Après avoir révélé des écrits antisémites attribués à Jordan Bardella, Mediapart publie les documents et détaille la méthode employée pour les authentifier. Extraction des données auprès de Meta, constat d’huissier, éléments biographiques concordants : face aux dénégations persistantes du RN, l’affaire ébranle surtout le récit d’une extrême droite « dédiabolisée ».
« Faux grossiers », « dinguerie », « opération de barbouzerie » : depuis les premières révélations de Mediapart, Jordan Bardella et le Rassemblement national contestent en bloc. Jeudi 1er octobre, le média d’investigation a donc publié une partie des documents sur lesquels repose son enquête et détaillé leur authentification. L’affaire vient surtout ébranler quinze années de récit autour de la « dédiabolisation » d’un parti dont la fondation comptait notamment d’anciens Waffen-SS et dont le premier président, Jean-Marie Le Pen, a été condamné à plusieurs reprises pour des propos antisémites.
Paradoxalement, depuis plusieurs années, c’est largement La France insoumise qui se retrouve au centre du débat politique et médiatique sur l’antisémitisme en France. Des blagues sur la prononciation de noms font les gros titres, pendant qu’une grande partie du paysage médiatique a passé des années à raconter la prétendue disparition de l’antisémitisme au RN.
Des écrits antisémites et conspirationnistes
« Les banques sont toutes détenues par des Juifs. » La phrase figure parmi les conversations privées de Jordan Bardella révélées le 28 septembre par Mediapart. En 2013, celui qui est alors adhérent au Front national développe auprès de son entourage une vision du monde puisant dans les poncifs classiques de l’antisémitisme conspirationniste.
« Le juif doit dominé [sic] les autres peuples, les écraser et les voler », écrit-il notamment, avant d’évoquer un « Nouvel Ordre Mondial dominé par Israël ». Dans un autre échange, il affirme que les ministères les « plus importants » seraient confiés à des personnes pour lesquelles « Israël et l’intérêt bancaire priment sur les intérêts Français ». À propos de Pierre Moscovici, il estime que sa volonté de « sauver les entreprises » servirait à « venger Moïse ».
Le jeune militant relaie également des théories complotistes autour du 11-Septembre et recommande une vidéo soupçonnant le Mossad d’être derrière les attentats. Il affirme encore que le « commerce alimentaire (les marques) du Hallal appartient à des juifs ».
Ces propos s’inscrivent dans tout un univers idéologique de l’époque. Bardella vante alors les analyses d’Alain Soral, dont il estime que « tout se vérifie dans les faits », et reprend notamment ses thèses associant « sionisme » et « domination bancaire ».
La stratégie du RN : dénégations et menaces
Jordan Bardella nie tout. Dès les premières révélations, le président du RN dénonce des « faux grossiers » et une « véritable opération de barbouzerie ». Il assure que ces positions n’ont « jamais été les [siennes] ». Et la riposte ne se limite pas à contester l’enquête. Bardella évoque les « prémices d’une guerre totale » contre le RN et une « tentative de déstabilisation de la campagne présidentielle ». Marine Le Pen va plus loin encore :
« Maintenant, c’est à Mediapart, je crois, qu’il va falloir dire d’enfiler son costard en Kevlar »,
Le Kevlar étant notamment utilisé dans la fabrication des gilets pare-balles, la députée écologiste Léa Balage El Mariky annonce saisir le procureur pour ces propos qui « ressemblent à des menaces de mort ». Des menaces à peine déguisées. Mediapart dénonce de son côté des « propos menaçants d’une grande gravité » et la « violence sidérante » du RN.
Face aux dénégations, Mediapart sort les documents
Mediapart a donc décidé de rendre publique sa méthode d’authentification. Les conversations Messenger ont été transmises par deux sources distinctes ayant fréquenté Bardella à l’époque. Pour vérifier qu’elles n’avaient pas été fabriquées ou modifiées, l’une d’elles a demandé à Meta, le 16 août, une extraction de ses données Facebook de 2013. Le dossier généré par la plateforme contient l’intégralité de ses conversations, dont celle avec un compte enregistré au nom de Jordan Bardella. L’extraction a ensuite été certifiée par huissier le 29 septembre.
Restait à déterminer si l’homme derrière ce compte était bien l’actuel président du RN. Les conversations contiennent une accumulation de détails biographiques concordants : origines de ses parents, engagement auprès de Marine Le Pen, études, anniversaire, pétition contre la suppression de la bourse au mérite ou encore échec au concours de Sciences Po. Certains épisodes seront racontés onze ans plus tard par Bardella lui-même dans son autobiographie.
À moins d’imaginer un faussaire capable, dès 2013, de connaître ce que Bardella ne révélerait lui-même au public que onze ans plus tard, la thèse du faux suppose donc quelques talents de divination.
Malgré ces éléments, Jordan Bardella maintient ses dénégations. Jeudi soir, il évoque encore sur X « des montages grossiers » et « d’obscures captures d’écran manipulables », et annonce une plainte pour faux et usage de faux, en plus de celle pour diffamation. Sur LCI, il affirme ensuite que Mediapart n’aurait avancé « absolument aucun argument » et suggère une opération « extrêmement trouble », avant de rebaptiser le média « Mediaflop ».
« La politique, c’est de la com »
L’affaire dépasse cependant les seuls messages écrits par Bardella à 17 ans. Elle met à mal directement le récit construit par le RN autour de sa « dédiabolisation ». Dans ces mêmes conversations, Bardella se félicite que le FN soit « resté fidèle à son idéologie de base » depuis « plus de 40 ans », tout en constatant que le discours de Marine Le Pen est devenu « plus polyssé » et que « le nombre d’électeurs explose ». Sa conclusion tient en six mots : « La politique, c’est de la com ».
Fin 2013, Bardella crée d’ailleurs un second compte Facebook destiné à son activité publique : « Je dédie ce compte exclusivement au FN, l’autre restera un compte perso. » Un an plus tard, devenu responsable départemental, il demande aux candidats de vérifier le contenu de leurs pages Facebook, tweets et blogs afin d’éviter les « délires personnels ou idéologiques » susceptibles de provoquer une nouvelle « tempête médiatique ».
L’ombre persistante d’Alain Soral
L’environnement politique dans lequel Bardella se forme est également documenté. Un ancien conseiller raconte à Mediapart que le futur président du RN a regardé « des kilomètres de vidéos de Soral » et lu ses livres. En février 2014, Laurent G., responsable local du FNJ (Front national de la jeunesse), lui transmet par mail un livre d’entretiens d’Alain Soral avec Éric Naulleau. Le même responsable diffuse alors auprès des militants des références à des auteurs antisémites, collaborationnistes ou négationnistes.
Le lien ne s’arrête pas à ses fréquentations adolescentes. François Paradol, aujourd’hui directeur de cabinet de Jordan Bardella, apparaît dans des fichiers internes d’Égalité et Réconciliation consultés par Mediapart. Égalité et Réconciliation est une association politique d’extrême droite fondée en juin 2007 par Alain Soral, Jildaz Mahé O’Chinal et Philippe Péninque, deux anciens responsables du GUD, où militait Loïk Le Priol. Mediapart rappelle ainsi plusieurs cas de responsables ou prestataires restés proches du RN malgré des écrits ou engagements liés à l’antisémitisme.
Quinze ans de « dédiabolisation »
Depuis son accession à la tête du FN en 2011, Marine Le Pen a précisément construit sa stratégie autour d’une rupture affichée avec l’héritage antisémite du parti. L’exclusion de Jean-Marie Le Pen a constitué l’un des principaux symboles de cette transformation.
En 2023, Marine Le Pen et Jordan Bardella participent ainsi à la marche contre l’antisémitisme organisée après les attaques du 7-Octobre. En mars 2025, Bardella se rend en Israël et prononce à Jérusalem un discours consacré à la lutte contre l’antisémitisme, assurant que celle-ci ne devrait souffrir « aucune ambiguïté ».
Cette stratégie a largement été entérinée dans le débat médiatique. Acrimed a recensé de nombreuses déclarations présentant ces dernières années l’antisémitisme du RN comme « résiduel », considérant que le parti avait « changé », voire qu’il protégeait désormais les personnes juives.
L’observatoire des médias estime que la réussite de la « dédiabolisation » constitue aussi un échec journalistique, tant l’histoire et les réseaux du parti avaient déjà fait l’objet de nombreux travaux. Les révélations sur Jordan Bardella rappellent surtout que le fonds de commerce n’a pas changé.
– Elena Meilune
Photo de couverture : Wikimedia Commons









