À Mukike, la culture de la pomme de terre transforme rapidement les paysages. Attirés par sa rentabilité, les agriculteurs défrichent massivement les collines, accélérant la déforestation. Entre pression démographique, impératifs économiques et risques environnementaux croissants, la région illustre les tensions entre survie rurale et préservation des ressources naturelles au Burundi.
Dans la localité de Mukike en commune de Rwibaga, en province de Bujumbura, là où s’étendaient autrefois des collines couvertes d’arbres, dominent aujourd’hui des champs de pommes de terre à perte de vue. Cette mutation, visible à l’œil nu, illustre un phénomène de déforestation croissante dans cette région montagneuse du Burundi.
Une pression démographique et agricole intense
« Avant, ces collines étaient couvertes d’arbres », raconte un habitant. « Aujourd’hui, presque tout est cultivé. » Attirés par la rentabilité de la pomme de terre, de nombreux agriculteurs abattent les arbres pour étendre leurs surfaces cultivables.
« La pomme de terre nous permet de gagner rapidement de l’argent », explique un cultivateur. « Les arbres prennent du temps à pousser, mais les récoltes de pommes de terre se vendent vite. »
Ce phénomène s’inscrit dans un contexte national marqué par une forte pression sur les terres. Selon le Bureau Central de Recencement (RGPHAE), la densité de population du Burundi dépasse 400 habitants par kilomètre carré, l’une des plus élevées d’Afrique. Cette pression démographique se traduit par une fragmentation extrême des terres agricoles.

Par ailleurs, d’après la FAO plus de 90 % de la population burundaise dépend de l’agriculture pour sa subsistance. Dans ces conditions, chaque parcelle devient précieuse, poussant les ménages à exploiter intensivement les terres, y compris les zones autrefois boisées ou protégées.
La pomme de terre s’impose comme une culture stratégique dans les régions de haute altitude comme Mukike, grâce à son rendement relativement élevé et à sa forte demande sur les marchés locaux et urbains.
Une déforestation rapide et visible
À Mukike, les effets sont déjà tangibles. Plusieurs collines ont perdu une grande partie de leur couverture forestière au cours des dernières années, selon des observations locales. Cette tendance s’inscrit dans une dynamique plus large : selon des estimations de la FAO, la couverture forestière du Burundi est aujourd’hui inférieure à 10 % du territoire national, contre des niveaux bien plus élevés il y a quelques décennies.
« une stratégie à court terme »
Les arbres sont coupés pour laisser place aux cultures vivrières, en particulier la pomme de terre. Dans certains cas, cette expansion agricole est encouragée par des autorités locales désireuses de renforcer la sécurité alimentaire et d’augmenter les revenus des ménages ruraux. Mais cette stratégie à court terme soulève des inquiétudes croissantes chez les spécialistes de l’environnement.
Des sols fragilisés et une érosion accrue
Dans cette région montagneuse, la disparition des arbres a des conséquences directes sur la stabilité des sols. Un spécialiste de l’environnement affilié à l’Université du Burundi explique que :
« Sans couverture végétale, les sols sont exposés aux pluies, ce qui accélère leur érosion. »
Le phénomène est aggravé par les fortes précipitations qui caractérisent certaines zones du pays. Les pluies entraînent alors la couche fertile des sols, réduisant leur productivité à moyen et long terme. Selon plusieurs études agronomiques menées au Burundi, l’érosion des sols constitue l’un des principaux défis pour l’agriculture durable.
Des risques environnementaux multiples
La déforestation observée à Rwibaga ne se limite pas à la dégradation des sols. Elle entraîne également une augmentation des risques de glissements de terrain, particulièrement dans les zones à forte pente.
Selon l’Office Burundais pour la Protection de l’Environnement (OBPE), la perte du couvert forestier perturbe le cycle de l’eau, augmente le ruissellement et diminue la capacité des sols à retenir l’humidité. Ces changements peuvent affecter les rendements agricoles et accentuer la vulnérabilité des populations face aux aléas climatiques.
Entre nécessité économique et conscience environnementale
Les forêts abritent de nombreuses espèces animales et végétales dont certaines pourraient disparaître avec la destruction de leur habitat. Cette perte, souvent invisible à court terme, peut avoir des conséquences écologiques colossales.
Pour les habitants de Mukike, la situation reflète un dilemme difficile. Dans un pays où une grande partie de la population vit dans des conditions économiques précaires, les priorités restent orientées vers la survie quotidienne. Un agriculteur confie son désarroi :
« Nous savons que couper les arbres n’est pas bon. Mais nous devons nourrir nos familles. »
Ce choix contraint illustre les tensions entre développement économique et protection de l’environnement. Sans alternatives viables, les agriculteurs continuent de privilégier des pratiques à court terme, malgré leurs conséquences à long terme.
Quelles alternatives pour un avenir durable ?
Face à cette situation, plusieurs solutions sont envisagées. L’agroforesterie, qui combine cultures agricoles et plantation d’arbres, est présentée comme une option prometteuse. Cette pratique permet de limiter l’érosion, améliorer la fertilité des sols et diversifier les sources de revenus.
Des programmes soutenus par des organisations internationales, notamment la FAO, encouragent déjà ces approches au Burundi. Toutefois, leur adoption reste encore limitée dans certaines zones rurales, en raison du manque de sensibilisation, de formation et de moyens financiers.
Un équilibre encore fragile
À Mukike, l’avenir des montagnes dépendra de la capacité à trouver un équilibre entre production agricole et préservation de l’environnement. Sans une gestion durable des terres, les gains économiques liés à la culture de la pomme de terre pourraient être rapidement compromis par la dégradation des sols.
Dans les collines de Mukike, chaque arbre abattu pose ainsi une question essentielle : comment répondre aux besoins immédiats des populations tout en préservant les ressources naturelles pour les générations futures ?
– Landry Ingabire
Photo de couverture : Elderly Farmer holding a Hoe – Safari Consoler / Pexels















