À une période où les fantômes du passé semblent ressurgir, l’importance de conserver notre patrimoine historique demeure plus que jamais déterminante. Or, le capitalisme appose, là encore, sa griffe sur des objets et des lieux privatisés par de grandes fortunes et retirés d’accès de la population.

Lorsque l’on visite un musée ou un site historique, on reste souvent contemplatif devant des vestiges ou des témoignages aussi remarquables de siècles lointains. Ces visites permettent également d’ouvrir une réflexion sur le présent en tirant des leçons d’époques révolues. Mais face aux États néolibéraux et à leurs cures d’austérité, l’Histoire n’est parfois plus perçue que comme une ressource économique. Pour endiguer ce phénomène, une réappropriation collective du patrimoine devient plus que jamais indispensable.

Une logique de marché

Notre patrimoine commun est parfois soumis à un système marchand comme n’importe quel autre objet, en particulier dans certaines nations, tels les États-Unis. Ainsi, au pays de l’oncle Sam, un fossile de dinosaure découvert sur un terrain privé appartient au propriétaire et non à l’état.

Dès lors, ce fonctionnement a engendré l’apparition de centaines de « chasseurs de dinosaures » qui sillonnent la région pour obtenir l’accord des ayants droit afin de fouiller leurs terres et partager les bénéfices. Certains spécimens peuvent en effet se revendre plusieurs millions de dollars auprès de riches collectionneurs. Et pendant ce temps, ces découvertes extraordinaires échappent aux scientifiques, aux musées et au regard des citoyens.

Ce type d’exemple ne fait malheureusement pas exception et tend à se généraliser dans l’ensemble du milieu. Les antiquités, en particulier lorsqu’elles ont une valeur artistique, deviennent ainsi de plus en plus de véritables actifs financiers sur lesquels la spéculation va bon train. Et à ce petit jeu, les établissements publics ne peuvent tout simplement pas rivaliser avec les grandes fortunes.

Un milieu sous pression économique

Si les institutions nationales de la conservation historique ont tant de mal à rivaliser avec les riches collectionneurs, c’est bien, avant tout, du fait de décisions politiques. En effet, c’est d’abord l’État qui choisit le budget alloué à ce secteur.

En France, en 2025, seuls 4,5 milliards étaient consacrés à la culture, et à peine 1,2 milliard à la sauvegarde du patrimoine. Des sommes dérisoires en comparaison de la fortune de certains individus friands d’objets de ce type.

Une dépendance accrue au secteur privé

Avec un tel contexte, les musées et les institutions du patrimoine se retrouvent astreints de générer leurs propres fonds, que ce soit par la billetterie, mais aussi via le mécénat privé. Ainsi, la recherche de partenaires ou de « sponsors » va parfois fragiliser leur indépendance.

Les donateurs n’agiront alors que rarement pour l’amour des arts, mais bien souvent pour imposer leur vision sur les expositions ou la façon de mettre en valeur les œuvres. À tel point que des temples de la connaissance se voient contraints de se travestir en véritables relais publicitaires de leurs « bienfaiteurs ».

En outre, cette situation édicte également une logique de rentabilité où les lieux de patrimoine ne sont plus seulement destinés à enrichir la culture du public, mais bien à rester au-dessus d’une ligne de flottaison financière.

Cure d’austérité généralisée

In fine, dans le domaine du patrimoine, comme dans la santé, l’éducation, l’écologie et tous les autres, c’est bel et bien la logique d’austérité budgétaire qui règne. Le sous-financement chronique de ce milieu impose donc de mettre en place des solutions souvent problématiques.

Ce processus, justifié par la « nécessité de faire des économies », organisée par le pouvoir autour d’une raréfaction des recettes de l’État, ouvre en réalité la voie à la privatisation massive. De plus en plus de musées fleurissent d’ailleurs déjà en dehors du giron public. Il ne s’agit plus d’un complément, mais bien d’une lente substitution.

Je m'abonne à Mr Mondialisation
 

Manque d’investissements

Or, si le droit à la connaissance et à l’Histoire dépend de fonds privés, la situation pourrait rapidement devenir problématique. D’abord parce que, pour faire face aux cures d’austérité, les musées devront augmenter leur tarif pour survivre.

Ces augmentations conduiraient alors tout droit à un accès à la culture à deux vitesses, entre ceux qui pourraient se payer les billets d’un côté, et les autres. Ce processus ne pourrait qu’aggraver la fracture sociale entre les classes populaires et les plus aisés.

Le secteur public risque, en outre, de devenir incapable de développer, préserver, et mettre en valeur ses collections. Le Louvre, par exemple, possède 480 000 objets, mais n’en présente que 36000 (soit 7,5 %). Le reste dort dans des réserves à l’abri des regards des gens. Une politique d’État ambitieuse pourrait investir pour bâtir des antennes à travers toute la France afin d’exposer un maximum de ces œuvres, et déconcentrer la culture de la région parisienne, à l’instar du Louvre-Lens.

Un danger pour la culture libre

Dans le même temps, la pression exercée par le marché privé pourrait empêcher le public d’accéder à des œuvres accaparées par des collections de riches propriétaires. Mais pire encore, ces grandes fortunes pourraient elles-mêmes orienter une certaine lecture de l’Histoire en organisant des rétrospectives présentant les événements pour servir une idéologie particulière.

Ainsi, le milliardaire d’extrême droite Pierre-Édouard Stérin tente d’infiltrer le monde de la culture et de l’histoire pour imposer son agenda politique. Croyant intégriste, il a, par exemple, bénéficié de l’image du musée d’Orsay en 2023 en soutenant une exposition consacrée au peintre catholique Louis Janmot.

On peut aisément imaginer les conséquences si les grandes fortunes identitaires augmentaient leur emprise sur le milieu de la mémoire. Il suffit d’ailleurs de voir ce que le nationaliste Philippe De Villiers a fait avec le Puy du fou, un parc à la gloire de la monarchie française, qui réécrit sans vergogne certains épisodes historiques.

Reprendre le contrôle

Cette substitution organisée du secteur public par le marché engendre donc une perte évidente de souveraineté populaire sur le patrimoine et le savoir. Dans cette logique de rentabilité où les musées et expositions sont gérées comme des entreprises, l’attractivité économique passe avant une mission éducative indispensable.

Dans ce cadre, il s’avère crucial que l’État reprenne la main sur son patrimoine et institutionnalise l’accès gratuit à la culture historique. Pour ce faire, un réinvestissement massif dans ce secteur est nécessaire pour sortir de la dépendance au mécénat privé et à la participation financière des visiteurs.

La marchandisation de l’Histoire et la perte de contrôle sur le récit de celle-ci pourraient, en effet, entraîner une dangereuse orientation des esprits. Parce qu’en oubliant l’Histoire ou en inculquant une version altérée de celle-ci, les risques de voir les populations basculer à nouveau vers certaines horreurs du passé deviennent plus grands. Un écueil à éviter absolument pour se préserver d’une dépossession politique et espérer l’avènement d’une société plus juste et égalitaire.

Simon Verdière


Photo de couverture : Galerie du Temps du Louvre-Lens par Jean-Pierre Dalbéra – flickr 

- Cet article gratuit, indépendant et sans IA existe grâce aux abonnés -
Donation