Située sur la commune de Rousset-sur-Arc, dans les Bouches-du-Rhône, l’actuelle Station de Primatologie devrait prochainement s’agrandir. Mais dans quel but ? Face au manque de transparence du CNRS, des associations de défense des animaux tentent de faire entendre leur voix. Entretien avec Audrey Jougla, professeure de philosophie et spécialiste de la condition animale, qui nous livre ses analyses.
C’est une affaire qui se déroule loin des médias et même de la plupart des associations de protection animale. En effet, l’an dernier, le CNRS a annoncé vouloir restructurer et agrandir la Station de Primatologie (SdP), implantée à Rousset-sur-Arc.
L’objectif affiché ? Créer un Centre National de Primatologie (CNP) afin de « de relocaliser une partie de l’élevage de primates destinés à la recherche publique, en assurant leur hébergement dans un cadre conforme – et souvent supérieur – aux standards européens les plus exigeants. Au-delà du respect des normes sanitaires et réglementaires, ce projet repose sur une responsabilité partagée : concilier les impératifs de la recherche avec une exigence constante de transparence, d’éthique et de respect du vivant. », peut-on lire dans la synthèse du projet. La livraison finale des locaux est prévue pour 2029.
Le projet d’extension du site de Rousset résulte d’« un rapport commun à tous les centres de primatologie français alertait alors sur le manque de singes en France destinés à la recherche, et sur notre dépendance à l’Asie » nous explique Audrey Jougla. Or « c’est malheureusement toujours la même rhétorique, constate Audrey Jougla. À savoir « que préférez-vous ? Importer les singes depuis l’autre bout du monde ou les faire reproduire chez nous ? ». Ceci, afin de détourner le regard sur d’autres problématiques, à commencer par celle du bien-être animal. »
En prônant l’élevage sur place en opposition à l’importation de primates, le CNRS jouerait sur la corde de la souveraineté et de l’autonomie, mais semblerait faire fi d’autres réalités.

Remplacer, réduire, raffiner… mais augmenter quand même le nombre d’animaux
Le CNRS insiste sur la règle des 3R, essentielle dans la recherche fondamentale et qui consiste à « Remplacer, Réduire, Raffiner ». Autrement dit, trouver en premier lieu des solutions pour ne pas utiliser d’animaux vivants (remplacer). Diminuer ensuite ce nombre d’animaux s’il est nécessaire (réduire). Enfin, améliorer les conditions de vie de ces derniers (raffiner). En prétendant appliquer la règle des 3R tout en décidant d’agrandir la SdP de Rousset, les ambitions du CNRS peuvent porter à confusion. Remplacer et réduire auraient-elles disparu au profit de simplement raffiner ?
« C’est une décision à rebours de ce que l’on constate actuellement en terme de recherche fondamentale, nous détaille Audrey Jougla. L’Allemagne et le Royaume-Uni, par exemple, tendent à réduire le nombre d’animaux dans leur pays. En 2019, le neurobiologiste et chercheur Georges Chapouthier mettait en avant, lors d’une consultation parlementaire, que de nombreux autres pays avaient besoin de moins d’animaux que la France dans le cadre de recherches similaires. » Car ce qui interroge dans ce projet, au-delà du nombre croissant d’animaux, c’est bien leur destination.

Le bien-être animal « au coeur des préoccupations »
Au total, ce sont donc 1 800 primates (plus précisément des Babouins Olives) qui doivent, à terme, être utilisés à des fins de recherche dans ce CNP. Le CNRS ne manque pas d’appuyer, dans sa synthèse, l’importance du bien-être animal qu’il qualifie d’ « exigence scientifique, éthique et réglementaire. » Cette même synthèse met en avant « un suivi vétérinaire permanent, des habitats adaptés, enrichis et stimulants, et une attention portée à chaque étape de la vie des primates, y compris leur vieillissement. »
« les expériences sur le cerveau ou qui nécessitent des « modèles d’animaux proches de l’homme » sont invasives. »
Or, Audrey Jougla nous rappelle que l’essence du problème ne réside pas tant dans l’élevage des animaux, mais dans ce qu’ils vont subir : « En général, les expériences sur le cerveau ou qui nécessitent des « modèles d’animaux proches de l’homme » sont invasives. il s’agit de grosses expériences avant les études cliniques sur l’humain. Un fait qui n’est pas réellement annoncé dans les différents rapports du CNRS. »
Audrey Jougla est à l’origine de l’association Animal Testing, qui lutte contre la maltraitance animale dans le domaine de la recherche. Elle est la seule, aujourd’hui en France, à avoir pu révéler des images de ce que subissent les singes victimes de l’expérimentation.
Dans ce projet du CNRS, l’autrice pointe du doigt un réel souci de transparence et de nombreuses défaillances qui ont été mises en avant dans le bilan de concertation sorti en décembre dernier. Un rapport notamment dû au combat mené par différentes associations, comme Animal Testing mais aussi One Voice, Transcience ou encore le Collectif vauclusien de protection animale. Ensemble, elles dénoncent un débat très administratif et peu orienté sur l’opinion publique.
Un débat qui a lieu loin des regards
Le projet d’agrandissement de la SdP a un coût, estimé à trente millions d’euros. Une somme non négligeable, d’autant qu’il s’agit d’argent public. De ce fait, consulter davantage la population civile dans ce dossier ne semble pas incongru. D’autant plus que sur le nombre restreint d’avis déposés (2296), 93% d’entre eux se montrent défavorables à la construction de cet agrandissement.
C’est d’ailleurs aussi là que la bât blesse : « Il existe ce prétexte qui soutient que la population n’y connaissant rien à la recherche scientifique, elle n’est pas en mesure de comprendre les véritables tenants et aboutissants d’un tel agrandissement » explique Audrey Jougla.

Par conséquent, ce type de projet se monte bien trop souvent en catimini : « Le CNRS fait ici usage de l’argent public de façon opaque dans le sens où la majeure partie des habitant·es de Rousset comme des associations de protection animale ne sont même pas au courant de ce qui se trame ! Or, s’ils n’ont rien à se reprocher, pourquoi ne pas rendre cela plus visible, et compréhensible par tous ? »
« Nous ne savons pas si les cartes sont déjà jouées dans ce projet, mais nous allons nous battre jusqu’au bout. »
La loi impose que la Commission nationale du débat public (CNDP) recueille l’avis des citoyens sur des projets impactant notre environnement. Oui, car « l’extension impactera également la faune et la flore locales, indique Audrey Jougla. La présence du projet au sein de cette commission permet de donner l’illusion du débat public, or ce n’est qu’un avis consultatif, et non contraignant. »
Un audit est actuellement en cours pour déterminer plus précisément l’impact environnemental du projet d’agrandissement. Par ailleurs, les associations opposées au projet attendent des précisions du CNRS suite aux questions soulevées par le bilan de concertation.
« En plus de l’impact environnemental, cela concerne le financement, les méthodes alternatives, la baisse du nombre de primates, ce que deviennent les animaux… » énumère la fondatrice d’Animal Testing. Le CNRS a jusqu’à mi-février pour répondre à ces interrogations.

Les associations de protection animale se battent au quotidien pour tenter de faire fermer les centres d’expérimentation animale et de proposer des alternatives. Un travail acharné et difficile à mener : « C’est très dur de voir qu’un centre est sur le point de s’agrandir quand on connaît les difficultés, ensuite, à faire machine arrière, déplore Audrey Jougla. Nous ne savons pas si les cartes sont déjà jouées dans ce projet, mais nous allons nous battre jusqu’au bout. »
Vous souhaitez faire entendre votre voix dans le cadre de l’agrandissement de la Station de Primatologie de Rousset ? Il est possible d’écrire au maire de la commune, ou de signer la pétition créée spécialement contre ce projet.
– Marie Waclaw
Photo de couverture : Unsplash















