Le 15 décembre 2025, le tribunal correctionnel de Lorient jugeait douze personnes poursuivies pour une action de désobéissance civile visant des infrastructures ferroviaires utilisées par l’agro-industrie. L’audience aura surtout mis en lumière un paradoxe : celui d’un procès centré sur une action militante, tandis que les dégâts environnementaux, sanitaires et démocratiques du modèle agricole dominant restent hors du champ judiciaire. En attendant le délibéré prévu le 11 février, retour sur les coulisses de ce procès.
Le « procès du train » trouve son origine dans une action menée le 19 mars 2022, près de Saint-Gérand, dans le Morbihan (Bretagne). Ce jour-là, une cinquantaine de militant·es du collectif Bretagne contre les fermes-usines et d’Extinction Rebellion ont immobilisé un train de marchandises transportant du blé destiné à la fabrication d’aliments pour animaux d’élevage, érigé un mur de parpaings sur les voies et déversé une partie de la cargaison sur la voie ferrée. Cette opération visait à dénoncer le modèle agro-industriel et l’élevage hors-sol considérés comme destructeurs de l’environnement et du vivant.
L’action a entraîné l’ouverture d’une enquête pour entrave à la circulation ferroviaire, dépôt de matériel sur la voie et dégradation de biens, ainsi que des mises en examen de plusieurs militant·es. Plus de trois ans après les faits, douze personnes ont été jugées le 15 décembre 2025 devant le tribunal correctionnel de Lorient pour leur participation à cette opération, pour laquelle la procureure a requis des peines de prison avec sursis.

Un procès politique plus qu’un dossier pénal
Dès l’ouverture de sa plaidoirie, Maître Jérôme Bouquet-Elkaïm, un des avocat·es de la défense, a posé une question centrale : qui devrait réellement être jugé dans ce procès ? Plutôt que de rester en surface, l’avocat a déplacé le regard : Il a interrogé la responsabilité d’un système agricole et agro-industriel dont les impacts environnementaux, sanitaires et sociaux sont désormais largement documentés.
Il a rappelé que le droit à un environnement sain fait partie des droits fondamentaux, et que l’atteinte massive et durable à l’eau, à la biodiversité et à la santé publique constitue une violence bien plus profonde que celle imputée aux militant·es jugé·es ce jour-là. Selon lui, la réponse pénale apportée à cette action de désobéissance civile apparaît disproportionnée au regard des dommages structurels produits par le modèle agricole dominant.
C’est dans ce cadre que s’est ouvert, le 15 décembre 2025, le procès de Lorient : non comme le simple examen d’un fait isolé, mais comme un révélateur des impensés, des angles morts et des contradictions de la politique agricole française.

Maître Olivier Pacheux, avocat pénaliste, a lui méthodiquement pointé la fragilité du dossier d’instruction. Il a souligné de multiples incohérences dans les procès-verbaux, notamment des confusions d’identité entre les personnes mises en cause, des attributions inexactes de propos, ainsi que l’usage de photographies sans certitude quant à l’identité des individus qu’elles étaient censées représenter.
Pour la défense, ces approximations ne relèvent pas de simples erreurs techniques mais participent d’un phénomène plus large : celui d’une criminalisation accélérée des mobilisations écologistes, où l’exigence de preuve semble parfois s’effacer au profit d’un récit déjà écrit.
« Deux poids, deux mesures » : quand la désobéissance n’est pas jugée de la même manière
Plusieurs avocat·es de la défense ont insisté sur un traitement judiciaire différencié des actions militantes selon la position sociale des militant·es qui y prennent part. Des actions menées par des syndicats agricoles majoritaires, notamment la FNSEA et ses déclinaisons régionales, ont été rappelées à l’audience : destructions de bâtiments publics, incendies, dégradations d’infrastructures, et même des faits impliquant des violences animales, comme l’immolation de moutons vivants lors de mobilisations passées.
Ces actions militantes ont rarement fait l’objet de poursuites d’une rigueur comparable à celles engagées contre des militant·es écologistes. Elles tranchent avec la sévérité requise à l’encontre de ces derniers, qui n’ont tiré aucun bénéfice personnel ou financier de leurs actions. Une asymétrie que la défense a qualifiée de « liberté d’expression à géométrie variable ».
Maître Mabille : la désobéissance civile comme héritage politique
Maître Sébastien Mabille, également avocat des Soulèvements de la Terre lors de la tentative de dissolution du mouvement en 2023, a replacé les faits reprochés dans une histoire longue de la désobéissance civile. Citant Henry David Thoreau, emprisonné en 1846 pour son refus de financer l’esclavage et la guerre, Martin Luther King et les suffragettes, il a rappelé que nombre d’avancées démocratiques majeures sont nées d’actes jugés illégaux à leur époque.
Il a également dénoncé l’indécence de voir des syndicats agricoles majoritaires — FNSEA, FDSEA, FRSEA — se constituer parties civiles contre douze prévenu·es, pour la plupart paysan·nes ou futur·es paysan·nes en parcours d’installation, sans jamais répondre sur le fond aux arguments soulevés : ni sur les conflits d’intérêts, ni sur les ravages environnementaux de l’agro-industrie, ni même sur les raisons précises justifiant leur constitution en partie civile.

Le système agricole au cœur du procès, malgré son absence du banc des accusés
L’audience a donné une place centrale à des témoignages d’expert-es, venu·es éclairer ce que le dossier pénal ne dit pas.
La journaliste d’investigation Inès Léraud a décrit, dans une déposition dense et étayée, la « fabrique du silence » qui entoure l’agro-industrie bretonne : pressions sur les salarié·es, autocensure des agriculteur·ices, dépendance économique des médias locaux, conflits d’intérêts entre dirigeants coopératifs et élu·es. Elle a rappelé que plusieurs coopératives, constituées en parties civiles, ont été impliquées dans des scandales sanitaires et environnementaux majeurs, et que des lanceur·euses d’alerte, y compris elle-même, ont payé un prix personnel élevé pour avoir parlé.
Cette parole a trouvé un écho poignant dans le témoignage de Pierre Philippe, médecin urgentiste aujourd’hui retraité, cité dans Algues vertes, l’histoire interdite. Il est revenu sur une série de décès survenus sur la plage de Saint-Michel-en-Grève : un joggeur retrouvé mort, un ramasseur d’algues victime d’un coma convulsif, puis, quelques années plus tard, un cavalier dont le cheval s’est enfoncé jusqu’au garrot dans une vasière au même endroit. Une quarantaine d’autres animaux sauvages ou domestiques ont été retrouvés dans ce coin au fil des années.
Autant d’éléments qui, selon lui, illustrent une minimisation systémique des risques sanitaires liés aux pollutions agricoles.
Les avocat·es de la défense ont d’ailleurs rappelé des ordres de grandeur généralement absents des débats judiciaires. Le coût social des externalités négatives de l’agro-industrie et de l’agro-alimentaire en France est estimé à 10 milliards d’euros par an, selon les travaux de Sylvain Ly, également témoin au procès. Une étude de chercheurs de l’Université de Louvain-la-Neuve chiffre à 8 milliards d’euros le coût social du glyphosate en France, sans même intégrer les impacts sanitaires.
L’agronome, ethnologue et essayiste Jacques Caplat a, lui, déconstruit le cœur du modèle agro-industriel. Standardisation génétique extrême, spécialisation territoriale, dépendance aux intrants, endettement structurel des agriculteurs : selon lui, l’agriculture industrielle repose sur un leurre rendu possible par un climat tempéré qui n’existe déjà plus. Soulignant que ce système écrase les pays du Sud via les exportations européennes, tout en accaparant l’eau et les sols vivants, il a rappelé que :
« On produit 1,5 fois ce dont l’humanité a besoin pour se nourrir, et pourtant on fabrique de la pauvreté paysanne »
Un procès révélateur d’une crise démocratique
L’anthropologue et sociologue au CNRS, Alix Levain, auditionnée comme experte, a dressé un tableau sévère de la conflictualité agricole en Bretagne. Forte de quinze années de recherches et de plus de 250 entretiens, elle a décrit :
- une absence persistante de prise en compte des alertes locales,
- un épuisement des acteurs publics,
- une défiance croissante envers l’État,
- et une très faible implication des industries agro-alimentaires dans un débat démocratique contradictoire.
Ses travaux montrent que les inquiétudes environnementales se déplacent aujourd’hui vers des enjeux de santé publique, notamment autour des pesticides, et que le registre possible d’actions légales pour la population civile se réduit drastiquement.

Ainsi, à mesure que l’audience avançait, une question s’est imposée : que reste-t-il comme espace d’expression lorsque les alertes scientifiques sont ignorées, les voies légales épuisées, et que seules les actions symboliques permettent encore de rendre visible l’invisible ?
Alors que le tribunal rendra sa décision le 11 février, ce procès aura surtout mis en lumière un déséquilibre profond : celui d’une justice prompte à juger les lanceur·euses d’alerte, mais encore incapable de faire comparaître le système qu’ils dénoncent.
– Aleksandra Dergacova, vidéojournaliste prévenue














