Peuple Mapuche et industrie forestière : des assassinats a répétition qui questionnent

    Les Mapuches, un peuple autochtone majoritaire sur le territoire chilien, ont bâti leur histoire sur leurs luttes contre les Incas, les Espagnols et les Chiliens. Ils ont non seulement affronté des armées, mais aussi une colonisation étrangère agressive aux 19e et 20e siècles, des gouvernements autoritaires, une dictature militaire qui a saisi certaines parties de leur territoire pour les livrer à des entreprises privées, et un 21e siècle qui a fait plus d’une douzaine de morts en pleine démocratie. Après que les Espagnols aient reconnu l’existence d’un territoire Mapuche grâce au traité de Quilín datant de 1641, comme l’exprime la chanteuse-compositrice Violeta Parra, « ce sont les Chiliens eux-mêmes qui leur enlèvent leur pain » et la vie de leurs dirigeants. L’entrée des Mapuches dans le « monde moderne » est aujourd’hui marquée par des assassinats systématiques autour desquels l’industrie forestière semble tirer son épingle du jeu.

    Comme les circonstances entourant la plupart des décès de dirigeants et de jeunes Mapuches au Chili, l’assassinat de Lemuel Fernández en juillet 2019 reste entouré de nombreuses zones d’ombres. Le manque de clarté de l’enquête de la police ne fait qu’accompagner la désinformation diffusée dans les médias du pays. Selon la version officielle du bureau du procureur, un groupe de personnes aurait tenté de brûler une maison privée avec un liquide inflammable dans le secteur du lac Butaco, dans la région du Biobío. Le propriétaire aurait repoussé l’attaque en utilisant une arme à feu, causant la mort du jeune mapuche en question. Par la suite, les forces spéciales des carabiniers auraient attaqué les proches du jeune homme, les empêchant d’approcher le corps sans vie.

    Bien entendu, la version du bureau du procureur s’oppose à celle exposée par les organisations mapuches qui soulignent que Lemuel Fernández, accompagné d’un groupe de personnes, a simplement été attaqué par un homme armé dans cette zone marquée par les conflits. De plus, comme cela a été vu lors d’autres évènements de cette nature, les médias ont rapidement qualifié la situation de « résultat d’un acte criminel ». La seule certitude, que ce soit un acte criminel commis par des membres de communautés mapuches ou par le terrorisme de l’État chilien, est qu’un Mapuche a bien été tué.

    Il convient de noter la présence de sociétés privées, principalement des sociétés forestières, qui exploitent les ressources naturelles de territoires historiquement mapuches. Et cela, sous la protection de l’État chilien, qui a non seulement exproprié les territoires mapuches pendant la dictature de Pinochet, mais qui finance aussi la production forestière de ces entreprises privées grâce à des décrets juridiques adoptés depuis les années 1970.

    L’assassinat systémique des dirigeants

    Naturellement, ce crime est venu s’ajouter à une longue liste de membres des communautés mapuches décédés dans des circonstances confuses au cours des années de démocratie post-Pinochet. Pour être plus précis, ces évènements sont répertoriés seulement depuis 2000. Probablement et malheureusement, il apparaît que ce serait les conséquences d’une politique répressive et militarisée dans la région. À cela s’ajoutent la profonde désinformation et les préjugés de la société chilienne à l’égard de ce peuple ancestral.

    Crédit Photo : Lemarcos sur Freeimages

    En 2001, Agustina Huenupe Pavian et son frère Mauricio, responsables de la récupération des terres historiques mapuches et fervents opposants à l’installation d’équipement hydroélectrique, sont morts des suites d’une attaque armée d’un groupe de personnes dans leur maison familiale. La même année, Jorge Suárez Marihuan, frère d’un important chef de clan de la région, est retrouvé mort sur la rive du fleuve Queuco. Selon le rapport de police scientifique, il présentait les marques de l’intervention d’une tierce personne. La famille de Suárez Marihuan témoignait qu’un officier de police et plusieurs personnes non autochtones seraient impliqués. En 2002, Alex Lemun est tué par un officier supérieur de la police, lors de la reprise de contrôle du domaine de Santa Elisa, propriété du Forestry Mininco (légué par les expropriations de la dictature). En 2004, Julio Huentecura a été assassiné au sein même de l’Ex-Penitenciaría de Santiago, une institution dans laquelle il ne devrait pas avoir le statut de prisonnier politique. Suite à l’évènement, un camion forestier a fauché mortellement Zenén Díaz en 2005. La même année, une patrouille de carabiniers arrêtera José Huenante, porté disparu jusqu’à aujourd’hui. En 2006, un sergent de Nueva Imperial a assassiné le chef de clan Juan Collihuin, lors d’un raid illégal sans autorisations appropriées. Au début de l’année 2008, c’est Matías Catrileo qui est tué par la mitraillette UZI d’un caporal de carabinier. Avec plusieurs membres de la communauté mapuche, il est entré dans le domaine de Santa Margarita, une terre revendiquée par la communauté de Lleupeco Vilcún. La même année, Johnny Cariqueo meurt d’une crise cardiaque après un passage à tabac brutal de carabiniers. En 2009, alors qu’il occupait une autre ferme, Jaime Mendoza Collío a été tué. Selon le caporal qui lui a tiré dessus, il était en situation de légitime défense, ayant constaté plusieurs impacts de projectiles dans son gilet pare-balles. Il a par la suite été confirmé que les impacts avaient étaient fait après l’incident. En 2013, Rodrigo Melinao a été retrouvé mort avec un impact de fusil de chasse à bout portant, à l’intérieur d’un terrain privé. L’année suivante, José Quintriqueo meurt frappé par un tracteur conduit par un locataire du domaine de Nilpe, et Víctor Mendoza Collío a été abattu chez lui à Ercilla par deux inconnus, devant sa fille de 6 ans.

    L’affaire Catrillanca

    Durant l’année 2018, l’assassinat de Camilo Catrillanca, membre de la communauté mapuche, a prouvé non seulement la gravité des actes de la police, mais également la participation honteuse du gouvernement chilien à ce meurtre. Le 14 novembre, Catrillanca conduisait un tracteur accompagné d’un adolescent sur la commune d’Ercilla (région d’Araucanie, Chili), lorsqu’ils ont été attaqués par le Groupe spécial de Réaction tactique des carabiniers. Ces derniers ont été baptisés « Commando de la Jungle » pour avoir été entraînés par le Commando Jungle en Colombie. Catrillanca est décédée après avoir reçu un tir en pleine tête. À son tour, l’adolescent est enlevé pour être maintenu en détention illégalement.

    L’opération de police aurait été décidée à la suite du vol des trois véhicules des enseignantes de l’école de Santa Rosa. C’est déjà un premier fait déroutant : pourquoi le Groupe spécial de Réaction tactique est-il mobilisé pour un délit de droit commun, et non la police ordinaire ? Par la suite, le « Commando de la Jungle » serait entré dans la communauté de Temucuicui, poursuivant les criminels, et lors de cette opération, Camilo Catrillanca aurait été tué. Dans la version officielle diffusée le lendemain matin, approuvée par les autorités locales, les carabiniers et le gouvernement chilien, stipulait que la communauté mapuche avait participé à des affrontements avec la police. De plus, selon les propos du ministre de l’Intérieur, Catrillanca avait déjà un casier judiciaire pour recel de véhicules. Cependant, il a été publiquement prouvé par la suite que Catrillanca n’avait pas de casier judiciaire. En réponse à ce nouvel élément, le ministre de l’Intérieur et cousin du Président, Andrés Chardwick, devait préciser que Catrillanca faisait seulement l’objet d’une enquête non-aboutie pour recel de véhicules. Dans les jours qui ont suivi, les représentants et les porte-parole de l’État ont dû ignorer, contredire et expliquer les faits maintes et maintes fois, jusqu’à ce que les preuves soient accessibles au public, exposant un mensonge d’État. En effet, au Chili les carabiniers portent une caméra permettant d’enregistrer leurs actions sur le terrain. Au début de l’affaire, la vidéo de l’opération qui a mené au décès de Catrillanca avait été déclarée comme perdue. Mais au fil des jours, plusieurs médias ont pu mettre la main dessus et diffuser les vidéos du crime.

    Naturellement, le scandale a entraîné la destitution des autorités politiques et policières, ainsi que des poursuites pénales à l’encontre des policiers impliqués dans le meurtre. Cependant, l’État n’a pas assumé d’engager la responsabilité du gouvernement. La famille Catrillanca a demandé à plusieurs reprises le limogeage du ministre de l’Intérieur, sans que cela ne soit jamais mis en application. La confusion entourant l’action violente de la police en Araucanie n’a pas non plus fait l’objet d’une enquête. La justice, sans aller plus loin, a déjà clôturé les enquêtes sur l’affaire, laissant un voile de doutes sur ce qui s’est passé le 14 novembre.

    Devant l’absence de conséquences structurelles, les persécutions dont font l’objet les dirigeants et les membres des communautés mapuches risquent de se perpétuer encore longtemps…

    Luis Herrera, C.G.

    Sources :

    • https://www.fidh.org/fr/regions/ameriques/chili/la-fidh-et-l-observatorio-ciudadano-denoncent-l-assassinat-de-camilo
    • https://ciperchile.cl/2019/02/01/muerte-de-catrillanca-asi-se-invento-la-version-falsa-de-carabineros/
    • https://www.laizquierdadiario.cl/Chadwick-y-el-lamentable-error-de-responsabilizarlo-por-el-asesinato-de-Catrillanca
    • https://radio.uchile.cl/2018/11/15/camilo-catrillanca-no-es-el-unico-los-mapuches-asesinados-en-democracia/
    • http://werken.cl/portada-2/mapuches-asesinados-en-la-democracia-chilena/
    • https://www.theclinic.cl/2019/07/19/detalles-del-caso-del-joven-que-habria-sido-baleado-por-dueno-de-casa-en-arauco/
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