Au fil des années, la plateforme de prise de rendez-vous médicaux Doctolib s’est imposée comme un outil incontournable pour une grande partie de la population. Au point de devenir un véritable intermédiaire entre les patient·es et le système de soins. Derrière ce service largement utilisé se trouve pourtant une entreprise privée, qui occupe désormais une place centrale dans un domaine aussi essentiel que la santé.

L’accès aux soins constitue un droit fondamental et relève de l’intérêt général. Qu’une infrastructure devenue aussi importante appartienne à une société à but lucratif revient à privatiser une fonction qui devrait relever de la puissance publique. Dans ce contexte, la nationalisation de Doctolib mérite au moins d’être envisagée comme une piste de réflexion.

Pratique n’est pas forcément éthique

Doctolib permet de consulter en temps réel les créneaux disponibles chez de nombreux praticiens et de prendre rendez-vous directement en ligne, sans multiplier les appels téléphoniques. Ce fonctionnement constitue un gain de temps considérable pour les patient·es. Ainsi, les services proposés par Doctolib répondent à un besoin particulièrement important dans un contexte d’accès aux soins de plus en plus contraint.

Cette efficacité ne suffit toutefois pas à écarter les questions que soulève le modèle de la plateforme. Doctolib revendique près de 50 millions d’utilisateurs et occupe ainsi une place centrale dans le parcours de soins d’une partie importante de la population. Les données personnelles et de santé associées à ces usages sont dès lors confiées à une entreprise privée, dont l’activité répond également à une logique économique.

La face sombre de Doctolib

La situation crée une rupture d’égalité entre les personnes qui ne souhaitent pas ou ne peuvent pas avoir recours à ce service. Certains praticiens imposent en effet déjà Doctolib comme moyen de prise de rendez-vous, faisant de l’usage d’une plateforme privée une condition pratique d’accès à leurs consultations.

Confier des données aussi sensibles à une entreprise privée pose une question fondamentale : celle de la marchandisation d’informations liées à la santé et, plus largement, de la place du profit dans la gestion d’un bien commun. À l’été 2026, plusieurs médias ont d’ailleurs rapporté que Doctolib entendait recourir à l’intelligence artificielle pour analyser ces données afin d’« optimiser le parcours de soin ».

Mais que se passerait-il si l’entreprise se décidait à aller plus loin ? N’étant pas une structure publique, aucun contrôle démocratique n’est possible. Cette inquiétude est d’autant plus vive lorsque l’on prend en considération que le fondateur et PDG de Doctolib, Stanislas Niox-Chateau, avait auparavant lancé Otium Capital, société d’investissement de Pierre-Edouard Stérin. Ultraconservateur, catholique intégriste, et ouvertement libertarien, le profil du milliardaire Pierre-Edouard Stérin, et son projet Périclès ont de quoi faire frémir.

Le fondateur et PDG de Doctolib, Stanislas Niox-Chateau « Frontiers Health 2016 » par Frontiers Conferences, CC BY 2.0

La question essentielle de la souveraineté

La question de la gestion des données de santé reste néanmoins centrale. Doctolib, entreprise française, s’appuie en effet sur l’infrastructure de stockage du géant américain Amazon pour héberger ses données. Si cette organisation est conforme au cadre légal en vigueur, elle n’en soulève pas moins des interrogations quant à la souveraineté numérique et à la capacité de la France à conserver la maîtrise d’infrastructures liées à des informations aussi sensibles.

Même si cette pratique est légale, elle soulève des interrogations importantes en matière de souveraineté numérique. La maîtrise collective des outils qui hébergent et traitent ces données apparaît essentielle pour garantir un contrôle démocratique, plutôt que de laisser leur gestion dépendre uniquement d’intérêts économiques. Lorsque ces infrastructures essentielles reposent en outre sur des acteurs étrangers, la question de la souveraineté se pose avec d’autant plus de nécessité.

Une alternative publique ?

Certains pensent, à tort, que seul le privé serait capable de créer des dispositifs numériques efficaces. Or, dans ce domaine, il existe pourtant « Mon espace santé ». Ce dispositif public, devenu obligatoire pour les médecins, recense des dossiers médicaux, des documents de santé et les échanges praticiens-patients pour tous les adhérents de la Sécurité sociale.

Il pourrait, de fait, être un sérieux concurrent à Doctolib, à la différence près que celui-ci ne permet pas la prise de rendez-vous. Comment donc justifier que l’État parvienne avec succès à gérer l’essentiel de l’infrastructure numérique de santé, mais qu’il laisse une entreprise privée occuper un rôle aussi crucial dans l’organisation des rendez-vous ?

Réguler n’est pas suffisant

Une autre approche consisterait à encadrer plus strictement les pratiques de Doctolib et à renforcer la protection des données, notamment en limitant leur marchandisation et en imposant davantage de transparence.

Cependant, ces mesures permettraient de mieux encadrer l’activité de la plateforme, mais ne modifieraient pas sa nature. Doctolib resterait une entreprise privée guidée par une finalité économique, tandis que la collectivité demeurerait dépendante d’une infrastructure essentielle qu’elle ne contrôle pas directement.

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Ces considérations faites, il apparaît évident que l’intégralité du système de santé doit rester sous le giron public. De lors, la nationalisation de Doctolib devient une option plus qu’envisageable. Bien sûr, il serait également possible d’améliorer une structure comme « Mon espace santé » et de fermer légalement l’entreprise.

Une nécessaire transformation

Il serait possible d’envisager une fusion avec « Mon espace santé », ce qui permettrait de planifier des rendez-vous et de référencer tous les praticiens de la même manière (tout en écartant certains charlatans actuellement présents sur la plateforme). Cet espace offrirait une protection maximale des données, gérées par l’État, sur des serveurs français. Elle pourrait également fournir un accès à tous en fondant une alternative téléphonique pour les personnes éloignées du numérique.

Il ne s’agirait pas de recréer un clone gouvernemental de l’actuel Doctolib, mais d’en garder le meilleur tout en lui apportant des ajustements nécessaires. Ce nouvel outil constituerait alors une plateforme publique, sur laquelle l’intégralité des praticiens serait intégrée, et qui pourrait devenir la porte d’entrée vers l’ensemble du parcours numérique de soin, prise de rendez-vous comprise.

Le symptôme d’un problème plus large

En fin de compte, Doctolib illustre un phénomène de société de plus en plus présent : des groupes privés deviennent progressivement propriétaires ou gestionnaires d’infrastructures dont les individus ne peuvent plus se passer.

Cette forme de privatisation est facilitée par le numérique, puisqu’il la rend plus discrète. Ce ne sont plus directement les hôpitaux où les établissements qui tombent entre les mains d’entrepreneurs, mais des outils sans lesquels il s’avère plus compliqué de fonctionner.

La même question se pose d’ailleurs déjà pour d’autres secteurs, comme le cloud, l’IA, les données publiques, les logiciels administratifs ou encore les machines elles-mêmes. La prédominance des firmes américaines sur ces secteurs est, en outre, particulièrement inquiétante, d’autant plus à l’heure dans un contexte de fascisation sur le Vieux Continent et les États-Unis.

Un nouvel horizon

De facto, la question ne concerne même plus la qualité ou la probité des entreprises qui endossent ce type de fonction, mais un sujet de société plus profond : l’accès au soin peut-il dépendre en toute sérénité d’une infrastructure privée ? Il paraît d’autant plus logique que le réseau numérique lié au secteur soit géré de manière collective, puisque c’est bien de cette façon que le système de santé français dans son ensemble est financé.

À l’heure où le quotidien est de plus en plus dématérialisé, la possible nationalisation de Doctolib pourrait ne pas être qu’une simple exception, mais bien le premier débat d’une longue série sur ce que les individus souhaitent considérer comme un bien commun, à éloigner de la quête du profit.

Simon Verdière


L’équipe Doctolib à ses débuts en 2014. « We need a word for that amount of awesome » par Thomas Wickham, CC BY-NC-SA 2.0

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