les institutions et les règles qu’elles dictent. C’est cette idée que Thoreau défend dans son manifeste en tentant de secouer les consciences, de pousser à la réflexion et d’appeler les citoyens à sortir du rang. 

« L’erreur la plus vaste et la plus répandue exige pour la soutenir la vertu la plus désintéressée. Le léger reproche auquel se prête d’habitude la vertu de patriotisme, ce sont les âmes nobles qui sont les plus susceptibles de l’encourir. Les gens qui, tout en désapprouvant le caractère et les mesures d’un gouvernement, lui concèdent leur obéissance et leur appui sont sans conteste ses partisans les plus zélés et par là, fréquemment, l’obstacle le plus sérieux aux réformes. » (Extrait de La désobéissance civile, Henry David Thoreau)

Nuit Debout avril 2016 – Crédit Photo : p.guayacan / Flickr C.C

La question est posée : Doit-on obéir à des décisions que nous jugeons « injustes » ? « Faire bien » est-ce toujours synonyme de « suivre la loi » ? Thoreau démontre avec force comment notre conscience se retrouve bien souvent ensevelie sous le poids du devoir. Il appelle également ses concitoyens à sortir de leur statut de « masse » pour devenir des individus à part entière, capables d’enrayer la machine gouvernementale si besoin est. De sortir de l’ambiguïté hypocrite dans laquelle ils sont prisonniers en préférant l’action aux grands discours.

« Je ne cherche pas querelle à des ennemis lointains mais à ceux qui, tout près de moi, collaborent avec ces ennemis lointains et leur sont soumis: privés d’aide ces gens-là seraient inoffensifs. Nous sommes accoutumés de dire que la masse des hommes n’est pas prête ; mais le progrès est lent, parce que l’élite n’est, matériellement, ni plus avisée ni meilleure que la masse. Le plus important n’est pas que vous soyez au nombre des bonnes gens mais qu’il existe quelque part une bonté absolue, car cela fera lever toute la pâte. Il y a des milliers de gens qui par principe s’opposent à l’esclavage et à la guerre mais qui en pratique ne font rien pour y mettre un terme ; qui se proclamant héritiers de Washington ou de Franklin, restent plantés les mains dans les poches à dire qu’ils ne savent que faire et ne font rien ; qui même subordonnent la question de la liberté à celle du libre échange et lisent, après dîner, les nouvelles de la guerre du Mexique avec la même placidité que les cours de la Bourse et peut-être, s’endorment sur les deux. Quel est le cours d’un honnête homme et d’un patriote aujourd’hui? On tergiverse, on déplore et quelquefois on pétitionne, mais on n’entreprend rien de sérieux ni d’effectif. On attend, avec bienveillance, que d’autres remédient au mal, afin de n’avoir plus à le déplorer. Tout au plus, offre-t-on un vote bon marché, un maigre encouragement, un « Dieu vous assiste » à la justice quand elle passe. Il y a 999 défenseurs de la vertu pour un seul homme vertueux. » (Extrait de La désobéissance civile, Henry David Thoreau)

Crédit Photo : Olivier Ortelpa

La désobéissance civile aujourd’hui

À la lecture du texte de Thoreau, il semblerait que la question de la désobéissance civile dans notre société reste entière. C’est d’autant plus vrai que la barrière entre le monde politique et les intérêts de quelques multinationales semble de plus en plus mince. Mais à l’époque de Thoreau comme à la nôtre, les barrières psychologiques à la désobéissance civile sont nombreuses et la machine étatique garde une véritable emprise sur les citoyens qui se sentent alors entravés à l’heure de s’opposer à des décisions injustes. La peur de perdre ses acquis, son confort ou sa sécurité est une variable toujours aussi importante et qui prend souvent le pas sur l’indignation de l’individu qui sait qu’il assiste à une situation injuste pour lui ou autrui mais reste passif.

Lorsqu’on s’attache à assimiler la loi à l’idée de « morale », un lien est souvent trop vite (et mal) fait : « ne pas obéir c’est être immoral, sortir du rang et donc s’exposer à des dangers ». Les conséquences d’une désobéissance semblent souvent tellement lourdes, que l’on préfère se désengager du combat, arguant que ce n’est pas de notre ressort, que si les lois sont ainsi faites ce n’est pas nous qui allons y changer quelque chose. Malgré tout, la désobéissance civile n’est pas morte, bien au contraire, comme le démontre le récent cas de Cedric Herrou, un agriculteur français ayant décidé de porter secours à des migrants près de la frontière franco-italienne. « Je le fais parce qu’il faut le faire. Il y a des gens qui sont morts sur l’autoroute, il y a des familles qui souffrent, il y a un État qui a mis des frontières en place et qui n’en gère absolument pas les conséquences » expliquait-il à la presse en dépit de sa condamnation.

En France, si les actions de désobéissance civile sont souvent décriées, marginalisées ou même ridiculisées par une vague de jugements hâtifs, elles ont le mérite d’exister. La petite graine que Thoreau a planté en chacun de nous semble survivre et même croître. Peut-être est-ce la résultante de décennies de désillusions politiques, toujours est-il que cette idée semble faire son chemin. Nuit Debout en aura été la preuve, bien sûr, mais pas seulement. Qu’elles aboutissent ou non, des actions se mettent en place, partout, et nous permettent de comprendre que les problèmes de notre monde semble se limiter à une seule chose : notre obéissance civile. 

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Car, comme le disait si bien Thoreau, sans notre accord tacite, sans notre soumission, aucune machine étatique ne peut agir. Toute guerre, injustice, souffrance sociale ne pourrait avoir lieu si la masse que nous sommes s’organisait en une somme d’individus pensants, pour s’y opposer. Dans notre société, la notion de désobéissance civile a ce mérite de nous faire comprendre, et de faire comprendre aux États, que les choses peuvent changer, qu’elles le doivent.

« Si l’injustice fait partie des vexations nécessaires au gouvernement, laissez faire ; espérons que cela s’arrangera, que la machine se lassera. Si l’injustice a un ressort, une poulie, une corde, une manivelle, réservés à son seul usage, on peut se demander si le remède ne sera pas pire que le mal. Mais si cela demande que vous soyez l’agent de l’injustice envers quelqu’un, alors enfreignez la loi. Faites de votre vie le bâton dans les roues qui arrêtera la machine. Je dois faire en sorte de ne pas prêter la main à faire le mal que je condamne. » (Extrait de La désobéissance civile, Henry David Thoreau)

Si les lois ont été crées au service d’une morale qui permettrait aux hommes de vivre ensemble, il n’empêche que libre arbitre et vigilance sont les conditions d’une société juste. Il apparaît donc que la Désobéissance Civile ne soit pas qu’un courant philosophique ou une conception de la politique, mais bien une responsabilité que nous avons tous, de refuser l’injustice et de ne pas nous soumettre à des décideurs ou des lois qui iraient à l’encontre de toute notion de justice, d’équité et de respect de la condition humaine. La Désobéissance civile, c’est reprendre conscience de notre pouvoir d’action et refuser que des horreurs soient commises en notre nom.


La Désobéissance Civile / BastaMag / France Culture / L’Humanité

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