Stations de ski, remontées mécaniques, routes et hébergements se multiplient pour attirer toujours plus de touristes dans les montagnes, pourtant particulièrement vulnérables au changement climatique. En Asie centrale, le Kazakhstan, le Kirghizstan et l’Ouzbékistan rivalisent désormais de projets pour transformer leurs massifs en destinations touristiques internationales. Au Kazakhstan, cette ambition se concentre notamment autour d’Almaty, la grande ville située au pied du massif du Tian Shan.
Juste au-dessus de la ville d’Almaty s’étend le parc national d’Ile-Alatau, vaste territoire montagneux déjà très fréquenté. Avec plus de 800 000 visiteurs depuis le début de l’année 2026, il connaît une affluence record. C’est pourtant dans ce même espace que le Kazakhstan projette de développer Almaty SuperSki, un vaste domaine skiable de plus de 200 kilomètres de pistes reliant plusieurs secteurs de la montagne.

Un parc national déjà sous pression
Dans un pays principalement marqué par la steppe, le parc national d’Ile-Alatau constitue un vaste espace forestier et montagneux aux portes d’Almaty. Il s’étend sur environ 2 000 km² le long de la chaîne du Tian Shan, jusqu’à la frontière avec le Kirghizstan. Il abrite notamment 17 espèces végétales et 21 espèces animales rares ou menacées figurant sur la liste rouge du Kazakhstan.
Depuis plusieurs années, les infrastructures destinées aux visiteurs se sont multipliées : centres d’accueil, routes et accès aménagés, chemins balisés et sécurisés, aires de repos et équipements de loisirs. Les stations de ski à proximité, participent à cette attractivité.
Cette fréquentation croissante produit déjà des effets visibles. Déchets abandonnés en montagne, circulation illégale de motos-cross, files de véhicules aux entrées du parc et parkings saturés témoignent d’une fréquentation qui dépasse par endroits les capacités d’accueil.

Relier les stations et transformer la montagne
Almaty SuperSki doit connecter plusieurs secteurs de montagne déjà aménagés. Le projet prévoit des remontées mécaniques, des routes d’accès et des voies techniques permettant de relier les différents secteurs. À Kok-Zhailau, un nouveau cœur de station doit notamment prendre forme autour d’un village touristique comprenant chalets, hôtels, cafés et restaurants.
Lors d’auditions publiques, l’homme politique kazakh Moukhtar Taïzhan a présenté Almaty SuperSki comme un moteur potentiel de l’économie et du tourisme d’Almaty. Selon lui, un investissement d’environ un milliard d’euros pourrait permettre d’amortir le projet en trois à cinq ans et de créer jusqu’à 20 000 emplois.
L’ambition est de faire d’Almaty une destination internationale, capable de rivaliser avec les grandes stations européennes. Il défend l’idée que l’arrivée d’une clientèle internationale fortunée permettrait de dégager des ressources pour financer des aides aux familles nombreuses, aux anciens combattants et aux personnes à mobilité réduite. Il évoque par ailleurs la possibilité de proposer des cours de ski gratuits aux écoliers.

Un projet soutenu par des structures publiques et des entreprises internationales
Le financement et la gouvernance du projet mêlent acteurs publics et entreprises spécialisées. L’opérateur chargé de sa mise en œuvre, Kazakh Tourism Development, est détenu à 100 % par l’État via le holding public Baiterek. La société bénéficie également d’un financement de la Banque de développement du Kazakhstan.
Son PDG, Erjan Erkinbaev, supervise directement la mise en œuvre du projet, tandis que le Premier ministre Oljas Bektanov préside les réunions du conseil d’administration. L’un des volets est confié à Almaty Tau Management, dirigée par l’expert français Jean-Pierre Baralo. Cette société est contrôlée par SPK Almaty, qui relève du domaine public de la ville.
Plusieurs entreprises étrangères interviennent également sur le projet, parmi lesquelles le cabinet britannique Foster + Partners, le français POMA pour les remontées mécaniques et le canadien StructureCraft pour la conception et la fabrication de structures.

Une montagne soumise à de multiples risques
Au-delà de la question de la neige, le massif d’Almaty présente plusieurs contraintes naturelles importantes. La région est située dans une zone de forte activité sismique, classée entre les niveaux 9 et 10. Almaty a déjà connu plusieurs séismes destructeurs à la fin du 19e et au début du 20e siècle.
Plus récemment, deux séismes importants ont touché la région en 2024. Le 23 janvier, une secousse de magnitude 6,7 a été ressentie dans la ville avec une intensité de 5 sur l’échelle MSK-64. Le 4 mars, un séisme de magnitude 6,1 a également atteint une intensité de 5 à Almaty. À cette activité sismique s’ajoutent les risques propres au relief : fortes pentes, coulées de boue, éboulements et avalanches.
Certains secteurs de haute altitude concernés par le futur domaine se trouvent dans des zones exposées aux avalanches. Leur sécurisation nécessiterait des travaux spécifiques et une intervention supplémentaire sur les versants.
Comme dans d’autres grandes chaînes montagneuses, les glaciers du Tian Shan connaissent un recul préoccupant. Le glacier Bogdanovitch, tout comme celui de Tuyuk-Su, fait notamment l’objet d’un suivi scientifique. Or certaines infrastructures envisagées pour le développement des sports d’hiver doivent être installées à proximité directe de ces secteurs. Le tracé de l’une des remontées mécaniques doit notamment traverser la grande moraine de Bogdanovitch.
La question de l’eau est directement liée à celle de l’enneigement artificiel. La fonte accélérée des glaciers fait peser une menace sur les ressources hydriques du Tian Shan, alors que la région connaît déjà des tensions sur l’approvisionnement. La croissance démographique d’Almaty et de sa périphérie devrait par ailleurs accroître les besoins dans les années à venir.
Le projet prévoit plusieurs réservoirs destinés à alimenter les installations d’enneigement. Les besoins annuels pour produire la neige nécessaire aux pistes sont estimés à 355 000 m³, auxquels s’ajoutera la consommation des différents équipements touristiques. La directrice générale de Geodata Plus, Lyudmila Kuznetsova, a souligné l’absence d’études hydrologiques et hydrauliques récentes dans les documents présentés dans le cadre du projet.
Les inquiétudes portent également sur la biodiversité. Une famille de panthères des neiges, espèce extrêmement menacée, a été observée à Kok-Zhailau. L’animal figure sur le blason d’Almaty et possède une forte dimension symbolique pour la population. Le secteur abrite également des ours, des lynx du Turkestan et des cerfs. Le gypaète barbu y est également présent. La multiplication des routes, des remontées mécaniques, des constructions et de la fréquentation humaine risque de modifier les habitats de ces espèces.

Une rentabilité qui reste à démontrer
Dans ce contexte, les conditions naturelles permettent-elles de garantir la viabilité d’un tel domaine skiable ? Mels Eleusizov, président de l’association environnementale Tabigat, estime que le secteur était insuffisamment enneigé et que son exploitation serait coûteuse. L’architecte et concepteur de pistes Andreï Starkov partage ces réserves. Il juge le manteau neigeux naturel insuffisant et soulignait les difficultés techniques et économiques liées à la production de neige artificielle.
Mais début septembre 2026, Moukhtar Taïzhan affirmait que les technologies modernes permettraient d’assurer la neige sur l’ensemble des pistes, en citant notamment les projets développés en Arabie saoudite, en Ouzbékistan et en Azerbaïdjan. Il estime par ailleurs que les progrès de l’ingénierie permettraient de mieux maîtriser certains risques naturels, notamment les avalanches. Mais cette réponse technologique suppose elle-même de lourds aménagements et une consommation importante de ressources.
Des travaux déjà destructeurs
Les travaux ont déjà commencé à plusieurs endroits du massif. Des engins de chantier circulent quotidiennement sur les montagnes et creusent des « routes techniques » destinées à permettre l’accès aux futurs chantiers. Certaines atteignent plus de 3 000 mètres d’altitude. Ces travaux modifient déjà des secteurs fréquentés pour la randonnée, le trail, le trek ou l’alpinisme.
Des épicéas de Schrenck, emblématiques de la région et parfois centenaires, ont commencé à être abattus. Au moins 3 000 arbres doivent ainsi être supprimés. Des plantations compensatoires sont prévues, mais les opposants estiment qu’elles ne peuvent reproduire la richesse de l’écosystème existant.
La transformation du massif touche aussi au patrimoine archéologique. Dans la gorge de Butakovka, le site de Butakty-2, datant du début de l’âge du fer et inscrit sur la liste des monuments historiques et culturels de la ville, a été détruit lors de travaux pour le méga-projet. Alexandre Goryachev, chercheur à l’Institut d’archéologie de Margulan, a constaté que le site avait été rasé jusqu’à sa couche inférieure, rendant impossible sa restauration.
Ce démarrage simultané de plusieurs chantiers complique également la mobilisation. Les opposants doivent choisir les sites sur lesquels intervenir, alors que les travaux avancent à plusieurs endroits du massif.
Kok-Zhailau, symbole d’une transformation contestée
C’est dans ce contexte que le plateau de Kok-Zhailau est devenu le principal point de cristallisation de l’opposition. Le mouvement écologiste Save Kok Zhailau s’est progressivement structuré autour de la contestation du projet et recueille les témoignages des habitants. Le plateau est particulièrement apprécié des habitants d’Almaty pour sa proximité avec la ville, son accès relativement aisé et son panorama sur les sommets environnants. Il possède également une dimension patrimoniale et culturelle, avec la découverte de plusieurs artefacts archéologiques.
Le projet prévoit pourtant d’y concentrer une part importante des infrastructures nouvelles. Environ 60 kilomètres de pistes et 11 téléphériques doivent y être aménagés, auxquels s’ajouteront les équipements touristiques prévus autour du futur village de montagne.
Quatre audiences publiques ont été organisées en mai 2026, dans des lieux différents et à quelques jours d’intervalle. Des opposants ont estimé que cette organisation avait contribué à disperser la mobilisation, les participants devant se répartir entre plusieurs sites. Lors de certaines audiences, ils ont également affirmé avoir rencontré des difficultés pour prendre la parole, notamment en raison de problèmes liés aux microphones. De leur côté, les partisans du projet ont défendu les perspectives économiques et touristiques ainsi que les créations d’emplois attendues.
Une mobilisation sous pression
Les militants de Save Kok Zhailau recueillent la parole des habitants, mais affirment rencontrer davantage de difficultés lorsqu’il s’agit d’obtenir des signatures nominatives pour les pétitions. Certains habitants gardent à l’esprit la répression qui a suivi les événements de janvier 2022 et les détentions arbitraires intervenues à cette période. D’autres craignent que les résultats de leur mobilisation ne soient pas fidèlement retranscrits sur les plateformes officielles de l’État.
La contestation demeure néanmoins très présente sur les réseaux sociaux. Les militants ont appelé le président Kassym-Jomart Tokaïev, Erlan Karin, chargé des questions de politique intérieure, ainsi qu’Aïda Balaïeva, vice-présidente du Conseil de sécurité, à accorder une attention particulière à la situation.
Récemment, la répression de l’opposition a pris une nouvelle dimension. Le 27 août, l’activiste Aruna Ortaeva a publié deux enregistrements réalisés en mai lors d’une réunion de travail à la mairie d’Almaty. On y entend des responsables du projet discuter de l’abattage d’environ 700 pommiers sauvages de Sievers pour permettre la construction de la route menant à Kok-Zhailau.
Inscrite sur la liste rouge du Kazakhstan, cette espèce est considérée comme l’ancêtre sauvage de la plupart des variétés de pommes cultivées dans le monde. Originaire des montagnes d’Asie centrale, elle constitue un patrimoine génétique majeur pour la diversité des pommiers et revêt une importance particulière dans la région d’Almaty, berceau historique de la pomme.
La publication des enregistrements a provoqué rapidement de nombreuses réactions sur les réseaux sociaux. Le 29 août, la police a perquisitionné le domicile d’Aruna Ortaeva et l’a placée en détention pour quinze jours. Elle pourrait par la suite encourir jusqu’à deux ans de prison.
Jusqu’où aménager la montagne ?
Almaty SuperSki dépasse ainsi la seule question de la création d’un nouveau domaine skiable. À travers ce projet, c’est le modèle de développement des montagnes qui se dessine : jusqu’où aménager les espaces naturels pour répondre à la croissance du tourisme et aux ambitions économiques, alors même que ces territoires sont soumis à des contraintes climatiques et environnementales croissantes ?
Le Kazakhstan n’est pas le seul à faire ce choix. De l’Ouzbékistan au Kirghizstan, les grands projets touristiques se multiplient dans les montagnes d’Asie centrale. À Almaty, le débat ne porte désormais plus seulement sur ce que ces montagnes pourraient devenir, mais sur ce qui peut encore être préservé.
– Mr Mondialisation
Photo de couverture : Wikimedia.








