Dans les hautes montagnes de la région de Mugamba, au Burundi, en Afrique de l’Est, de nombreux éleveurs collectent des feuilles mortes, des fougères et d’autres herbes sauvages pour garnir la litière de leurs étables. Une pratique qui peut sembler anodine et nécessaire à l’élevage. Pourtant, retirer cette matière organique du sol contribue à la dégradation des terres.

L’explosion démographique au Burundi a entraîné une forte pression sur les terres. Dans la région de Mugamba, cette dynamique s’est traduite par une déforestation progressive, liée à la recherche de nouvelles terres cultivables. Les zones humides et forestières, autrefois utilisées pour la collecte d’herbes destinées à la litière animale, ont peu à peu disparu.

« Ces dernières années, nous utilisions des herbes des marais, notamment le scirpe. Mais avec la disparition progressive de ces zones pour les exploiter, je recours aujourd’hui aux feuilles mortes d’eucalyptus et aux herbes sauvages comme les fougères et les lianes », explique Charles, un éleveur d’une soixantaine d’années, interrogé pour cet article.

Cette pratique s’est encore intensifiée avec la politique gouvernementale encourageant la stabulation permanente des troupeaux, mise en place pour pallier le manque de fumier et accroître la production laitière. En gardant les animaux à l’étable, les éleveurs ont besoin de quantités plus importantes de litière, alors même que les zones de collecte se raréfient.

Localisation du Burundi. Wikimedia.

Appauvrissement du sol et réduction de la récolte

Pour les spécialistes, le retrait des feuilles mortes et des jeunes herbes ne se limite pas à une simple perte de couverture végétale. Selon Yvan Nduwimana, ingénieur agronome de formation, ces éléments constituent la principale source de matière organique du sol.

Lorsqu’elles se décomposent sous l’action des micro-organismes et de la faune du sol, les feuilles mortes libèrent progressivement des éléments nutritifs essentiels comme l’azote ou le calcium. Leur collecte interrompt ce cycle naturel, empêchant la restitution des nutriments au sol. À long terme, cela entraîne une diminution de l’humus, élément clé de la fertilité chimique et biologique des sols.

Jean-Paul, environnementaliste et chercheur, partage cette analyse. Il rappelle que les feuilles mortes sont souvent qualifiées d’« or brun des jardiniers » en raison de leur rôle fondamental dans la fertilité des sols. En se décomposant, elles nourrissent les végétaux, protègent le sol contre les variations climatiques et servent d’habitat à de nombreux organismes vivants.

Route entre Bujumbura et Makamba, province de Burunga, Wikimedia.

Moins d’humidité, plus d’érosion

Au-delà de la fertilité, les feuilles mortes jouent également un rôle essentiel dans la régulation de l’eau. Une étude publiée sur Springer Nature Link montre que leur collecte ou la coupe des herbes pour la litière réduit fortement l’humidité du sol pendant la saison sèche, en exposant directement la surface au rayonnement solaire. À l’inverse, lorsqu’elles restent en place, elles agissent comme un tampon naturel, maintenant l’humidité du sol.

Chaque année, la litière forestière — principalement constituée de feuilles mortes — peut atteindre plusieurs tonnes par hectare, soit plusieurs centaines de grammes par mètre carré,. Cette matière organique riche en azote, phosphore et autres oligo-éléments nourrit les organismes du sol et soutient durablement la productivité des écosystèmes forestiers. Cette décomposition libère des minéraux qui seront puisés par les racines des arbres. Avec les cadavres d’animaux (du sanglier à la bactérie), fruits et branchages morts, se forme une litière organique de grande richesse nourrissant des forêts entières.

Lorsque le sol perd sa couverture organique formée par les feuilles mortes et jeunes arbres, il perd sa capacité d’absorption de l’eau de pluie. Conséquemment, les eaux ruissellent sur la surface emportant toutes particules fertiles, un phénomène qui favorise la formation de ravines, d’envasements des rivières et la baisse de la production agricole, notamment dans la région à forte précipitation.

Herbes coupées pour en faire de la litière. Crédit : Hategekimana Thérence pour Mongabay.

Une région particulièrement vulnérable

Or, la région de Mugamba est l’une des plus arrosées du Burundi, avec des précipitations annuelles pouvant atteindre jusqu’à 2 000 mm. Cette forte pluviométrie, liée à son altitude et à sa position sur la crête Congo-Nil, rend les sols particulièrement sensibles à l’érosion lorsqu’ils sont dénudés.

Selon Horizon IRD, la réduction de l’épaisseur du sol causée par l’érosion entraîne une baisse significative de la productivité agricole. Dans la région de Mugamba, où la végétation naturelle a été largement remplacée par des cultures vivrières et industrielles, cette dégradation se traduit par des récoltes faibles. Les enquêtes agricoles montrent ainsi une production moyenne par ménage particulièrement basse, notamment dans les anciennes provinces de Bururi et Mwaro.

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Production par ménage exprimée en équivalent kilogramme de céréales (EKC). Source : Enquête nationale agricole du Burundi 2013-2014

Glissements de terrain : une conséquence visible

L’absence de couverture organique ne fragilise pas seulement l’agriculture. Elle accentue aussi les risques de glissements de terrain, d’autant plus accentués par le déréglementent climatique. Dans l’ancienne commune de Mugongo-Manga, par exemple, ces phénomènes sont devenus récurrents pendant la saison pluvieuse, bloquant parfois des axes routiers majeurs.

Selon Yvan Nduwimana,

« la couche naturelle formée à partir des feuilles mortes et jeunes herbes amortit l’impact de l’érosion, réduit la perte d’eau par évaporation et par ruissellement, stimule de l’activité bactérienne du sol et favorisent l’infiltration progressive des eaux. »

Sans cette protection, l’eau s’accumule rapidement dans les terrains en pente, en augmente le poids et réduit leur résistance, jusqu’à provoquer des glissements menaçant champs, habitations et infrastructures.

Glissement de terrain dans la région de Mugamba suite à l’érosion Photo crédit : Hategekimana Thérence pour Mongabay.

Des alternatives possibles et durables

Face à la raréfaction des matériaux de litière, des solutions existent. Le nourrissage direct des animaux à l’étable permet, par exemple, de limiter la collecte de feuilles mortes. Une partie du fourrage distribué — tiges de maïs, de bananier ou tripsacum — tombe au sol et joue naturellement le rôle de litière.

Jean-Marie Nduwayezu, éleveur à Mugamba et ancien agronome, en témoigne :

« Aujourd’hui, il n’y a presque plus de scirpe. Une partie du tripsacum que je donne à ma vache tombe dans l’étable et me sert de litière. »

Il regrette cependant que cette pratique reste peu répandue, beaucoup d’éleveurs continuant de prélever feuilles mortes et herbes sauvages, souvent sans mesurer les conséquences environnementales.

D’autres solutions sont également envisagées, comme l’utilisation de sous-produits agricoles locaux ou la modernisation des étables. Selon Mariro Jean, agronome local rencontré à Mugamba, les étables cimentées et couvertes de tôles peuvent réduire, voire supprimer, le besoin permanent de litière. La baisse de fumier qui en résulte peut être compensée par la mise en place de compostières artificielles.

Repenser les pratiques avant qu’il ne soit trop tard

Pour les spécialistes, la collecte excessive de feuilles mortes et la coupe des jeunes herbes traduisent avant tout une méconnaissance de leur rôle écologique. En perturbant les cycles naturels, ces pratiques affaiblissent les sols, réduisent les récoltes et aggravent les risques environnementaux.

Ce qui apparaît comme un geste banal révèle en réalité une contradiction profonde : chercher à soutenir l’élevage tout en compromettant les bases mêmes de la fertilité des sols. Repenser les pratiques agricoles et pastorales dans la région de Mugamba devient aujourd’hui une urgence, avant que les sols ne rappellent définitivement leurs limites.

Therence Hategekimana


Photo de couverture : Élevage au Burundi. Wikimedia.

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