Depuis #MeToo, les pouvoirs publics encouragent régulièrement les victimes de violences sexuelles à porter plainte. Mais une fois la porte du commissariat franchie, que devient cette parole ? Derrière l’augmentation du nombre de plaintes se cache une autre réalité, beaucoup moins mise en avant : une majorité des affaires de violences sexuelles n’aboutit à aucune poursuite. Une situation brutalement mise en lumière par les révélations concernant le traitement des violences sexuelles sur mineurs. Décryptage
Des dossiers abandonnés, des procédures qui n’auraient jamais été transmises à la justice, et des enquêteurs insuffisamment formés : les dysfonctionnements sont tels que le ministre de la Justice Gérald Darmanin s’en est ému auprès de son homologue de l’Intérieur. Mais cette indignation passe mal chez certains policiers. Car avant d’être garde des Sceaux, Gérald Darmanin a dirigé pendant quatre ans… le ministère de l’Intérieur.
Des policiers dénoncent « l’hypocrisie » de Darmanin sur les violences sexuelles
Le 10 août, Mediapart révèle la colère provoquée au sein de la police par un courrier de Gérald Darmanin adressé au ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez. Le garde des Sceaux y pointe des dysfonctionnements structurels dans le traitement des enquêtes concernant des violences sexuelles sur mineurs. Problème : Gérald Darmanin a été ministre de l’Intérieur entre 2020 et 2024.
Des policiers interrogés par Mediapart dénoncent donc aujourd’hui son « hypocrisie » et parlent même de « trahison ». L’ironie de la situation est d’autant plus saisissante que Gérald Darmanin a lui-même été directement confronté à la question du traitement judiciaire des violences sexuelles. En 2017, Sophie Patterson-Spatz avait porté plainte contre lui pour viol, pour des faits remontant à 2009. Après plusieurs années de procédure, un non-lieu a été prononcé en 2022, avant d’être définitivement validé en février 2024.
Mais les révélations de Mediapart soulèvent surtout une question beaucoup plus inquiétante : combien d’auteurs de violences sexuelles passent à travers les failles du système judiciaire ? Les données disponibles ne décrivent pas des accidents isolés. En 2025, police et gendarmerie ont enregistré 132 300 victimes de violences sexuelles, soit 8 % de plus qu’en 2024. Parmi elles, 76 200 étaient mineures. Les femmes représentent par ailleurs 85 % des victimes enregistrées. Le nombre de plaintes augmente donc. Mais cela ne signifie pas nécessairement que davantage de victimes obtiennent justice.
VSS : pourquoi tant de plaintes sont-elles classées sans suite ?
En mars 2026, le groupe de travail sur le traitement judiciaire des violences sexuelles installé par le ministère de la Justice a publié un rapport particulièrement éclairant. Premier constat : l’immense majorité des victimes n’arrivent même jamais devant la police ou la gendarmerie. Selon le rapport, seules 6 % des victimes de viol déposent plainte.
Un autre chiffre frappant concerne probablement ce qui se produit ensuite. En 2024, 43 035 personnes ont été mises en cause pour viol, agression ou harcèlement sexuel. Pourtant, plus de 64 % des affaires ont été classées sans suite, tous motifs confondus. Près de 60 % l’ont été pour « infraction insuffisamment caractérisée ».
Attention cependant à ce que signifie ce chiffre. Un classement sans suite n’établit pas que les faits dénoncés n’ont pas existé, pas plus qu’il ne constitue une reconnaissance judiciaire de leur auteur. Il signifie que le parquet décide de ne pas engager de poursuites, notamment lorsque les éléments réunis ne permettent pas juridiquement de caractériser suffisamment l’infraction.
Dans les affaires de violences sexuelles, souvent commises sans témoin et parfois dénoncées longtemps après les faits, réunir ces éléments peut être particulièrement difficile. La conséquence est néanmoins une violence secondaire : une victime peut trouver la force de parler, porter plainte, raconter les faits, subir des auditions et attendre des mois ou des années pour finalement recevoir une notification de classement sans suite.
Viols et agressions sexuelles : des délais judiciaires considérables
À cette difficulté s’ajoute le facteur temps. Le même rapport du ministère de la Justice estime à 55 mois le délai entre l’enregistrement d’une affaire de viol par le parquet et la première décision judiciaire. Plus de quatre ans et demi. Et pendant ce temps, les affaires continuent d’affluer.
Les services de police et de gendarmerie avaient enregistré 122 600 victimes de violences sexuelles en 2024. Elles étaient 132 300 en 2025. Cette hausse peut notamment traduire une meilleure reconnaissance des violences et une plus grande propension des victimes à les signaler. Mais libérer la parole sans donner aux institutions les moyens humains, matériels et judiciaires de la traiter crée une contradiction majeure.
Encourager les victimes à porter plainte ne peut constituer une politique publique suffisante. Car les policiers, gendarmes et magistrats ne disposent pas des moyens nécessaires pour enquêter correctement et dans des délais acceptables. C’est précisément ce qui rend les révélations actuelles particulièrement dérangeantes : elles interrogent la capacité matérielle de l’État à tenir la promesse faite aux victimes.
Violences sexuelles : après la « libération de la parole », garantir son traitement
Depuis plusieurs années, le nombre de violences sexuelles enregistrées augmente fortement. Entre 2016 et 2023, leur progression atteignait en moyenne 12 % par an. Elle s’est poursuivie en 2024 (+7 %) puis en 2025 (+8 %). Cette évolution rend d’autant plus urgente une adaptation de la réponse judiciaire.
Car demander pourquoi certaines victimes ne portent pas plainte revient parfois à poser le problème à l’envers. Que peut-on réellement promettre aux victimes qui trouvent le courage de parler ? Aujourd’hui, seules 6 % des victimes de viol franchissent cette première étape. Et parmi les affaires de violences sexuelles qui arrivent devant la justice, près des deux tiers sont classées sans suite.
Regarder la réalité en face
La controverse provoquée par Darmanin aura au moins eu le mérite de remettre cette réalité sur la table. Derrière les règlements de comptes entre ministères se trouvent des milliers de personnes qui ont fait exactement ce que l’État leur demandait de faire : parler, pousser la porte d’un commissariat et porter plainte.
Reste alors une question plus dérangeante. Peut-on encore parler de simples « dysfonctionnements » lorsque les mêmes difficultés se répètent à une telle échelle ? Quand les plaintes sont massivement classées sans suite et que certaines enquêtes s’étendent sur plusieurs années ? Quand des dossiers s’accumulent faute de moyens, alors que policiers comme magistrats alertent sur leurs conditions de travail ? Le problème ne semble plus seulement relever de défaillances individuelles, mais d’un système qui peine structurellement à répondre aux violences sexuelles.
Or, reconnaître ce caractère systémique implique aussi de s’interroger sur les obstacles rencontrés par celles et ceux qui cherchent à obtenir justice. Libérer la parole était une première étape. Encore faut-il construire des institutions capables de l’entendre.
– Florian Doare
Photo de couverture : Gérald Darmanin. Ministre de la justice. 2026. Wikimedia.















