Le lundi 2 novembre 2026 avait lieu la Journée internationale de la fin de l’impunité pour les crimes commis contre les journalistes. Cette semaine est donc l’occasion pour revenir sur le parcours de Zhanna Agalakova, journaliste russe qui combat la propagande et lutte pour la liberté de la presse.

[Temps de lecture estimé : ~ 18 min]

Pendant près de trente ans, Zhanna Agalakova a travaillé pour la télévision publique russe. D’abord présentatrice, dont la notoriété pourrait évoquer celle de Claire Chazal en France, elle est ensuite devenue correspondante à l’étranger. Elle a couvert des élections, réalisé des reportages et longtemps cru pouvoir exercer honnêtement son métier. Jusqu’à ce que les compromis s’accumulent, que sa propre fille lui renvoie une image qu’elle ne peut plus ignorer et que l’invasion de l’Ukraine rende sa démission inévitable.

Mois du Film Documentaire en Côtes d’Armor. Ty Films à Mellionnec.

Rencontre au Festival du documentaire de Mellionnec

Juin 2026. Dans le bourg de Mellionec, Zhanna Agalakova présente son documentaire A Little Gray Wolf Will Come. La journaliste revient sur son cheminement intime et politique. La particularité du film tient aussi à sa caméra, qui passe de main en main entre les trois membres d’une même famille. Les scènes du quotidien s’entremêlent aux moments de travail, tandis que l’actualité internationale et ses bouleversements s’invitent dans leur intimité. On découvre ainsi une journaliste, mais aussi une mère et une compagne, dont la vie familiale ne peut rester à l’écart du monde qu’elle raconte.

La propagande ne commence pas toujours par un mensonge. Elle peut commencer par un chiffre que l’on omet, une image que l’on choisit plutôt qu’une autre, un mot que l’on remplace par un terme moins dérangeant. Elle s’installe dans les habitudes, les consignes de rédaction et les compromis que l’on se promet de ne pas dépasser. Jusqu’au jour où l’on ne sait plus exactement à quel moment informer a cessé de signifier « chercher la vérité ».

C’est ce cheminement que raconte Zhanna Agalakova. Son histoire n’est ni celle d’une opposante qui aurait toujours vu clair, ni celle d’une journaliste qui aurait décidé un matin de fabriquer des récits à base des mensonges. C’est celle d’une professionnelle de la télévision publique qui a longtemps pensé pouvoir faire son métier au sein d’un système dont elle a progressivement accepté les règles, avant de reconnaître publiquement ce à quoi elle participait.

Cette histoire me touche aussi pour une raison personnelle. Issue moi-même d’un environnement russophone et d’un pays de l’ex-URSS, j’ai été confrontée dès l’enfance aux récits politiques hérités de cet espace. J’ai moi aussi été longtemps influencée par ces discours, avant de parvenir, à l’âge adulte, à les questionner et à distinguer les faits de leur mise en scène.

Aujourd’hui encore, certaines personnes restent convaincues par le récit du Kremlin; d’autres n’y adhèrent plus, mais ont peur de dire ce qu’elles pensent réellement. Rares sont les personnes qui peuvent s’exprimer librement sans risquer de subir les conséquences de leur opposition au régime autocratique russe.

C’est dans cet espace, entre adhésion, conformisme et peur, que se situe le film d’Agalakova. Son parcours dépasse ainsi le seul cas russe : que devient notre capacité à penser lorsque le récit officiel finit par encadrer ce que l’on peut dire, montrer et même imaginer ?

Une berceuse pour apprendre la peur

Le titre du documentaire, A Little Gray Wolf Will Come, renvoie à une berceuse russe que beaucoup d’enfants de l’espace post-soviétique entendent avant de s’endormir : « Le petit loup gris viendra te chercher ». Une menace familière, répétée au fil de l’enfance, qui finit par appartenir au paysage ordinaire.

Au cours de notre entretien, Agalakova établit un autre parallèle avec d’autres comptines russes. Certaines mettent en scène un personnage confronté à une alternative sans issue heureuse : « Si tu vas à droite, tu perds ton cheval ; si tu vas à gauche, tu perds ta tête. »

Dans les deux cas, le choix est hanté par la perte. Quelque chose de précieux sera sacrifié, quel que soit le chemin emprunté. La peur n’a pas besoin d’être constamment formulée comme une menace explicite : elle peut s’installer dans les histoires, dans les réflexes familiaux et dans les avertissements transmis d’une génération à l’autre.

Agalakova trace les parallèles avec certains comportements durant les grandes manifestations de 2011 contre le régime de Poutine et la corruption. À l’époque, raconte-t-elle, des parents qui avaient grandi sous le régime soviétique conseillaient à leurs enfants de ne pas y aller et de ne pas se mêler de politique.

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Ce conditionnement ne suffit pas à expliquer l’histoire politique russe, et encore moins à réduire les Russes à une population incapable de résister. Mais selon elle, il aide à comprendre comment la prudence peut devenir une habitude, comment l’autocensure se transmet et comment le silence finit parfois par sembler plus raisonnable que la prise de risque.

La propagande s’installe dans les détails

Agalakova a longtemps travaillé pour Channel One, l’une des principales chaînes de télévision publiques russes. Elle explique qu’en 2005, elle croyait encore pouvoir devenir une journaliste honnête. À cette époque elle couvrait les élections et les relations entre la Russie et l’Europe étaient encore bonnes mais elle ne souhaitait pas être responsable du traitement de la politique étrangère de la chaîne. C’est à ce moment que les compromis ont commencé à s’accumuler.

En 2010, alors qu’elle est correspondante à Paris, sa rédaction lui demande de ne pas préciser de combien d’années l’âge légal de départ à la retraite doit être repoussé en France : de 60 à 62 ans. Le détail paraît anodin. Il ne l’est pas. Sans ce chiffre, les téléspectateurs voient les manifestations, les grèves et les rues bloquées, mais ne disposent pas de l’élément essentiel pour comprendre ce qui mobilise les Français.

À l’époque, en Russie, l’âge légal de départ à la retraite est encore fixé à 55 ans pour les femmes et à 60 ans pour les hommes. Donner ce chiffre aurait donc permis aux téléspectateurs de comparer les deux situations et, peut-être, de regarder autrement les revendications françaises. En l’omettant, le reportage pouvait réduire une mobilisation sociale à des images de désordre, tout en évitant une comparaison potentiellement embarrassante pour le pouvoir russe.

L’information n’était pas nécessairement fausse : elle était privée de ce qui lui donnait son sens. La propagande fonctionne nonseulement en choisissant ce que l’on montre, mais surtout ce que l’on passe sous silence.

Une autre fois, on lui demande de montrer des images particulièrement violentes de manifestations afin de décourager les téléspectateurs de participer eux-mêmes à des rassemblements.

En 2021, alors qu’elle couvre une mobilisation de policiers en France, elle filme un policier qui lui dit, en substance :

« En Russie, vous respectez les policiers. »

Ce reportage est largement diffusé et la rédaction se montre satisfaite. Pourtant, souligne Agalakova, son interlocuteur semblait ignorer à quel point la police peut inspirer la peur en Russie.

Ce qui importe ici n’est pas seulement ce que les images montrent, mais ce qu’elles permettent de raconter, et ce qu’elles laissent hors champ. Un reportage peut contenir des scènes réelles tout en construisant une représentation trompeuse de la réalité. La propagande n’exige pas toujours que l’on invente les faits : elle peut s’appuyer sur leur sélection, leur hiérarchisation et l’absence de tout contrechamp.

Ce mécanisme n’est pas propre à la Russie. En France aussi, le traitement télévisuel des mobilisations sociales mérite d’être interrogé. Par exemple, le 18 octobre 2026, le journal de 20 heures de France 2 a diffusé près de douze minutes d’images de violences survenues lors des manifestations de la veille, sans commentaire, reléguant au second plan l’ampleur des rassemblements pacifiques et festives. Cette séquence a provoqué des critiques jusque dans les rangs des journalistes de France Télévisions.

Le 24 octobre, les affrontements survenus en marge de nouveaux cortèges ont, eux aussi, occupé une place importante dans le récit médiatique, alors que des manifestations se déroulaient dans le calme dans plusieurs villes.

Il ne s’agit pas de confondre la situation française avec celle d’une Russie où le pouvoir réprime les voix dissidentes et verrouille l’information. Mais montrer les violences sans donner à voir la mobilisation dans son ensemble, c’est risquer de transformer la couverture d’un événement en récit à charge. La question n’est donc pas seulement de savoir si les images sont vraies, mais quelle réalité leur accumulation finit par fabriquer.

Quand devient-on propagandiste ? Au moment où l’on prononce consciemment un mensonge ? Ou plutôt, lorsqu’on accepte de ne pas donner un chiffre, de ne montrer qu’une partie d’une manifestation, de ne plus poser certaines questions, tout en continuant à se dire que l’on fait correctement son travail ?

Agalakova décrit cette transformation comme un processus progessif :

« Quand il y a trop de compromis, on s’y implique »

Elle dit avoir pris la mauvaise direction en 2005 et ne pas avoir réussi à partir à ce moment-là. Elle est finalement partie en temps de guerre.

Son témoignage mérite d’être entendu dans toute sa complexité. Il ne s’agit ni d’effacer la responsabilité individuelle derrière les contraintes du système, ni de réduire son parcours à une succession de choix personnels mais bien de comprendre comment un système d’emprise peut se construire à travers le travail : la dépendance à un emploi, la peur de perdre sa place, les compromis successifs et les concessions que l’on finit par justifier pour continuer à exercer son métier. Peu à peu, le renoncement devient une habitude, jusqu’à ce que l’on ne mesure plus ce que l’on a abandonné en chemin.

Quand les mots édulcorent la réalité

La propagande se loge aussi dans le vocabulaire. Agalakova raconte que, lorsqu’il était question de la guerre en Ukraine, il fallait parler de « réunification » plutôt que d’annexion. Le mot « explosion » ne pouvait pas être prononcé : il fallait lui préférer le terme russe хлопок, qui peut évoquer un claquement ou un bruit sourd selon le contexte. Une baisse de la production devenait, quant à elle, une « croissance négative ».

Ces expressions montrent comment les mots peuvent atténuer une violence ou rendre acceptable une réalité qui, formulée autrement, soulèverait des questions. Le langage journalistique cesse alors de décrire le monde pour contribuer à le rendre conforme au récit officiel.

Le plus frappant, c’est que ce mécanisme peut devenir presque ordinaire. Les consignes, les habitudes et la connaissance de ce qui est attendu suffisent parfois. Le journaliste apprend les limites, les anticipe, puis finit par les intégrer à son travail.

C’est précisément ce qui rend le témoignage d’Agalakova important : elle décrit moins un basculement soudain qu’une série de concessions, dont elle ne mesure pleinement le sens qu’après coup.

Sa fille comme miroir

Dans le film, la prise de conscience de la journaliste se joue aussi au sein de sa famille. Sa fille, Alica, a grandi dans un environnement multiculturel et ne partage pas le même rapport à la Russie ni la même adhésion au récit patriotique que sa mère voudrait lui transmettre. Elle regarde le travail de celle-ci avec une distance qu’Agalakova n’est plus capable de maintenir.

À seulement treize ans, sa fille lui pose une question directe :

« Est-ce que tu fais de la propagande ? »

Agalakova décrit sa fille comme « définitivement plus libre », née dans un autre monde. Elle explique que celle-ci lui a tendu un « miroir impitoyable », sans rancune, en cherchant la vérité et en poussant sa mère à regarder la sienne.

La scène est centrale parce qu’elle renverse les rôles. La journaliste, qui a longtemps interprété et raconté le monde, se retrouve interrogée par une adolescente qui ne reconnaît pas dans son travail le journalisme que sa mère pense exercer. Le doute ne vient pas seulement de l’extérieur du système médiatique : il surgit dans l’intimité, là où les justifications professionnelles ne suffisent plus.

Qu’est-ce qui permet de reconnaître la propagande lorsque la personne qui la produit ne la voit plus ? Une autre génération ? Une éducation différente ? La distance avec le récit soviétique ? Le fait de ne pas avoir à protéger une carrière dans le même univers professionnel ?

Le film ne propose pas de réponse simple. Il montre plutôt comment le regard de sa fille rend visible une contradiction qu’Agalakova pouvait jusque-là tenir à distance.

« Abandonner est aussi une faute »

Le documentaire prend alors la forme d’un examen de conscience. Agalakova ne se présente pas comme une journaliste simplement trompée par un système extérieur à elle. Elle s’interroge sur sa propre participation et sur les raisons pour lesquelles elle a accepté de rester aussi longtemps.

« Je pensais que lorsque ma fille aurait fini l’école, je démissionnerais », confie-t-elle. La rupture n’était donc pas totalement impensable avant 2022, mais en attendant, il fallait continuer.

Combien de temps faut-il pour reconnaître qu’un système est devenu inacceptable avant de trouver la force d’en sortir ? Combien de fois se dit-on que l’on partira plus tard, quand les circonstances seront plus favorables, quand les responsabilités familiales seront moins lourdes, quand le risque paraîtra moins grand ?

Agalakova formule sa culpabilité en des termes très forts :

« Chaque citoyen russe est coupable à sa manière. Abandonner est aussi une faute. »

Il serait facile d’en faire une condamnation générale de toute une population, mais ce serait passer à côté de la tension qui traverse son témoignage. La responsabilité n’est pas la même pour tout le monde, pas plus que les risques encourus. Un journaliste installé à l’étranger ne se trouve pas dans la même situation qu’une personne qui vit en Russie, dont les proches y vivent aussi et qui sait qu’une prise de parole peut avoir des conséquences judiciaires.

Mais Agalakova refuse pour autant de se réfugier entièrement derrière la peur ou les contraintes du système. Son film cherche à faire comprendre les compromis qu’elle a acceptés, sans faire disparaître la question de sa propre responsabilité.

Pourquoi faut-il partir pour parler ?

Après l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, en février 2022, Agalakova démissionne de Channel One. Elle se trouve alors à Paris, où elle travaille comme correspondante. Elle sait qu’elle ne pourrait probablement pas parler de la même manière si elle était à Moscou. Aujourd’hui, elle le dit sans détour : elle ne peut plus retourner en Russie. Pour elle :

« La peur est le mot d’ordre »

Cette peur ne relève pas seulement du ressenti individuel. Les mécanismes de répression sont documentés. En mars 2022, les autorités russes ont adopté des dispositions pénalisant la diffusion d’informations sur l’armée considérées comme fausses et la « discréditation » des forces armées. Ces lois ont servi à poursuivre des journalistes et des personnes opposées à la guerre. Le Committee to Protect Journalists a également documenté les emprisonnements, les condamnations et les poursuites par contumace visant des journalistes russes exilés. CPJ, Russia’s repression record, février 2026.

Le régime ne se maintient pas seulement par l’adhésion au récit officiel, mais aussi aussi par le coût de la dissidence : le risque d’être arrêté, de perdre son emploi, d’exposer ses proches, de voir ses publications interdites ou de ne plus pouvoir exercer son métier. Le silence peut alors devenir une stratégie de survie, même chez des personnes qui ne croient plus au discours qu’on leur demande de répéter.

Pour autant, les Russes ne sont pas dépourvus de capacité de résistance. Des journalistes continuent de documenter les faits depuis l’intérieur du pays ; d’autres poursuivent leur travail en exil, parfois au prix de poursuites judiciaires et de pressions exercées sur leurs proches. Des citoyens manifestent, enquêtent, publient, refusent de relayer la version officielle ou choisissent des formes de résistance moins visibles. La peur pèse sur ces actes, mais elle ne les efface pas.

La question devient alors : pourquoi certaines des prises de parole les plus libres ne deviennent-elles possibles qu’une fois hors de Russie ? Et que perd-on lorsqu’on doit quitter son pays pour retrouver la possibilité de parler ?

L’exil ne résout pas tout. Agalakova évoque les difficultés à ouvrir un compte bancaire, à trouver un travail, à apprendre une nouvelle langue et à reconstruire une vie ailleurs. La guerre a bouleversé l’existence de nombreux Russes, y compris de celles et ceux qui la rejettent. Elle mentionne aussi des suicides parmi des journalistes russes en exil. Le prix de la rupture peut être intime, matériel et social, bien au-delà de la possibilité de s’exprimer publiquement.

Le film n’est donc pas seulement l’histoire d’une journaliste qui quitte un média d’État pour devenir une opposante. Il raconte aussi l’arrachement à un pays auquel elle reste attachée et la difficulté de transmettre cet attachement à sa fille sans lui transmettre en même temps les récits qui ont façonné sa propre vision du monde.

Le problème d’Agalakova n’est pas simplement qu’elle cesse d’aimer la Russie. C’est peut-être précisément qu’elle l’aime toujours, mais qu’elle ne peut plus confondre cet amour avec l’obligation d’adhérer au récit du pouvoir. À travers les images du film, on mesure combien elle reste attachée à ses racines et combien elle souhaite transmettre cet héritage familial à sa fille, qui grandit entre l’Europe occidentale et les États-Unis.

La liberté de la presse, aussi une question française

La question de la liberté de parole se pose aussi en France, même dans un contexte très différent de celui que décrit Agalakova. Après les violences du 17 octobre, Gabriel Attal a évoqué la possibilité de bloquer temporairement certaines plateformes numériques pour prévenir de nouvelles émeutes. La lutte contre les appels à la violence est une question réelle. Mais dès lors que l’on envisage de couper l’accès à des espaces où circulent aussi des informations, des témoignages et des appels à manifester, une autre question se pose : comment empêcher les violences sans restreindre plus largement la possibilité de s’informer et de s’exprimer ?

Les événements récents rappellent aussi que la parole en ligne peut rapidement devenir une question judiciaire. Fin octobre, une influenceuse a été placée en garde à vue à propos de publications liées aux mobilisations en cours. Les faits qui lui sont reprochés doivent être examinés : une procédure judiciaire ne suffit pas à démontrer une atteinte à la liberté d’expression. Mais ces affaires posent une question essentielle dans toute démocratie : comment distinguer les appels à commettre des violences de la parole politique, même provocatrice, et garantir que la réponse judiciaire reste proportionnée ?

La liberté d’informer ne se joue pas uniquement dans les rédactions ou dans les lois. Elle se joue aussi sur le terrain. En France, Reporters sans frontières a recensé au moins douze journalistes agressés ou intimidés alors qu’ils couvraient les mobilisations étudiantes et lycéennes depuis la fin septembre. Les faits signalés impliquaient aussi bien des membres des forces de l’ordre que des manifestants ou des tiers.

Ces violences ne sont évidemment pas comparables à l’emprisonnement ou à l’exil de journalistes en Russie. Elles rappellent néanmoins qu’informer suppose de pouvoir observer, filmer et témoigner sans être menacé ni empêché de travailler.

Le 24 octobre, des journalistes de Mediapart ont également été agressés et expulsés alors qu’ils couvraient le congrès du Rassemblement national à Orléans. Cet épisode rappelle une exigence élémentaire : aucun parti ne devrait pouvoir choisir à sa convenance ce que les journalistes ont le droit d’observer ou de documenter. Une presse libre ne garantit pas que chaque reportage soit juste ou irréprochable ; elle garantit que le travail journalistique puisse s’exercer sans intimidation.

Il ne s’agit pas de mettre ces événements sur le même plan que la répression organisée en Russie. Mais les examiner permet de rappeler que la liberté de la presse ne va jamais de soi. Elle suppose une vigilance constante, y compris lorsque les restrictions ou les pressions sont présentées comme nécessaires.

https://www.youtube.com/watch?v=jQedYVYCAz4

Le 2 novembre, au-delà des journalistes tués

Le 2 novembre, l’ONU marque la Journée internationale de la fin de l’impunité pour les crimes commis contre les journalistes. Selon l’UNESCO, plus de 1 800 journalistes ont été tués dans le monde entre 2006 et 2025, et près de neuf cas sur dix restent sans résolution judiciaire. UNESCO, Journée internationale de la fin de l’impunité.

Les assassinats sont la forme la plus extrême de la violence contre la presse. Mais le silence peut aussi être obtenu autrement : par les menaces, les poursuites, la censure, la surveillance, l’intimidation ou la précarisation de celles et ceux qui cherchent à informer. Il peut également se construire de l’intérieur, lorsque les professionnels finissent par anticiper les interdits et ajuster eux-mêmes leur travail à ce qu’ils savent pouvoir être diffusé.

Le parcours d’Agalakova oblige à regarder ce mécanisme avant son point de rupture. Il invite à se demander ce qui rend possible le conformisme, comment on apprend à accepter des limites toujours plus étroites et ce qui permet enfin de les remettre en cause.

En 2022, la parole d’Agalakova depuis Paris pouvait être entendue comme celle d’une journaliste qui retrouvait sa liberté après avoir rompu avec la télévision d’État. Quatre ans plus tard, son histoire invite aussi à examiner nos propres réflexes : ce que nous considérons comme dicible, les voix que nous jugeons légitimes, les restrictions que nous finissons par trouver normales parce qu’elles se présentent comme nécessaires.

Agalakova ne prétend pas être sortie indemne de son parcours. Elle ne se présente pas non plus comme une héroïne qui aurait toujours su quoi faire. Son témoignage a une autre force : il montre qu’on peut participer longtemps à un système, s’y habituer, en défendre certains récits et, un jour, commencer à les regarder autrement.

Le parcours de Zhanna Agalakova rappelle qu’un système ne tient pas seulement par ceux qui le dirigent, mais aussi par tous ceux qu’il parvient à faire taire, à convaincre ou à enrôler. Jusqu’au jour où continuer à se taire devient plus difficile que de tout perdre en parlant.

Entre janvier 2016 et octobre 2026 seulement, l’Observatoire de l’UNESCO a recensé 830 journalistes et professionnels des médias tués dans 74 pays. Le Mexique arrive en tête avec 121 morts, devant la Palestine (86), l’Afghanistan (61) et le Pakistan (46). La Syrie, le Yémen, l’Inde et l’Ukraine figurent également parmi les pays les plus meurtriers pour la profession.

Ces chiffres rappellent que le danger ne se limite pas aux zones de guerre : au Mexique, pays qui ne connaît pas de conflit armé généralisé, les journalistes paient aussi un lourd tribut à leurs enquêtes sur la corruption, les réseaux criminels et les pouvoirs locaux. 

Derrière les chiffres, il y a des noms, des visages, des vies interrompues. Des journalistes assassinés pour leurs enquêtes, tués alors qu’ils couvraient une guerre ou réduits au silence parce qu’ils dérangeaient.

Nous rendons hommage à Daphne Caruana Galizia, Gauri Lankesh, Javier Valdez, Miroslava Breach, Jamal Khashoggi, Shujaat Bukhari, Lyra McKee, Peter R. de Vries, Shireen Abu Akleh, Maks Levin, Viktoria Roshchyna, Anas al-Sharif, Hossam Shabat, et à toutes celles et ceux dont les noms ne sont pas cités ici.

Nous n’oublions pas non plus Anna Politkovskaïa, assassinée à Moscou le 7 octobre 2006, dont le travail continue de rappeler ce que signifie informer lorsque le pouvoir veut imposer le silence.

À toutes et tous, hommage. Et à celles et ceux qui continuent d’informer malgré les menaces, la prison, l’exil et la peur : notre solidarité.

– Mr Mondialisation


Photo de couverture : Zhanna Agalakova, 14 octobre 2021 / WikimediaCommons

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