Si les phénomènes migratoires ont toujours existé à travers les siècles, le nombre de migrations en 2020 atteint sans nul doute un triste record. Près de 40,5 millions de nouveaux déplacés dans plus de 149 pays du globe ont ainsi été recensés par l’Observatoire international des déplacements de population. En cause, ce sont principalement des catastrophes naturelles qui obligent ces millions d’êtres humains à quitter leur foyer chaque année. Mais alors que ces phénomènes naturels extrêmes se multiplient suite à l’accélération du réchauffement climatique, le statut de « réfugié climatique » ou de « migrant écologique » n’est toujours pas reconnu par le droit international. La protection de ces personnes déplacées reste ainsi aléatoire et peu effective. Focus sur une des plus grande urgence humanitaire du XXIe siècle.

Chaque jour dans le monde, des milliers de personnes prennent la décision la plus difficile de leur existence : quitter leur foyer, leur ville, leur travail et famille dans l’espoir de trouver une vie meilleure et plus sûre ailleurs. En 2020, ce sont près de 40,5 millions de personnes qui se sont vues contraintes de partir, selon le nouveau rapport de l’International Displacement Monitoring Center. Ce chiffre vertigineux prend en compte les migrants qui traversent les frontières de leur pays, mais aussi les déplacés internes qui se voient contraint de changer de village, de ville ou de région au sein même de leur territoire national.

Les catastrophes naturelles causent plus de 2/3 des déplacements

Si ces phénomènes de migration ont toujours existé, le nombre de déplacements en 2020 a atteint un niveau inégalé, marquant ainsi une hausse de 20% en un an selon le rapport de l’organisation. Les raisons qui poussent ces personnes à fuir leur lieu de vie sont multiples et souvent interconnectées : pauvreté, insécurité, violences, catastrophes naturelles, persécution ou état défaillant qui ne peut proposer à ces citoyens des services de base tels que l’accès aux soins, à l’éducation ou à une alimentation suffisante au quotidien.

Des millions de personnes sont obligées de migrer chaque année suite à des violences ou des catastrophes naturelles. @rvjak – Flickr

Les conflits violents ont ainsi causé près de 10 millions de départs, alors que les catastrophes naturelles sont responsables de plus de 30,7 millions d’entre eux, soit de 2/3 du nombre total de déplacements. Et pour cause, l’année 2020 a été la troisième année la plus chaude jamais enregistrée, les saisons des moussons se sont également prolongées et les précipitations annuelles totales ont augmenté dans certaines parties du monde. Le niveau mondial des mers continue lui aussi de progresser, tout comme les températures des océans, qui alimentent des cyclones tropicaux toujours plus intenses. Les sécheresses sont également de plus en plus longues et dévastatrices. Le dérèglement climatique qui s’accentue provoque ainsi de nombreux phénomènes climatiques extrêmes auxquels font souvent face les populations les plus démunies, qui se voient contraintes de se déplacer vers un environnement plus favorable.

Une inégalité géographique et économique des effets du changement climatique

C’est d’ailleurs ce que confirme l’association Oxfam dans son rapport de 2017 sur les déplacements liés au changement climatique : « les populations des pays à faible revenu et des pays à revenu intermédiaire faible ont été cinq fois plus susceptibles d’être déplacées à cause de catastrophes climatiques extrêmes et soudaines que les habitants de pays à revenu élevé. Les femmes, les enfants, les peuples autochtones et d’autres groupes vulnérables sont par ailleurs touchés de façon disproportionnée ». Il existe ainsi une extrême inégalité géographique et économique des effets du changement climatique, puisqu’il touche plus durement les populations les plus pauvres, celles dont les émissions de gaz à effet de serre sont quasiment inexistantes et à peine mesurables, celles qui ne sont en fin de compte que peu voire pas responsables du désastre écologique.

La pandémie de Covid-19 n’a pas non plus contribué à arranger les choses. De nouveaux défis supplémentaires se sont ainsi posés lors des nombreuses catastrophes naturelles qui ont frappé certains territoires au moment de la crise. Plusieurs centaines de personnes sont par exemple restées dans leurs maisons exposées à une catastrophe en raison de la peur de l’infection, malgré les avertissements. En outre, les mesures de distanciation sociale et d’hygiène ont été très difficiles voire impossibles à maintenir dans les endroits surpeuplés tels que les centres d’évacuation. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, les chiffres des migrations liées aux catastrophes n’ont pourtant jamais été aussi élevés que cette année, malgré les blocages et autres contraintes d’accès entravant les déplacements et la collecte de données. Ce dernier point témoigne de l’urgence humanitaire qui se profile, en plus de l’urgence climatique actuelle.

Le changement climatique engendre aussi des phénomènes plus lents mais tout aussi défavorable aux populations locales, tels que la sécheresse et la désertification des sols. @cyril4494 – Flickr

Un vide juridique pour ces migrants environnementaux

Mais si les derniers rapports et études environnementales prévoient tous une accentuation brutale des phénomènes climatiques extrêmes ces prochaines années et des déplacements massifs liés à ces catastrophes, les gouvernements nationaux et les organisations internationales peinent pourtant à répondre efficacement et préventivement à cet enjeux. Ces « migrations environnementales » revêtent en effet des caractéristiques bien spécifiques, ce qui les exclut de la majorité des textes de droit déjà existant en matière de migration, notamment de la Convention de Genève. Ce traité fondateur signé après la Seconde Guerre Mondiale protège et définit le statut de réfugié, sésame pour tout migrant en quête d’asile.

Mais selon le droit, celui-ci ne peut être reconnu qu’à toute personne hors de son pays d’origine « craignant avec raison d’être persécutée du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques (…) ». La question climatique et environnementale n’y est donc pas prise en compte explicitement. De manière générale, les migrations climatiques prennent de nombreux visages, et sont donc par définition difficiles à définir et à encadrer juridiquement. Ainsi, elles peuvent être volontaires ou forcées, temporaires ou permanentes, internes ou internationales.

Les pays occidentaux réticents à élargir le droit d’asile

Même si certaines initiatives voient le jour pour tenter d’améliorer la situation et le statut de ces millions de personnes – comme le Pacte de Marrakech mis en place par l’ONU et adopté en 2018 qui reconnaît les effets du changement climatique comme un facteur négatif et propose des mesures concrètes pour les personnes ainsi déplacées – elles restent toutes à ce jour non contraignantes pour les États, qui conservent une souveraineté politique et juridique considérable en la matière.

Des millions de personnes risquent leur vie chaque année en mer pour trouver asile et sécurité.

Ce vide juridique crée de fait une situation extrêmement défavorable pour tous ces « migrants environnementaux », qui se retrouvent dans l’incapacité de faire reconnaitre juridiquement leur état de détresse dû au dérèglement de leur environnement et donc leur droit d’asile. La conception et la mise en place d’un tel statut et d’une telle protection, bien que fondamentale pour endiguer une détresse humanitaire sans précédent, prendront certainement beaucoup de temps vu le contexte politique et économique mondial. Il est en effet à craindre que les pays occidentaux soient plutôt réticents à élargir le droit d’asile à une « nouvelle catégorie » de migrants. En outre, la mise en place de règles internationales contraignantes vont pour beaucoup à l’encontre de la souveraineté des états en la matière.

S’attaquer aux causes profondes du changement climatique pour limiter les déplacements

Pourtant, la pression ne cesse de s’accroitre. Le GIEC prévoit ainsi que plus de 680 millions de personnes seront chassées par la montée des eaux d’ici 2100,  soit 10 % de la population mondiale. « La pandémie de Covid-19 a été un signal d’alarme et ce rapport est un autre rappel : aujourd’hui, des preuves solides et un partenariat mondial sont plus importants que jamais. Des millions de personnes en mouvement dans un climat changeant ont besoin que nous agissions de manière solidaire », appelle ainsi Mami Mizutori, Représentante spéciale du Secrétaire général pour la réduction des risques de catastrophe et Chef de l’UNDRR.

Sur ce point, toutes les associations et organisations concernées s’ajustent : il est urgent de faire preuve de coordination et de collaboration à tous les échelons politiques, international mais aussi régional et local, afin qu’une prise en charge rapide et complète de ces personnes déplacées soient possible. Mais une autre mesure demeure encore davantage nécessaire : enrayer le dérèglement climatique et limiter drastiquement l’impact de l’Homme sur son environnement. Chaque état doit ainsi réaffirmer sa responsabilité internationale de limiter les déplacements en s’attaquant aux causes profondes du changement climatique et aux facteurs de vulnérabilité associés à ce phénomène pour tenter d’éviter ce qui sera sûrement la plus grande urgence humanitaire du XXIe siècle.

L.A.

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