Macron : un internaute crée un site pour surveiller le président

« Les grandes promesses n’engagent que ceux qui les croient« . On a tous entendu au moins une fois cette phrase, plutôt cynique, qui revient à jeter la faute sur celui qui a cru en une promesse non-tenue plutôt que sur celui qui ne l’a pas tenue. Hannah Arendt disait : « L’homme a inventé le pardon contre l’irréversibilité du passé et la promesse contre l’imprévisibilité de l’avenir ». Voilà donc l’intérêt de faire des grandes promesses, cela réconforte et offre un sentiment de sécurité à quiconque voudrait bien les écouter. Les figures politiques l’ont bien compris et leurs discours se limitent, à quelques exceptions, à une addition de promesses plus belles les unes que les autres, sans réelles propositions quantifiables, mesurables et vérifiables. Comble de l’ironie, les français viennent d’élire Emmanuel Macron comme président, et son programme riche en promesses vagues et en slogan accrocheur, mais souffrant d’un manque de fond criant. Face à ce constat, et directement après le deuxième tour de l’élection, un internaute a décidé de créer un site internet nommé La Parole de Macron, pour offrir à chacun la possibilité de suivre l’évolution de sa politique par rapport à ses engagements listés dans son programme électoral. Un outil qui pourrait s’appliquer à terme à toutes figures politiques.

La surveillance est en marche

Pour le créateur du site, « Nos politiques ont la promesse facile. Même si elles n’engagent que ceux et celles qui les croient, ne pas avoir une idée claire et précise de ce qu’ils font ou ne font pas n’est plus possible« . L’idée, selon lui, n’est absolument pas d’incriminer ou de féliciter le nouveau président mais de proposer une observation factuelle et utile à tous. En fait, le site avait prévu de voir le jour qui que soit le nouveau président. Le but de La Parole de Macron est bel est bien de vérifier, voir de prouver, que les élus manquent à leurs promesses, de façon systématique. Ainsi, on peut retrouver sur le site les 138 engagements d’Emmanuel Macron, ainsi qu’un pourcentage du programme effectué, qui sera bien sûr évolutif (le créateur du site propose de faire une mise à jour biannuelle).

Une vigilance citoyenne qui témoigne du gouffre croissant entre les élus et le manque de confiance que la population leur témoigne. Selon CEVIPOF, le baromètre de la confiance politique mis en place par Science Po et le CNRS, la vision de la politique des français juste avant l’élection présidentielle était déjà alarmante, en témoignent ces deux graphiques :

Un manque de confiance qui témoigne d’une faille systémique

Avec cette perte de confiance en à la parole politique, il semblerait que nous approchions dangereusement d’un point de rupture entre la population, ses représentants politiques et ceux qui communiquent à leur sujet. Pour autant, comment supporter alors de continuer ce jeu de dupes où une majorité de la population ne croit plus en ses représentants mais où rien n’est fait pour que le fonctionnement démocratique soit repensé ? Car il faut bien dire que cette perte de confiance s’explique par le fait qu’à aucun moment les élus sont réellement « tenus » de tenir leurs engagements. Un véritable flou artistique dont il peut sortir le meilleur mais aussi le pire. Aussi faut-il faire la distinction entre promesses et contrat que le philosophe Christophe Bouton nous explique en ces termes:

« Pour y voir plus clair, la distinction entre promesse et contrat introduite par Hobbes peut être utile. À la différence de la promesse, le contrat est garanti par un tiers (la justice, la sanction pénale ou financière). Le contrat engage tous ceux qui le signent. En démocratie, la promesse réapparaît. Non pas dans la démocratie directe préconisée par Rousseau, mais dans la démocratie représentative qui repose sur l’élection des représentants. Car les candidats font des promesses pour convaincre les électeurs. Ces promesses sont des engagements qui font appel à la confiance des citoyens sur une durée déterminée. » Sans contrat, donc de responsabilité, se développe une politique du rêve et de la promesse qui s’allie parfaitement avec les techniques marketing les plus modernes : on nous vend « Demain » comme on vendrait une nouvelle marque de soda. Pire, les rares qui voudraient proposer un véritable projet de société, sourcé et étudié par des experts, se verraient jugés de la même manière que ses concurrents, le rejet du politique touchant tout la profession.

Dans le monde politique français, comme ailleurs, les promesses n’engagent bel et bien que ceux qui y croient. Aucune sanction n’est prévue par la Constitution envers un candidat qui ne respecterait pas son programme une fois élu. Aucun contrat ne lie le candidat ou le politique à ses dires, et la seule sanction qu’il risquerait alors d’encourir serait de ne pas être élu aux prochaines élections. Enfin, pas d’outil citoyen pour révoquer un élu qui ne respecterait pas ses engagements. Pas étonnant que le monde politique soit devenu une course à la communication, voir au marketing, dans laquelle on nous demande tout bonnement de choisir le moins pire des vendeurs de rêves. Un tel contrat qui contraindrait les hommes politique existe, pourtant. Il s’appelle le mandat impératif et il prévoit la révocation de l’élu s’il n’en respecte pas les clauses. Mais en France, la Constitution ne reconnait pas ce mandat, et privilégie le mandat représentatif que nous connaissons, basé sur la promesse, et donc la confiance aveugle du peuple.

Ainsi, si certaines mesures des programmes électoraux sont, bien sûr, tenues, nous comprenons quand même que cette défiance agit comme révélateur du gouffre entre la population et les affaires politiques. Et si nous pouvons en vouloir aux élus de systématiquement trahir la confiance de leurs électeurs, peut-être devrions-nous repenser à cette phrase « Les grandes promesses n’engagent que ceux qui les croient« , et cesser de déléguer notre souveraineté aveuglément et mettant en place les conditions d’une autre organisation collective plus représentative de l’intérêt commun.


Cevipof / La Parole de Macron / La Croix