Sanctuaire antispéciste, le Little Phoenix Sanctuary accueille une centaine d’animaux sur 10 hectares de terrain, en Charente. Une oasis de paix pour d’anciens animaux d’élevage, tenue par William Lenoir, également créateur de l’association L-PEA. Rencontre avec un militant de la cause animale.

Fondée en 2011, l’association L-PEA (Lumière sur les Pratiques d’Élevage et d’Abattage) a vu le jour dans le département de la Creuse, avant de s’installer définitivement en Charente. William Lenoir, son fondateur, milite depuis l’adolescence en faveur des droits animaux et humains.

Cet amour d’enfance pour les animaux l’a d’abord mené à cofonder un sanctuaire pour les primates en Inde, puis à ancrer son action dans sa vie quotidienne, de retour en France. Aujourd’hui, il s’occupe à temps plein d’une centaine d’animaux. Son refuge, Little Phoenix Sanctuary, accueille, protège et défend des animaux d’élevage ou victimes de maltraitance. Le résultat d’années de combat et de militantisme en faveur des animaux victimes de l’exploitation humaine.

William Lenoir, fondateur Sanctuaire Little Phoenix

Mr Mondialisation : Pouvez-vous vous présenter ? Quand et comment avez-vous fondé l’association L-PEA ?

William Lenoir : « Je suis le président et fondateur de l’association L-PEA. Le combat a débuté en 2011 avec une campagne contre un abattoir situé à Guéret, en Creuse. Il s’agissait du premier abattoir européen sans étourdissement. Un combat qui a reçu énormément de soutien à l’époque, et que nous avons fini par gagner en 2014. Je l’avais commencé seul, et cela s’est fini en larges manifestations…

J’ai alors eu la preuve qu’il existait un potentiel de travail sur les animaux de ferme. Pendant un an, je me suis interrogé sur l’angle à choisir. Abolitionniste (ndlr : pour l’abolition totale de l’exploitation animale) ou welfariste (ndlr : pour une amélioration de leurs conditions de vie) ? J’ai d’abord dû faire des compromis, via le welfarisme, pour que notre discours soit acceptable. Mais je vivais mal ce que je disais, je trouvais cela contradictoire… De fait, avec le temps, L-PEA est devenue abolitionniste car c’était la seule posture cohérente pour moi. Elle synthétise tous mes combats contre la maltraitance animale : chasse, cirque, foie gras, etc.

Au Little Phoenix Sanctuary, les rescapés coulent des jours heureux, et sereins ©L-PEA
Au Little Phoenix Sanctuary, les rescapés coulent des jours heureux, et sereins ©L-PEA

Je tiens à préciser que, personnellement, je lutte pour cette cause car elle représente une injustice flagrante. Je ne fais pas ça par excès d’empathie pour les animaux, ou parce que cela me touche plus que la souffrance humaine. Les deux vont de pair, nous ne pouvons pas les faire s’entrechoquer. L’antispécisme, par définition, prend en compte les deux car nous ne voulons hiérarchiser aucune espèce. »

« Que ce soit côté humain ou animal, il y a de l’injustice, de la douleur et de la souffrance. Elles doivent toutes être combattues. » 

Mr Mondialisation : D’où vous vient votre amour pour les animaux ? Et l’envie de défendre spécifiquement ceux victimes de l’élevage ?

William Lenoir : « Je me suis très tôt posé la question de savoir ce que je voulais faire de ma vie. Des questionnements qui m’ont mené jusqu’en Inde, ou qui m’ont poussé, adolescent, à lutter pour les droits des populations humaines indigènes. En parallèle, j’ai vite commencé à recueillir des animaux. Finalement, j’ai choisi cette cause car c’est là que je pouvais avoir le plus d’impact. J’ai une meilleure aptitude au contact animal qu’au contact humain, je savais donc où et comment je pourrais réellement aider. » 

« Si l’image populaire des sanctuaires est souvent idyllique, la réalité, c’est plutôt quelqu’un d’épuisé avec de la boue jusqu’aux oreilles ! » 

Mr Mondialisation : À quoi ressemble une journée ordinaire au sanctuaire Little Phoenix ?

William Lenoir : « C’est un travail difficile ! Mes journées se répartissent entre les clôtures, les soins, le nourrissage, les abris… Mais je suis seul et le corps commence à ne plus suivre. Malheureusement, le système de bénévolat n’est pas assez fiable, car il faut bien connaître les animaux pour les soigner. Si l’image populaire des sanctuaires est souvent idyllique, la réalité, c’est plutôt quelqu’un d’épuisé avec de la boue jusqu’aux oreilles !

Cochons, chèvres, dindons, chats... L-PEA recueille une centaine de rescapés ©L-PEA
Cochons, chèvres, dindons, chats… L-PEA recueille une centaine de rescapés ©L-PEA

Le quotidien de base est tenable, mais quand à cela s’ajoute des épidémies, des maladies, ou des intrusions de chasseurs sur le terrain… Alors je n’ai même plus le temps de manger. De plus, je crée un journal chaque mois pour donner des informations aux donateurs et parrains sur les animaux. Très peu de gens se rendent compte de l’investissement réel. Parfois, cela me blesse. Je ne demande évidemment pas de médaille, mais juste la reconnaissance d’un travail assez éreintant. Auquel s’ajoutent les morts, agonies et accidents, que l’on porte sur la conscience quoi qu’il arrive.

L’épuisement m’a contraint à céder mes bovins à la Fondation Brigitte Bardot, car il m’était devenu trop difficile de m’en occuper… « Sombrer dans le chaos ou rebondir avec méthode », voilà ce que je me suis dit à l’époque. De fait, il m’a fallu trouver des solutions pour ne pas couler. » 

Mr Mondialisation : Travaillez-vous seul par contrainte ou par choix ?

William Lenoir : « Un mélange des deux. D’abord, il y a la question des fonds. Nous avons réalisé une collecte l’an dernier qui a bien marché. Cela nous permet de rémunérer des pet-sitters à l’heure, mais impossible d’embaucher en contrat régulier. Et personnellement, je vis une phobie sociale qui fait que je n’arrive pas à travailler avec quelqu’un à côté de moi. J’ai donc deux problèmes à résoudre : sécuriser mon budget, et régler un problème d’espace pour accueillir les bonnes volontés. » 

Mr Mondialisation : D’où viennent vos rescapés ?

William Lenoir : « Des quatre coins de la France. Ils sont souvent sauvés d’abattoirs, mais également de maltraitance ou d’abandon. Parfois, nous sommes directement contactés par les éleveurs. Le sanctuaire est un asile pour des animaux oppressés par le système. Nous recevons des centaines de SOS, auxquels nous répondons quand c’est possible… Cela demande que les conditions soient réunies en termes d’espace, de temps, ou encore de soins nécessaires. Je privilégie la qualité sur la quantité. Actuellement, je ne récupère plus d’animaux.

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« Le sanctuaire accueille une centaine d’animaux : chienS, chats, cochons, dindons, chèvres, moutons, oies, jars, poules, canards… » 

Les dindons sont les plus abîmés. De par leurs conditions d’élevage et de modifications génétiques, ils n’ont aucune défense immunitaire. C’est vraiment terrible. Ils souffrent de toutes les bactéries possibles, les mêmes qui sont inoffensives pour les autres animaux. Nous les soignons du mieux que nous pouvons. Le sanctuaire a même été élu refuge où les dindons étaient les mieux soignés de France !…

Les dindons font partie des animaux les plus malmenés par l'élevage intensif ©L-PEA
Les dindons font partie des animaux les plus malmenés par l’élevage intensif ©L-PEA

Enfin, je prends soin des animaux sauvages qui passent sur mon terrain, des rongeurs aux escargots en passant par les hérissons. Mais aujourd’hui, je ne vois plus de hérissons, même morts. Nous assistons à leur disparition en direct… » 

Mr Mondialisation : Vous reste-t-il du temps pour agir sur le terrain ?

William Lenoir : « Non, malheureusement… Ce qui est dommage car l’association a un gros potentiel. Nous sommes bons sur le travail de communication, ou juridique. Mais les campagnes menées sont épuisantes, elles peuvent rester bloquées des années sur un sujet, pendant que dix autres apparaissent en parallèle… Je garde toutefois espoir. Lors du combat contre l’abattoir de Guéret, il n’y avait aucun militantisme sur le terrain quand je suis arrivé. Après cette bataille, des habitants du coin sont revenus me voir pour me dire qu’ils étaient devenus végétariens. Un mot que nous n’avions pourtant jamais évoqué.

« Le problème, si on n’aborde ces sujets que par le biais du drame, c’est que les gens s’habituent et passent à autre chose. » 

Je veux revenir sur le terrain militant. Cela fait partie d’un plus vaste projet qui inclut notamment des opérations artistiques. J’aimerais créer des événements pour faire passer le message autrement : théâtre, musique, expositions… L’objectif est de faire entrer les sujets de l’élevage et du spécisme dans l’esprit de chacun, mais sans que ce ne soit trop militant, ni dramatique. En effet, si on n’aborde ces sujets que par le biais du drame, le risque est que les gens s’habituent et passent à autre chose. Or il suffit de voir la famine dans certains pays d’Afrique : on y est tellement habitués qu’on n’y pense plus… 

Enfin, j’aimerais également fonder un « think tank » sur la réflexion de la consommation de produits animaux. Y rassembler philosophes, psychologues, économistes… Le but serait de développer des théories réalistes et concrétisables, autour d’un réseau de collaboration voire de création collective. Mais tout cela demande temps et énergie ! » 

Mr Mondialisation : Vous luttez également contre la chasse, votre sanctuaire faisant l’objet d’intrusions régulières…

William Lenoir : « Oui, je subis des intrusions à répétition – ce qui est le cas d’énormément de refuges… Récemment, des chiens de chasse sont entrés dans le bâtiment. Malheureusement, je n’avais rien pour filmer. Les chèvres étaient en panique, les cochons naviguaient au milieu des chiens… À se demander comment ils ont réussi à ne pas être blessés.

Nous avions également un sanglier qui venait régulièrement sur le terrain. Il s’est échappé de l’enclos et a été tué. Et dans ce cas-là, je peux rien dire… Mais c’est absolument épuisant, physiquement et mentalement. Et ça reste le quotidien de nos weekends, la moitié de l’année, quand on habite en milieu rural.

« Quand les chasseurs sont là, tout s’arrête, je ne peux plus travailler, et je risque de prendre une balle sur mon propre terrain ! » 

Cette atteinte à mon travail et mon intégrité physique est insupportable. Cela nous tient en angoisse tout le weekend, même quand ils ne sont pas là. Mon terrain a beau être classé hors-chasse, notre pouvoir sur eux est ridicule. En cas de conflit, ils pourraient se venger sur un animal et je ne pourrais rien faire.

La quiétude des lieux est malheureusement souvent perturbée par les chasseurs... ©L-PEA
La quiétude des lieux est malheureusement souvent perturbée par les chasseurs… ©L-PEA

Alors à force, je me suis équipé. J’ai une caméra, et un pic électrique pour repousser les chiens – car oui, les chasseurs me poussent au point d’être prêt à faire du mal à des animaux pour protéger les miens ! Cette situation est aberrante dans un « pays des Droits de l’Homme ». Il faut nous rendre à l’évidence que personne ne devrait subir ça. Comment est-ce possible que des chasseurs se retrouvent à évoluer armés sur ma propriété ? Que diraient-ils si je venais jouer au volley dans leur jardin – juste ça, sans arme ?

Je ne peux m’empêcher de penser que cela pourrait très mal finir, et je ne parle pas forcément de moi. Heureusement, s’il tend à y avoir une omerta sur ce sujet, les lignes commencent à bouger. Les gens parlent, portent plainte, et les gendarmes écoutent – pour l’avoir vécu personnellement. » 

Mr Mondialisation : Aux abords des fêtes, vous proposiez la vente d’œuvres d’art gracieusement cédées par des artistes qui soutiennent votre combat. Le dernier en date est Pierre Chart, dont les œuvres sont cotées et reconnues. Comment le lien entre vous s’est-il fait ?

William Lenoir : « Pierre Chart m’a sauvé la vie ! C’est lui qui m’a mis à la peinture. Depuis, je ne lâche plus mes pinceaux. Cela me permet de m’exprimer, rebondir, trouver de l’énergie… Pierre est un militant de la cause animale. Ses œuvres sont puissantes, fortes. Elles jettent la souffrance animale à la face du monde. C’est un écorché vif qui dénonce le sort subi par d’autres écorchés.

L'artiste Pierre Chart a cédé six de ses oeuvres au profit de l'association L-PEA ©Pierre Chart
L’artiste Pierre Chart a cédé six de ses œuvres au profit de l’association L-PEA ©Pierre Chart

L’idée de créer une galerie d’art pour la cause animale me séduit. Cela permettrait de soutenir les sanctuaires. Car nos opérations artistiques fonctionnent bien et dégagent des fonds. Bientôt, nous allons recevoir des œuvres d’une peintresse vénicienne, Tatiana Furlan. Il y aura également le recueil de poésie Solastalgique de l’écrivaine végane et féministe Meryl Pinque. La moitié de son prix d’achat sera reversé au sanctuaire. » 

Mr Mondialisation : Comment les lecteur·ices de Mr Mondialisation peuvent-ils aujourd’hui vous aider ?

William Lenoir : « La première chose qu’ils peuvent faire, c’est nous suivre, marquer leur approbation et partager nos informations sur les réseaux. Ensuite, nous avons évidemment besoin de ressources financières. La plus efficace reste le parrainage, via des dons mensuels : un apport régulier qui aide à se projeter, financer des soins ou des travaux.

Les dons matériels sont également possibles. En retour, j’envoie chaque mois un journal numérique avec des nouvelles des animaux. Quand le réseau artistique sera développé, nous pourrons donner davantage aux parrains, comme des prix sur les œuvres, des billets d’entrée pour des événements… Enfin, nous cherchons des gardiens sur des périodes données, pour surveiller le terrain en mon absence. J’offre alors de quoi habiter sur place. » 

Logo Little Phoenix Sanctuary

Mr Mondialisation : Un dernier mot à ajouter ? 

William Lenoir : « Oui, car une réflexion me revient souvent. Autour de moi, j’entends les gens écrire ou dire « Mais que fait le gouvernement ? » face à la souffrance animale et à l’élevage – intensif, surtout. Or, il n’y a rien à en attendre.

« On ne peut pas espérer manger de la viande pas chère sans entrer dans un système aussi délétère, pour tout le monde – hommes, animaux, environnement. » 

On ne peut pas espérer manger de la viande pas chère sans entrer dans un système aussi délétère, pour tout le monde – humains, animaux, environnement. Le gouvernement est enfermé dans le lobbying, il ne résoudra jamais le problème. Alors oui, on peut se sentir impuissant. Et surtout, nous diluons notre responsabilité dans le collectif, ce qui aide à rester éteint alors que nous détenons les clés. La solution, c’est nous ! Nous avons tous une responsabilité individuelle. C’est elle qui, cumulée, peut tout renverser. » 

– Entretien réalisé par Marie Waclaw


Photo de couverture : ©William Lenoir

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