La ferme comme alternative à la prison ? Non loin du tumulte parisien se trouvent six fermes un peu particulières : celles tenues par l’association Fermes d’espoir, fusionnée en 2019 avec l’association Espoir CFDJ. Là-bas, parmi les animaux à nourrir et les scolaires à accueillir, les personnes devant faire des TIG – Travaux d’Intérêt Général – bénéficient d’une réelle réinsertion sociale et professionnelle, les mains dans la terre.

Le projet d’écologie sociale, élaboré par Murray Bookchin, s’appuie sur la conviction qu’aucun des problèmes écologiques ne sera résolu sans un profond changement social à travers toute la société. Les fermes pédagogiques, situées dans l’agglomération parisienne, en sont la preuve. L’association Fermes d’espoir, fusionnée depuis 2019 avec Espoir CFDJ,  souhaite œuvrer pour une autre vision de l’écologie et de la réinsertion sociale et professionnelle par ses fermes.

L’objectif de ces fermes est triple : dynamiser le territoire, créer des liens entre l’urbain et le périurbain et valoriser des sites désaffectés. Plus qu’un espace pédagogique, qui reçoit la visite d’écoliers et d’activités périscolaires, la ferme est un site d’accueil pour travailleurs sociaux. Tous les jours, de nouvelles personnes condamnées à des travaux d’intérêt général (TIG, prononcer « tije ») arrivent à la ferme et sont accompagnées dans un processus de retour à l’emploi. Elles sont encadrées par une équipe composée de bénévoles, d’éducateurs spécialisés et de services civiques. Le tout dans un cadre valorisant les pratiques écologiques. L’association a fait le choix d’accueillir exclusivement des animaux de fermes maltraités, sous acte d’abandon ou de décisions de justice, et s’engage au quotidien dans la lutte contre le gaspillage alimentaire, l’éco-pâturage, à une restauration interne végétarienne, mais aussi à la permaculture. Zoom sur ces fermes pas comme les autres.

À l’origine des Fermes d’espoir 

 L’idée est née de Julien Boucher, en 2015, alors qu’il faisait le constat suivant : 

« Chaque année, la Cour européenne des droits de l’Homme condamne la france pour sa surpopulation carcérale ! Il fallait trouver un support pour massifier l’offre de Travail d’Intérêt Général, pour proposer une alternative à la prison … c’est comme ça que l’idée des fermes a germé »

Il a créé l’association et dirige l’exploitation de la ferme de la Butte-Pinson à Montmagny, à 7 km de la capitale ; soit la première ferme créée par l’association. Elle s’implante au cœur du parc régional de la Butte-Pinson, un îlot de verdure situé au cœur de l’agglomération parisienne. Les deux valeurs prônées par l’association ? Le social et l’écologie.  

Julien Boucher, le fermier à l’origine des fermes pédagogiques de l’agglomération parisienne / Crédits photo : Fermes d’espoir

Un programme d’animation du territoire s’est mis en place, depuis déjà cinq ans : près de 25 000 élèves des quartiers alentours, souvent défavorisés, viennent chaque année visiter les 110 hectares de jardin réhabilités et découvrir poules, chèvres, lapins, moutons, cochons… Depuis, au vu du succès de la première ferme, l’association a ouvert cinq autres fermes en Ile de France. Julien explique sa démarche : 

« Nous nous inscrivons dans une démarche de développement durable et d’éducation populaire avec pour objectifs : la promotion d’une agriculture de proximité, un travail de sensibilisation à l’environnement, la participation de tous au débat public, l’innovation sociale et économique, la créativité individuelle et collective »

L’installation de ferme pédagogique de la Butte Pinson a également permis de valoriser des sites désaffectés et de dynamiser un territoire avant laissé à l’abandon. De « poubelle à ciel ouvert », où prostitution, viols et drogues étaient monnaie courante, à ferme pédagogique… le parc de la Butte-Pinson a bien changé depuis 2015. L’éducation populaire mise en place par la ferme pédagogique a permis de sensibiliser les habitants des quartiers alentours à la pollution et à la préservation du parc. Quant aux fréquentations de ce dernier, c’est indéniablement la présence de la ferme qui a changé la donne explique Julien : 

« On a gagné du terrain au fur et à mesure, par une vigilance accrue et avec l’aide de la police. Mais surtout en faisant venir des familles, des enfants, etc. Et en récupérant des ‘postes’ clés : par exemple, l’enclos à chèvres était avant un lieu de prostitution. Si demain on quitte la ferme, la Butte-Pinson se retrouve dans le même problème dans lequel elle était avant. »

L’éducation populaire à la Butte-Pinson / Crédits photo : Fermes d’espoir

Mais, plus qu’un espace pédagogique, qui reçoit la visite d’écoliers et d’activités périscolaires, la ferme est surtout un site d’accueil pour travailleurs sociaux.

La réinsertion sociale, la raison de vivre des fermes

Le but premier de ces fermes est la réinsertion sociale. Un but motivé par l’envie d’offrir des perspectives d’avenir à des jeunes en perte de repères. Ce désarroi étant lié, pour la grande majorité des tigistes, à leur échec scolaire. Or l’échec scolaire est beaucoup plus complexe qu’on ne le pense : il est souvent le résultat d’une situation familiale et financière compliquée, laquelle n’offre pas les conditions nécessaires aux enfants pour travailler. Abandonnant l’école dès le collège pour certains, ces jeunes tombent dans la délinquance, seul moyen de « faire de l’argent » facilement. Cela les conduit souvent en prison, et c’est ce contre quoi Julien Boucher souhaite se battre avec la création des fermes pédagogiques : 

« Ils font une, deux, trois conneries parce qu’ils ont été en échec scolaire depuis la maternelle. Ils n’ont pas croisé les bonnes personnes pour leur transmettre une énergie, une certaine ambition, des passions dans la vie. Je trouve que c’est un vrai gâchis. Ca coûte extrêmement cher à la société. Ils ressortent de là dans un état d’esprit qui nous coûtera beaucoup plus d’énergie à essayer de les en faire sortir plutôt que de nous les envoyer avant la prison ou de leur proposer des choses qui vont les émanciper, leur montrer autre chose, leur faire rencontrer d’autres personnes et qui vont faire que la personne se projette dans un avenir »

Au lieu de stigmatiser des jeunes parfois victimes d’un système profondément injuste, Julien a donc entrepris de les aider en leur proposant une réelle réinsertion sociale par le travail à la ferme. Les Travaux d’Intérêt Général s’inscrivent dans un objectif à long terme : que la sanction devienne un moteur pour la réinsertion sociale et professionnelle, et non pas une raison de récidiver. Les TIG permettent donc aux personnes ayant commis un délit – celles ayant commis un crime (meurtre, viol…) ne sont pas éligibles aux TIG !! – de retrouver un rythme de vie, une raison pour se lever tous les matins, une envie d’avenir en remplissant une mission au service de la communauté, voire même de trouver sa voie professionnelle. Cette peine remet la personne condamnée au cœur de la société, là où d’autres peines l’excluent ou l’éloignent.

Les personnes qui font leur peine à la ferme de la Butte-Pinson n’ont pas de quoi s’ennuyer parmi la diversité des tâches qui leur incombent : constructions diverses à partir de matériaux de « récup », soin des animaux, entretien du matériel, animation des visites du lieu à destination des jeunes et tri de denrées alimentaires, lesquelles sont à la fois destinées au compost, aux animaux et aux déjeuners de l’équipe. La récupération de ces invendus permet également de sensibiliser les plus jeunes à tout ce qui est jeté, au gaspillage alimentaire, alors qu’eux-mêmes ont du mal à remplir leur frigo en fin de moi. Ces tigistes sont encadrés par une équipe composée de bénévoles, d’éducateurs spécialisés et de services civiques. 

La ferme de la Butte-Pinson en 2015, au début des travaux / Crédits photo : Fermes d’espoir

Bien qu’un peu perdus à l’arrivée, les « tigistes » trouvent rapidement leur place. Les règles sont claires et données dès l’arrivée (déjeuner entre 12h30 et 13h30 par exemple), comme dans n’importe quel travail. Mais, aussi, le cadre ainsi que l’ambiance de travail sont propices à la réinsertion sociale et professionnelle. Le sentiment d’accomplissement est un puissant facteur de revalorisation personnelle. Et notamment concernant la réhabilitation de la ferme de la Butte-Pinson, ancien verger laissé à l’abandon. 

Une alternative qui a déjà fait ses preuves

Cette peine alternative à l’incarcération a déjà fait ses preuves puisque, en cinq ans, le taux de récidive parmi les tigistes est presque nul. En 2018, la ferme de la Butte Pinson a même reçu la visite de la ministre de la Justice, Nicole Belloubet, qui y est venue promouvoir le développement des TIG et présenter la future agence des TIG, comme alternative à la prison. En France, l’association des Fermiers d’espoir est en effet le leader des TIG. Pas moins de 20 000 heures réalisées en 2018 au sein des cinq fermes, et un taux de récidive presque nul, à hauteur de 3 %. Or des résultats aussi positifs ne sont pas la source du hasard, mais bien d’un dispositif complet de réinsertion.

Le but principal de cette réinsertion par la ferme consiste à ce que les personnes condamnées reprennent goût à la vie et au travail, voire qu’elles trouvent leur voie professionnelle, et donc qu’elles ne récidivent pas. Depuis la création de la ferme de la Butte-Pinson, l’encadrement des TIG a évolué afin d’accomplir au mieux cet objectif. L’équipe d’encadrants est plus stricte que par le passé, notamment concernant la fixation d’horaires précis, afin de fournir de meilleures conditions de travail mais aussi de donner un aperçu des règles imposées dans le milieu professionnel. Or leur accompagnement vise avant tout à autonomiser les personnes condamnées.

La ferme de la Butte-Pinson accueille quotidiennement de nouveaux tigistes, dont 80% étaient inactifs. Cette expérience constitue alors pour eux une préparation au monde de l’emploi : à la ferme, ils assimilent les codes de l’entreprise, se réinsèrent dans un cadre collectif et renouent petit à petit avec l’effort. Et cela dans un contexte propice, positif, où ils se sentent à la fois utiles et intégrés, partie d’un groupe. La ferme est un lieu pour se changer les idées et se reconnecter à la nature, des choses qui paraissent simples de prime abord mais qui ne sont pas forcément possibles dans des quartiers bétonnés où les habitants cumulent les difficultés sociales et financières ; et où prendre des vacances à la campagne est un luxe qu’on ne peut pas se permettre. Au contact des animaux, de l’environnement verdoyant de ferme, des enfants et du personnel encadrant, les tigistes ont de conditions dignes pour leur réinsertion. Et cela crée même des vocations ! Au terme de leur peine, un tiers des tigistes choisit de rester à la ferme comme service civique ou bénévole. Quant aux deux tiers restants, ils bénéficient d’un accompagnement personnalisé. Le résultat est le suivant : 57 % d’entre eux formalisent un projet professionnel et retournent vers l’emploi.

Crédits photo : Fermes d’espoir

Julien conclut ainsi notre échange : 

« La qualité de la peine de TIG est telle qu’il n’y a jamais eu d’abandon. Beaucoup de tigistes nous remercient en partant… ils ont eu le sentiment de jouer un rôle positif pour la société en s’engageant dans une association. Par exemple, il y a trois semaines, un ancien tigiste est venu à la ferme et m’a dit qu’il était devenu éducateur spécialisé, j’étais super content pour lui ! Quant aux services civiques, souvent venus d’études ‘hors-sol’, cela leur fait prendre conscience que la prison est une réponse inadaptée à la délinquance. Ils rencontrent ces tigistes, des personnes qu’ils n’auraient problablement jamais rencontrées s’ils n’étaient pas venus travailler ici. Tout ce monde s’entraide, apprend ensemble. Il y a une œuvre collective, une mission qui est assurée tous ensemble et qui unit. C’est une aventure humaine très très riche. »

– Camille Bouko-levy

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