Alors que la France ambitionnait d’adopter une législation pionnière pour encadrer la fast fashion, la loi qui a été promulguée le 8 juillet 2026 suscite une profonde déception. Le texte a perdu une grande partie de son ambition initiale et risque de laisser de côté une large partie des acteurs responsables de la surproduction textile. Entretien avec Tarek Daher, Délégué général d’Emmaüs France.

Chaque année, des milliards de vêtements sont produits et jetés à travers le monde, dans un modèle fondé sur le renouvellement permanent des collections, des prix toujours plus bas et une consommation de plus en plus rapide.

Derrière cette industrie se cachent des conséquences environnementales considérables, entre émissions de gaz à effet de serre, surexploitation des ressources naturelles, montagnes de déchets textiles avec la pollution que cela génère et difficultés croissantes pour les filières de réemploi. Sur le plan social, la fast fashion repose également sur une pression constante exercée sur les conditions de production et contribue à la fragilisation de toute une partie de la filière textile. 

Dans ce contexte, la proposition de loi visant à encadrer la fast fashion était attendue comme un tournant. Mais pour Emmaüs, le texte adopté le 8 juillet 2026 après la commission mixte paritaire s’est considérablement éloigné de son ambition initiale.

Acteur historique du réemploi et de l’économie solidaire, le mouvement constate chaque jour les effets de cette surconsommation sur ses activités. Tarek Daher, Délégué général d’Emmaüs France, revient sur les limites de la future loi, les défis auxquels Emmaüs est confronté et les évolutions qu’il juge indispensables pour enrayer les dérives de la fast fashion.

Mr Mondialisation : Pouvez-vous présenter Emmaüs et son engagement ?

Tarek Daher : « Fervent défenseur d’une société où chacun·e a sa place, Emmaüs est à la fois une fabrique d’innovations sociales et un mouvement engagé en faveur d’une société plus juste et plus écologique. Le mouvement rassemble aujourd’hui près de 40 000 personnes – bénévoles, compagnes et compagnons, salarié·es permanent·es et en insertion – partout en France. »

Emmaus Pau – section mobilier – photo libre de droit

Mr Mondialisation : Quel regard porte Emmaüs sur cette version de la loi anti-fast fashion ? Pourquoi estimez-vous qu’elle a perdu une partie de son ambition ?

Tarek Daher : « Nous sommes déçu·es.

« La France pouvait être pionnière en Europe avec une régulation forte de la fast fashion, mais le texte adopté est beaucoup moins ambitieux. »

Aujourd’hui, rien ne garantit que les pénalités seront réellement appliquées ni quelles marques seront concernées. Les seuils sont renvoyés aux décrets d’application.

Le texte initial s’appuyait sur l’affichage environnemental de l’ADEME : un tee-shirt produit en petite quantité au Portugal aurait obtenu un meilleur score que le même produit fabriqué à des milliers d’exemplaires en Asie. Nous craignons que les décrets épargnent une partie de la fast fashion, voire de l’ultra fast fashion. » 

Hangar de tri de vêtements – avec toutes autorisations – unsplash

Mr Mondialisation : En quoi la fast fashion représente-t-elle un problème environnemental et social majeur ?

Tarek Daher : « Pour vendre à des prix très bas, les coûts de production sont réduits au minimum, avec des conditions de travail qui bafouent les droits humains.

En France, la fast fashion s’est aussi accompagnée de nombreuses délocalisations, avec la perte d’environ 30 000 emplois dans le secteur textile depuis les années 1990. Sur le plan environnemental, elle favorise la surproduction, la surexploitation des ressources et le transport massif de vêtements. L’industrie textile représente près de 8 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, produit 92 millions de tonnes de déchets par an et près de 90 % des vêtements issus de la fast fashion ne sont pas recyclables. » 

Mr Mondialisation : Quelles conséquences la fast fashion a-t-elle concrètement sur les activités d’Emmaüs ?

Tarek Daher : « Elle réduit le potentiel de réemploi des vêtements, qui finance une grande partie de nos actions de solidarité. Nous constatons une baisse de leur qualité et de leur durabilité, ainsi qu’une hausse des volumes à trier et à stocker. Certaines structures ont dû consacrer jusqu’à 30 % de leur chiffre d’affaires mensuel au stockage des surplus textiles. »

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Mr Mondialisation : Recevez-vous davantage de vêtements de mauvaise qualité qu’auparavant ? Que deviennent ceux qui ne peuvent pas être revendus ?

Tarek Daher : « Oui. En 2014, 64 % des textiles reçus étaient réemployables, contre 56 % aujourd’hui. Les vêtements sont triés : ceux qui peuvent être réemployés sont revendus dans nos boutiques ou auprès de partenaires ; les autres sont recyclés lorsqu’ils le peuvent ou orientés vers l’incinération, notamment pour les fibres synthétiques. »

Mr Mondialisation : Les consommateurs sont-ils de plus en plus sensibles aux enjeux de la surconsommation textile ?

Tarek Daher : « C’est difficile à dire. Nous constatons que davantage de personnes qui fréquentent nos espaces de vente sont sensibles aux bénéfices environnementaux de la seconde main. Mais, dans le même temps, les achats de fast fashion continuent d’augmenter : les Français achètent en moyenne 48 vêtements et chaussures neufs par personne chaque année.

Emmaüs défend une consommation plus sobre, car certaines plateformes de seconde main favorisent aussi la surconsommation et les déchets. »

Mr Mondialisation : Selon vous, les marques de fast fashion assument-elles suffisamment leurs responsabilités dans le traitement de leurs déchets textiles ?

Tarek Daher : « Elles ont l’obligation de financer la fin de vie des textiles, mais nous constatons qu’elles cherchent à limiter au maximum leur contribution. Cela réduit les moyens consacrés à la collecte, au tri et au réemploi, et limite notre capacité d’action. Pourtant, une filière performante est dans l’intérêt de tous. »

Mr Mondialisation : Le gouvernement est accusé d’avoir cédé aux lobbies. Partagez-vous cette analyse ? Cette loi risque-t-elle d’épargner certains grands acteurs de la fast fashion ?

Tarek Daher : « Oui. On retrouve dans la loi des demandes portées par certains lobbies. Le risque est qu’elle épargne de grands acteurs de la fast fashion, voire de l’ultra fast fashion. Le critère de la largeur de gamme pourrait être contourné par certaines plateformes et tout dépendra aussi des seuils retenus pour le prix de réparation. Aujourd’hui, on trouve des tee-shirts à 4 € chez de nombreuses enseignes de fast fashion : si les seuils sont trop élevés, ils risquent de ne pas pénaliser une grande partie du secteur. »

Mr Mondialisation : Quelles mesures auraient dû être conservées ou renforcées dans le texte final ?

Tarek Daher : « Nous souhaitions que le périmètre de la loi et le montant des pénalités soient définis directement dans le texte, plutôt que laissés aux décrets d’application. Nous voulions aussi que les pénalités restent fondées sur la méthodologie de l’affichage environnemental de l’ADEME, notamment le coefficient de durabilité. »

Mr Mondialisation : Pensez-vous que les décrets d’application pourront encore renforcer l’efficacité de cette loi ?

Tarek Daher : « Nous l’espérons et continuons de nous mobiliser en ce sens. Mais les annonces du gouvernement laissent penser que les décrets seront rédigés de façon à ne pas pénaliser la fast fashion. »

Mr Mondialisation : Faut-il aller plus loin avec une réglementation à l’échelle européenne ?

Tarek Daher : « Oui. La loi française constitue une première étape, mais une réglementation ambitieuse à l’échelle européenne est indispensable. Elle permettrait d’éviter les contournements par certaines marques, comme on l’a vu avec les petits colis transitant désormais par d’autres pays européens, et de renforcer l’ambition de cette régulation. »

Mr Mondialisation : Quel rôle les consommateurs peuvent-ils jouer pour limiter l’impact de la fast fashion ?

Tarek Daher : « Il est difficile de faire porter une nouvelle fois la responsabilité aux consommateurs alors que les entreprises et les pouvoirs publics avaient l’occasion d’agir. Ils peuvent néanmoins interpeller leurs parlementaires afin que les décrets d’application reposent sur le coefficient de durabilité prévu initialement et pénalisent réellement l’ensemble de la fast fashion. »

« Il est difficile de faire porter une nouvelle fois la responsabilité aux consommateurs alors que les entreprises et les pouvoirs publics avaient l’occasion d’agir. »

Mr Mondialisation :  Quels conseils donneriez-vous aux personnes qui souhaitent consommer la mode de manière plus responsable ? Acheter en ressourcerie est-il aujourd’hui une véritable alternative à la fast fashion ?

Tarek Daher : « Le premier réflexe est de se demander si l’achat est réellement nécessaire. Si la réponse est oui, mieux vaut privilégier la seconde main ou une marque éthique. La seconde main reste une véritable alternative : elle est accessible, évite la production de nouveaux vêtements et prolonge leur durée de vie. »

Mr Mondialisation :  Avez-vous constaté une évolution des dons de vêtements ces dernières années ?

Tarek Daher : « Oui. Le geste du don s’est érodé, les particuliers privilégiant la vente de leurs plus belles pièces sur les plateformes en ligne. Les vêtements de meilleure qualité nous parviennent donc moins souvent. Nous invitons chacun à déposer les vêtements et objets en bon état dans l’un des 500 espaces d’accueil Emmaüs : donner, c’est soutenir un modèle solidaire et contribuer à une société plus durable. »

Mauricette Baelen


Photo de couverture : Photo de groupe lors de la dernière manifestation pour la loi Anti Fast Fashion – Avec toutes autorisations / Emmaüs France

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