Le meurtre de Lyhanna a fait ressurgir la peine de mort dans le débat public. Devant certains crimes, l’idée que les personnes les ayant commises méritent de mourir réapparaît avec force. Mais cette question ne peut être réduite à ce que mérite un criminel. Elle oblige à s’interroger sur ce qui fait justice pour les victimes, sur ce qui dissuade réellement le passage à l’acte, sur ce qui empêche la récidive et sur le danger que signifierait de confier à l’État le pouvoir de mettre un être humain à mort.
Refuser la peine de mort ne signifie ni excuser les criminels, ni minimiser leurs actes, ni réclamer leur remise en liberté. Il s’agit de savoir si une justice humaine, faillible et traversée par les inégalités, doit disposer du pouvoir irréversible de décider qui peut vivre et qui doit mourir. Car la peine capitale n’a démontré aucune efficacité supérieure à l’emprisonnement, coûte davantage à la collectivité, et confère à l’État un pouvoir dont les conséquences sont irréparables. C’est aussi une question philosophique : Est-ce que la peine de mort peut avoir sa place dans une société qui prétend défendre la dignité humaine ?
Une justice faillible ne peut prononcer une peine irréversible
Il suffirait presque d’un seul argument pour mettre fin au débat sur la peine de mort : aucun système judiciaire n’est infaillible. Faux témoignages, erreurs d’expertise, aveux obtenus sous pression, mauvaise défense, préjugés, fautes policières, dissimulation de preuves : l’histoire judiciaire regorge de condamnations ultérieurement reconnues comme erronées.
Une condamnation injuste à plusieurs décennies de prison constitue déjà un désastre que rien ne pourra véritablement réparer. Mais tant que la personne est vivante, une erreur peut encore être reconnue : elle peut être libérée, réhabilitée, indemnisée. La peine de mort supprime jusqu’à cette possibilité. Lorsqu’une erreur judiciaire est découverte après une exécution, il ne reste plus personne à libérer.
George Stinney : l’un des exemples les plus effroyables des conséquences irréversibles de la peine de mort
George Stinney Jr. avait 14 ans lorsqu’il a été exécuté sur la chaise électrique en Caroline du Sud, en 1944. Cet enfant noir avait été reconnu coupable du meurtre de deux fillettes blanches par un jury entièrement composé d’hommes blancs, à l’époque de la ségrégation raciale aux États-Unis.
Aucune preuve matérielle ne le reliait aux meurtres. Sa condamnation reposait notamment sur de prétendus aveux recueillis lors d’un interrogatoire sans avocat ni parent : aucune confession écrite ou signée de Stinney, ni aucune transcription de son interrogatoire, n’a jamais été produite. Son procès a duré environ deux heures. Dix minutes ont suffi au jury pour le déclarer coupable. Son avocat n’a pas préservé ses droits d’appel et, moins de trois mois après les faits, George Stinney a été électrocuté.
Sa petite taille a rendu difficile son installation sur la chaise électrique, conçue pour un adulte. Le masque, lui aussi trop grand pour son visage, est tombé pendant l’exécution, exposant son visage aux témoins. Il a fallu huit minutes pour le déclarer mort. Soixante-dix ans plus tard, la justice a annulé sa condamnation.
Quand la justice reconnaît son erreur après l’exécution
George Stinney n’a pas été la seule victime d’un système judiciaire meurtrier. Plusieurs condamnés ont vu leur condamnation remise en cause après leur exécution. C’est notamment le cas de Tommy Lee Walker, exécuté à 21 ans au Texas en 1956.
Lee Walker disposait d’un alibi soutenu par de nombreux témoins. Pourtant, il a subi un interrogatoire coercitif, des éléments disculpatoires ont été dissimulés et le procureur a écarté tous les jurés racisés. Le 21 janvier 2026, près de soixante-dix ans après sa mort, le comté de Dallas a adopté à l’unanimité une résolution l’innocentant.
« pendu pour le meurtre d’un homme qui s’est avéré par la suite être toujours en vie »
D’autres ont aussi obtenu une reconnaissance posthume de l’injustice de leur condamnation. Quelques exemples : Mahmood Mattan, ancien marin marchand somalien, pendu au Royaume-Uni en 1952, a vu sa condamnation annulée en 1998 ; Joe Arridy, qui présentait un handicap intellectuel, exécuté dans le Colorado en 1939, a été gracié à titre posthume en 2011 sur le fondement de son innocence ; Thomas et Meeks Griffin, deux hommes noirs exécutés en Caroline du Sud en 1915, ont été graciés en 2009. Plus absurde encore, William Jackson a été pendu dans le Nebraska en 1887 pour le meurtre d’un homme qui s’est avéré par la suite être toujours en vie. Il a été gracié à titre posthume cent ans après son exécution, en 1987.
Combien d’innocents exécutés sans jamais avoir été innocentés ?
À ces cas s’ajoutent ceux pour lesquels aucune innocence n’a été officiellement reconnue, mais dont les dossiers comportent de sérieux éléments en ce sens. Le Death Penalty Information Center recense ainsi de nombreuses personnes « exécutées mais possiblement innocentes ».
Les erreurs fatales sont loin d’être exceptionnelles et leur nombre est largement sous-estimé. Très peu de condamnations erronées sont découvertes. Une fois le condamné mort, les procédures judiciaires permettant de réexaminer son affaire deviennent beaucoup plus rares, tandis que les avocats et organisations consacrent naturellement leurs ressources aux personnes qu’il est encore possible de sauver. Nous ne saurons probablement jamais combien d’innocents ont été exécutés sans que leur innocence soit établie.
Ceux que la justice a innocentés avant qu’il ne soit trop tard
Aux États-Unis, 202 personnes condamnées à mort ont été innocentées depuis 1973, selon le Death Penalty Information Center. Certaines n’ont échappé à l’exécution qu’après des années, parfois des décennies, passées dans le couloir de la mort.
Et ces 202 cas ne donnent qu’une vision partielle de l’ampleur des erreurs judiciaires. Une étude publiée en 2014 dans Proceedings of the National Academy of Sciences a estimé qu’au moins 4,1 % des personnes condamnées à mort étaient innocentes, soit plus du double de la proportion ayant effectivement obtenu une exonération.
Prouver son innocence peut prendre une part considérable d’une vie : les condamnés à mort finalement innocentés ont passé 13 ans en moyenne sous le coup d’une condamnation à mort avant leur libération. Pour les personnes innocentées en 2024, cette attente atteignait le niveau record de près de 39 ans en moyenne.
Ces 202 personnes représentent autant de situations dans lesquelles la justice avait estimé qu’un être humain devait mourir avant de reconnaître qu’elle s’était trompée. Défendre la peine capitale implique donc d’accepter une conséquence rarement formulée aussi clairement : puisqu’aucune justice humaine ne peut garantir l’absence d’erreur, accepter la peine de mort, c’est accepter que l’État ait le droit de tuer des innocents.
Qui l’État condamne-t-il réellement à mourir ?
La justice est une institution humaine, et elle est donc traversée par les rapports de pouvoir et les inégalités de la société qui l’a produite : racisme, classisme, validisme, patriarcat, transphobie, etc. Tous les accusés ne disposent pas des mêmes avocats, des mêmes moyens pour financer des expertises ou des contre-enquêtes, ni du même capital économique et social pour affronter l’appareil judiciaire.
« 65 % des condamnés à mort innocentés sont des personnes racisées et plus de la moitié sont noirs »
L’erreur judiciaire aux États-Unis fait reflète avant tout un système encore profondément raciste : 65 % des condamnés à mort innocentés sont des personnes racisées et plus de la moitié sont noirs. Une synthèse du Government Accountability Office portant sur 28 études constatait également dès 1990 que 82 % d’entre elles concluaient que la race de la victime influençait la probabilité que l’accusé soit poursuivi pour un crime capital ou condamné à mort. Plus des trois quarts concluaient également que les juges étaient davantage susceptibles de condamner à mort les accusés noirs.
Plus de trente ans après, ces disparités sont toujours là. Sur les cinquante dernières années, 78,1 % des exécutions aux États-Unis concernaient des affaires comptant au moins une victime blanche, contre seulement 13,3 % des affaires ne comptant que des victimes noires. Les recherches continuent ainsi de mettre en évidence des inégalités criantes : les affaires impliquant des victimes blanches sont davantage susceptibles d’aboutir à l’application de la peine capitale.
La peine de mort protège-t-elle mieux la société ?
Peut-être la peine capitale serait-elle terrible, mais nécessaire pour protéger la population ? Là aussi, le problème est que son efficacité n’est pas démontrée. Il n’existe aucune preuve scientifique solide permettant d’établir que la peine de mort possède un effet dissuasif supérieur à celui de longues peines d’emprisonnement.
Cela n’a rien de très surprenant : nombre de crimes violents ne résultent pas d’un calcul rationnel dans lequel leur auteur compare les différentes peines encourues avant de passer à l’acte. Quant à empêcher une personne extrêmement dangereuse de récidiver, l’incarcération permet déjà de la neutraliser sans l’exécuter.
La peine de mort coûte bien plus à la société que l’emprisonnement à vie
Subsiste alors une objection fréquente : pourquoi la collectivité devrait-elle payer pendant des décennies pour maintenir en vie quelqu’un ayant commis l’irréparable ? L’argument économique se retourne pourtant contre la peine de mort elle-même.
Les études menées aux États-Unis concluent de manière récurrente que les procédures capitales coûtent bien plus à la collectivité que l’emprisonnement à vie, notamment en raison de la complexité des procès, des expertises, de la défense renforcée et des multiples procédures de recours nécessaires lorsqu’une vie est en jeu. Exécuter ne constitue donc pas l’alternative économique à l’emprisonnement à vie que l’on imagine parfois.
Surtout, réduire la question à son coût conduirait à un principe particulièrement inquiétant : celui selon lequel le prix du maintien en vie d’une personne pourrait déterminer son droit à continuer d’exister. Nous ne finançons pas « le confort d’un criminel ». Nous finançons une justice capable de protéger la société sans tuer ses prisonniers et de conserver, jusqu’au bout, la possibilité de corriger ses propres erreurs.
Punir, protéger, réparer : à quoi doit servir la justice ?
Une peine peut protéger la société, reconnaître la gravité du préjudice subi par les victimes, prévenir la récidive, permettre certaines formes de réparation et, lorsque cela est possible, favoriser la réhabilitation. L’exécution neutralise le condamné, mais l’incarcération peut déjà remplir cette fonction. La peine de mort ne ressuscite aucune victime et rend impossible toute évolution future de la personne condamnée.
Aussi, les proches des victimes peuvent avoir des attentes très différentes à l’égard de la justice. Il peut être estimé que l’exécution de l’autre constituerait une réponse juste ; d’autres s’y opposent fermement. Or la fonction de la justice institutionnelle à l’heure actuelle n’est pas d’entériner une conception particulière de la peine, mais de déterminer, au regard de principes communs, quelle réponse la société juge légitime et compatible avec l’État de droit.
Quand l’État s’arroge le droit de tuer
Il reste enfin une question politique souvent éclipsée par la focalisation sur les criminels : à qui donnons-nous le pouvoir lorsque nous légalisons la peine capitale ? Car ce pouvoir ne sera pas uniquement exercé contre le meurtrier que chacun imagine.
À travers l’histoire et encore aujourd’hui, des États ont prévu la peine capitale pour la trahison, les infractions liées aux drogues, l’apostasie, le blasphème, les relations homosexuelles ou certains positionnements politiques. Les régimes autoritaires en ont également fait un instrument de répression. Autoriser la peine capitale signifie donc instituer un pouvoir dont nous ne pouvons garantir l’usage futur.
Lors d’une exécution, l’État ne tue ni dans la panique ni pour se défendre d’une menace immédiate. La personne est capturée, désarmée et enfermée. Une institution décide d’une date et prépare méthodiquement sa mort. Pour affirmer que tuer constitue l’un des actes les plus graves qu’un être humain puisse commettre, l’État organise lui-même un meurtre de sang froid.
Pourtant, les droits fondamentaux ne sont pas des récompenses accordées aux personnes vertueuses. Ils prennent leur véritable sens lorsqu’ils continuent de protéger celles que nous avons toutes les raisons de détester. S’ils disparaissent dès qu’un individu devient suffisamment haïssable, ils cessent d’être fondamentaux – ils deviennent conditionnels.
Une société ne démontre pas son humanité par la manière dont elle traite les innocents. C’est la partie facile. Elle la démontre lorsqu’elle refuse de faire de la mise à mort un instrument de justice. La peine de mort ne répare pas le premier meurtre. Elle répond à la mort par une autre mort – celle-ci froidement décidée, préparée et exécutée au nom de nous tous.
– Elena Meilune
Photo de couverture : George Stinney / Picryl















