À chaque scrutin, le même refrain résonne toujours à gauche de l’échiquier politique : il faut s’unir coûte que coûte pour l’emporter. Cette conception repose, cependant, sur le postulat assez fragile affirmant que les électorats constitueraient des blocs interchangeables que l’on pourrait facilement additionner. Cette stratégie élude, de plus, la nécessité d’un véritable projet, construit autour d’une idée de rupture.

L’Histoire a pourtant régulièrement démontré que la victoire ne se bâtit pas autour d’un agrégat d’appareils et d’une soupe de logos, mais bien en créant une dynamique. Or, celle-ci suppose une direction claire et tranchée. Ainsi, l’ADN de la gauche consiste à se dissocier des systèmes de domination. Une radicalité assumée, bien souvent enrayée par la sacro-sainte union réclamée par de nombreux commentateurs.

Le mythe arithmétique

Pour deviner le poids de l’union de la gauche, il suffirait, selon certains, d’additionner les scores des différents mouvements se revendiquant de cette obédience aux précédentes élections. Pire, quelques-uns prendront même les sondages, dont la pertinence a largement été remise en question, comme référentiel de leur argumentation.

Et pourtant, dans la réalité, un sympathisant de la France Insoumise n’aura probablement aucune envie de voter pour un candidat du Parti Socialiste, quand bien même celui-ci incarnerait l’union de toute la gauche. La réciproque est d’ailleurs sans doute également vraie.

La centralité de la conflictualité

Lorsque des forces antagonistes au sein d’une union s’affrontent, tous les conflits d’idées seront mis sous le tapis, ce qui nuira nécessairement à la clarté de l’offre politique. Or, les électeurs auront tendance à s’orienter vers un projet clair, pas vers un agrégat de mouvements aux points communs réduits.

De facto, lorsque l’on reprend l’exemple du Nouveau Front Populaire, celui-ci a surtout réussi à coaliser autour du simple concept de barrage contre l’extrême droite. Mais force est de constater que le score du Parti Socialiste pendant les Européennes avait permis de rabougrir le programme par rapport à celui de la NUPES, établi deux ans plus tôt.

Ainsi, le plan de 2024 ne contenait plus que 150 mesures, par rapport aux 650 de celui de 2022. Un renoncement consenti face au regain de vigueur du PS devenu possible grâce aux déçus du macronisme lors des élections européennes.

Rester lisible

On pourra arguer que le NFP avait pourtant remporté de meilleurs résultats que la NUPES, mais ce serait trop vite oublier que le scrutin de 2022 suivait la dynamique d’une présidentielle et que celle de 2024 se tenait après une dissolution. De plus, le danger de l’arrivée au pouvoir du Rassemblement National, annoncé par les sondages, avait entraîné une mobilisation de 66 % des électeurs, soit près de vingt points de plus que la fois précédente.

« Une gauche qui ne sait pas trancher entre un programme de rupture, et une stratégie d’accompagnement sociale-libérale, n’aurait plus aucune crédibilité. »

Or, en 2027, les options politiques seront scrutées au peigne fin, sans être soumises à la stupeur et l’urgence de la dissolution. Comment, dès lors, imaginer un projet plausible et clair si des gens aussi différents que Jean-Luc Mélenchon et François Hollande portaient la même bannière ? Une gauche qui ne sait pas trancher entre un programme de rupture, et une stratégie d’accompagnement sociale-libérale, n’aurait plus aucune crédibilité.

Le piège des primaires

Pour certains, la solution consisterait alors dans la mise en place d’une primaire, où différents prétendants de gauche s’affronteraient pour représenter l’ensemble des partis. Mais là encore, cette solution nie les nettes différences existantes entre les mouvements. Personne ne pourrait ainsi imaginer le PS soutenir LFI et vice-versa. Et les électeurs ne l’accepteraient d’ailleurs sans doute pas eux-mêmes, en grande partie.

En outre, ce mode de désignation a la fâcheuse tendance de nommer un candidat « mou », résultant d’un consensus entre les propositions les plus radicales d’un côté et les plus conservatrices de l’autre. Cette tendance est d’autant plus prévisible que rien n’empêcherait les personnes de droite de se déplacer massivement pour éliminer d’office les postulants les plus à même d’accéder à l’Élysée avant même les présidentielles.

On se souvient par exemple qu’en 2022, certains individus d’extrême droite s’étaient organisés pour voter pour Sandrine Rousseau à la primaire écologiste, jugeant qu’elle desservirait sa propre cause si elle était choisie.

Je m'abonne à Mr Mondialisation
 

Pour couronner le tout, y compris en trouvant un moyen d’exclure les gens de droite, les primaires ont l’habitude de mobiliser un certain type d’électorat (âgé, plutôt urbain et CSP+) qui n’est pas forcément représentatif de l’ensemble de la gauche ni partisan de la rupture. C’était d’ailleurs le postulat d’un livre d’Alexis Corbière, ex-membre de la France Insoumise, qui réclame aujourd’hui à sa précédente formation de se soumettre à un tel processus. Sans doute parce que lui-même sait que cela ne favoriserait pas la radicalité de son ancien camp.

Un système américain inadapté

Les primaires ont également tendance à déplacer les conflits sur les personnes au lieu des idées. Quelle crédibilité offre un candidat victorieux soutenu par des gens avec qui il s’est écharpé quelques mois auparavant ? Cette situation peut être d’autant plus problématique que rien n’impose aux perdants à respecter leur engagement.

Venu des États-Unis, le mode de fonctionnement des primaires reste d’ailleurs difficilement applicable en France. Outre-Atlantique, le bipartisme limite toute tentative de déloyauté, puisque les partis démocrate et républicain sont obligés d’investir le vainqueur. Le seul moyen pour trahir sa promesse est donc de se présenter en tant qu’indépendant, ce qui compromet fortement les chances de victoires. C’est ce qu’avait fait le candidat démocrate Andrew Cuomo en 2025 après avoir été battu par le futur maire de New York, Zohran Mamdani.

« En France, ce bipartisme n’existe pas, et il est bien plus facile de balayer ses engagements. »

Or, en France, ce bipartisme n’existe pas, et il est bien plus facile de balayer ses engagements lorsqu’aucun statut n’encadre ce type d’organisation. Personne n’a, par exemple, oublié la primaire du PS de 2017, quand, après avoir perdu face à Benoît Hamon, l’ancien premier ministre Manuel Valls avait finalement soutenu Emmanuel Macron.

Un besoin de radicalité

L’Histoire récente montre que les candidatures cherchant le consensus mou peinent à créer une dynamique suffisante face à l’extrême droite ou au néolibéralisme. Ainsi, des candidatures « consensuelles » ou « modérées » ont, par exemple, échoué aux USA ou au Chili qui ont vu l’extrême droite prendre le pouvoir.

Lorsqu’un projet aussi clivant que celui des identitaires arrive sur la table, la solution de l’immobilisme et de la politique de la continuité se fera donc systématiquement balayer. Pour résister, la gauche doit au contraire apporter des idées de changements clairs et faciles à comprendre. En d’autres termes, elle doit fédérer autour de son programme et non pas juste se présenter comme un « barrage » à l’extrême droite. Et pour ce faire, une offre cohérente et construite est évidemment préférable à un compromis flou.

L’union se construit autour du rapport de force

Une union construite autour d’étiquettes plutôt qu’avec d’un projet clair engendre une discussion interne permanente qui bride la conquête de nouveaux votants. En ce sens, ce rassemblement fige l’électorat au lieu de l’élargir, ce qui en fait une stratégie de gestion. Chaque parti doit prendre garde à ne pas offusquer l’autre et aura du mal à afficher fièrement son plan politique.

En réalité, les unions efficaces qui ont fonctionné dans l’Histoire l’ont bien souvent fait grâce à un rapport de force. En 2022, c’est par exemple le haut score de Jean-Luc Mélenchon qui a permis la naissance de la NUPES, une première dans le pays.

Discours de Jean-Luc Melenchon lors de la Convention de la Nouvelle Union Populaire Ecologique et Sociale (2022) / Wikimedia Commons

Ainsi, en 2027, le premier tour sera l’occasion de clarifier les positions de chacun, et surtout de déterminer quelle option les Français préfèrent entre une gauche de rupture et le social-libéralisme. C’est au second tour que le choix le plus convaincant pourra s’appuyer sur un réservoir de voix, inexistant en cas d’union, qui enclenchera une nouvelle dynamique. Au premier, une coalition naturelle des électeurs se constituera probablement autour de la candidature la mieux placée, comme ce fut le cas en 2017 et 2022.

Un aveu de faiblesse ?

Dans le fond, réclamer à cor et à cri l’union à tout prix, comme si elle était l’unique garantie de victoire, ressemble surtout à une stratégie pour des formations en difficulté pour tenter d’attaquer la France Insoumise.

En outre, ce seul mot d’ordre permet d’éviter des débats de fond et d’offrir aux citoyens la possibilité de trancher réellement. Pire, certains partis pensent pouvoir s’abstenir de proposer un véritable programme autre que celui de « l’union de la gauche ».

Rappelons, enfin, que François Mitterrand, en 1981, et François Hollande, en 2012, l’ont emporté sans avoir à procéder à la moindre alliance. À l’inverse, le même Mitterrand représentant toute la gauche en 1974 avait perdu.

S’émanciper d’une forme de confort moral

Dans le cas précis de 2027, l’union ne peut donc advenir dans un projet cohérent, tant les points de vue diffèrent entre les multiples organisations. Cette volonté « à tout prix » est surtout un moyen de rassurer les élites politiques et médiatiques face à une gauche de rupture devenue première force du pays de ce côté de l’échiquier politique.

Au-delà de ce simple réflexe, il existe une exigence de clarté et de radicalité qui semblent la seule en mesure d’affronter les défis de notre temps. Reste à savoir si les électeurs voudront s’emparer de cette ligne pour opérer une véritable bifurcation ou plutôt se conforter dans le conservatisme actuel. Avec le risque de voir l’extrême droite tirer son épingle du jeu.

– Simon Verdière


Photo de couverture : Louis Rincarz sur Flickr

- Cet article gratuit, indépendant et sans IA existe grâce aux abonnés -
Donation