Après avoir décortiqué dans le volet 1 les années Hugo Chávez, qui ont globalement été un succès populaire au Venezuela, l’arrivée au pouvoir de Nicolás Maduro verra des pressions étasuniennes s’intensifier pour remettre la main sur les réserves de pétroles de la région.
Secoué par des crises sans précédent, le pays a ainsi dû affronter un blocus économique extrême, des épisodes de violences ahurissantes, des exils massifs, et une propagande médiatique nationale et internationale toujours plus renforcée. Retour sur la situation pendant ce premier mandat.
Maduro sous-estimé par la droite
Lorsqu’Hugo Chávez décède d’un cancer en 2013, c’est son successeur désigné, Nicolás Maduro, qui prend les commandes de son parti, puis du pays, après sa victoire aux élections. À cet instant, la droite vénézuélienne pense pouvoir récupérer la main sur l’exécutif et le sous-estime grandement. « Au départ, Maduro, c’est un prolo, un chauffeur de bus. Vous imaginez déjà un chauffeur de bus président de la République, ça ne passe pas », explique le journaliste Maurice Lemoine dans une interview au média Elucid.

Avant même le vote, la droite affiche donc un certain mépris de classe. Or, c’est bien Nicolás Maduro qui remporte d’une courte tête les élections. Et comme ses adversaires croient que Maduro n’arrive pas à la cheville de Chávez, il va subir une offensive « dix fois plus dure ». Romain Migus, journaliste fondateur du site les 2 Rives, abonde lui aussi dans ce sens : « toute l’opposition se dit qu’elle va le faire tomber ».
Pourtant, à l’inverse de ces opinions, celui qui a été ministre des Affaires étrangères de Chávez dispose d’une solide formation. Il a d’abord été syndicaliste, puis député et président de l’Assemblée nationale.
Des vagues de violences impressionnantes
Comme à chaque élection remportée par les Chavistes, leurs rivaux assurent, sans preuve, que le scrutin était truqué. « Il ne gagne pas avec 92 %, mais avec 51 %. Ce n’est pas la Corée du Nord », ironise cependant Maurice Lemoine. Puis, dans la foulée, l’opposition perd aussi les municipales et les régionales, dont elle avait voulu faire un « plébiscite » anti-Maduro.
Toujours est-il que, soutenus par les États-Unis, les adversaires du président font très vite monter la température dans les rues. « Dès le premier jour de l’élection de Maduro, onze chavistes sont assassinés et quarante-trois blessés par des groupes de choc de l’opposition. Une façon de procéder qui va perdurer pendant tout le temps où Nicolás Maduro sera au pouvoir », relate Rormain Migus.

Et l’année qui suit sera du même tonneau, puisqu’en 2014, on compte à nouveau « 43 morts et 800 blessés ». Il ne s’agit évidemment pas de manifestations pacifiques, mais bien de véritables affrontements armés qui tournent presque à la guérilla urbaine. Ce qu’on appellera les « guarimbas » (barricades de rue) avait pour but d’organiser la « salida » (sortie) de Nicolás Maduro, comme l’opposition le disait elle-même.
Barack Obama lance les hostilités
Du côté des États-Unis, la pilule ne passe vraiment pas. Après la mort de Chávez, le pays de l’oncle Sam était persuadé qu’il allait remettre la main sur les réserves de pétrole dans lesquelles il s’était si longtemps servi sans entraves.
Ainsi, dès 2015, « les États-Unis de Barack Obama votent le début du blocus économique contre le Venezuela », explique Romain Migus. Et peu de temps après, « il est décrété que le Venezuela représente une menace pour la sécurité intérieure des USA ».
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— Carlos Latuff (@LatuffCartoons) January 4, 2026
Une excuse régulièrement utilisée par de nombreux présidents nord-américains pour laisser libre cours à un interventionnisme impérialiste dans toutes sortes de régions stratégiques du monde. Dans les faits, ici, pour Romain Migus, « l’idée était d’affamer la population pour la retourner contre le chavisme ».
Étouffé par les mesures économiques
En quelques mois, la stratégie américaine fonctionne à merveille ; presque plus rien n’entre et ne sort du pays. Évidemment, comme le Venezuela est alors largement fondé sur la rente et un système d’importation, les pénuries sont massives. « Ce blocus a détruit l’industrie pétrolière, l’économie du Venezuela et de nombreuses familles », assure Romain Migus.
Maurice Lemoine précise, en outre, que les raffineries vénézuéliennes, « conçues avec la technologie des États-Unis », ne reçoivent plus de matériel et deviennent très vite « obsolètes et hors d’usage ». Au pic de ce désastre, la production de pétrole, qui était de « 3 millions de barils par jour » va descendre « jusqu’à seulement 300 000 ».
D’autant que les grandes entreprises locales, appartenant à la bourgeoisie, appuient l’initiative nord-américaine en « organisant une pénurie programmée et sélective de biens du quotidien — aliments, médicaments et produits de première nécessité — à travers l’altération des mécanismes de distribution », comme le raconte Maurice Lemoine.
Le Venezuela anéanti
Des mesures de coercition qui ne cesseront de s’intensifier au cours des années, d’autant plus avec l’arrivée de Donald Trump au pouvoir en 2016 (Maurice Lemoine en dénombrait plus de 960 en 2024) avec à la clef une dévaluation ahurissante de la monnaie locale et une inflation galopante. Entre 2016 et 2023, ces mesures coûtent au Venezuela pas moins de « 228 milliards de dollars », d’après les chiffres de la banque centrale du pays.
Les effets de ces dispositifs restent difficiles à imaginer pour des observateurs extérieurs, mais Romain Migus, qui a rédigé une chronologie astronomiquement longue de ces sanctions, livre à Mr Mondialisation quelques déclarations nord-américaines pour en prendre conscience.
« C’est comme Dark Vador »
Ainsi, dans une interview au Financial Times, Thomas Shannon (ex secrétaire d’État adjoint des États-Unis en 2017) compare ce blocus « aux bombardements des alliés contre Dresde ou Tokyo en 1945 ». John Bolton, conseiller à la sécurité de Donald Trump, disait, lui, sur univision que « ce que nous faisons au Venezuela sur le plan économique, c’est un peu comme dans Star Wars, lorsque Dark Vador étrangle quelqu’un ».
Enfin, William Brownfield, ancien ambassadeur nord-américain au Venezuela, affirmait que « si nous pouvons faire quelque chose pour l’accélérer, nous devons le faire, en sachant que cela va avoir un impact sur des millions de personnes qui ont déjà des difficultés à trouver de la nourriture et des médicaments ». Et non sans cynisme, il ajoutait : « Notre objectif justifie cette sévère punition ».
Des institutions parallèles
Et en plus du désastre économique, cette technique va décourager les partisans de Nicolás Maduro : en 2015, sa formation perd le scrutin législatif. Sans surprise, cette fois-ci, l’opposition ne crie pas à la fraude électorale. Mieux, elle affirme publiquement qu’elle « se donne six mois pour renverser Maduro », dont elle n’admet toujours pas la légitimité.
Cependant, il existe des suspicions d’irrégularité sur trois députés ; la justice demande logiquement à ce que ces scrutins soient à nouveau organisés. « Refaire ces trois élections n’aurait rien changé », assure Romain Migus. Mais l’opposition refuse de s’y soumettre, ne reconnaissant pas d’autorité issue du Chavisme.
« Le tribunal suprême de justice proclame [le parlement] en outrage permanent. »
Le parlement se constitue alors comme un « véritable pouvoir parallèle », explique le journaliste. « Le tribunal suprême de justice, voyant que l’Assemblée nationale ne veut pas se plier aux règles institutionnelles du pays, le proclame en outrage permanent. Il déclare toutes les lois votées par celles-ci nul et non avenu tant que ces trois députés n’ont pas été réélus », rajoute-t-il.
L’opposition financée par les États-Unis
Mais, pendant ce temps, l’opposition ne se contente pas de procéder à un blocage administratif. Financés par les États-Unis, comme le prouve un document du Congrès daté de 2016 attestant d’un versement de 5,5 millions de dollars à des organisations antigouvernementales liées à l’opposition — en particulier d’extrême droite, incitent à l’insurrection.
Il ne s’agit pas seulement de manifestations pacifiques, qui, par ailleurs, existent aussi librement au Venezuela, mais d’affrontements d’une violence rare. « Hugo Chávez avait déjà connu des tentatives de putsch, mais celles concernant Nicolás Maduro étaient d’un tout autre niveau », explique Romain Migus. « Une partie de l’opposition est dotée d’armes à feu et tire sur la police », rappelle-t-il. Des échauffourées qui feront des dizaines de morts et des centaines de blessés.
Soutien international
Et en parallèle de ces incidents, l’intégralité des médias occidentaux, des associations humanitaires et même de l’ONU construisent un récit autour d’un Nicolás Maduro dictateur sanguinaire qui réprimerait son peuple. L’opposition élève au rang de martyre, victime de l’oppression, chaque mort des manifestations, y compris quand elle en est elle-même responsable. Présent sur place, Maurice Lemoine contera d’ailleurs de nombreux exemples de mensonges de ce type. Et tous les ans, chaque événement est un prétexte pour alimenter ce récit.
– U.S. "humanitarian aid" on the way to #Venezuela!
– "Ayuda humanitaria" de los EEUU a camino de Venezuela!
– "Ajuda humanitária" dos EUA a caminho da Venezuela!
Via @MintPressNews pic.twitter.com/rlJUPXHt9j— Carlos Latuff (@LatuffCartoons) February 20, 2019
En 2016, les adversaires de Maduro l’avait ainsi accusé d’avoir empêché la tenue d’un référendum révocatoire alors que l’opposition disposait des voix nécessaires pour le faire. Or, « elle n’a pas respecté les modalités de convocations. Elle l’a fait en retard, ce qui explique pourquoi ce référendum n’a pas eu lieu, conformément à la loi », assure Romain Migus. Et si, pour lui, il est « difficile de savoir pourquoi », elle a procédé de cette façon, il soupçonne qu’elle ait encore une fois voulu « se victimiser et ne pas dépendre d’un référendum qui pouvait potentiellement consolider Maduro à l’époque ».
Des violences inouïes
En 2017, le pays connaît une nouvelle recrudescence de violences, avec un processus bien huilé mené par l’extrême droite et relaté in situ par Maurice Lemoine. Chaque jour, les manifestants défilent donc « calmement le matin », puis l’après-midi arrivant, des groupes véhéments, masqués et armés « brûlent tout ce qui leur tombe sous la main » et s’en prennent à la garde nationale, qui a, du reste, « interdiction de porter des armes à feu pendant les opérations de maintien de l’ordre ».
Et contrairement à ce que dépeignent de nombreux médias, la majorité des morts observés lors de cette première moitié d’année 2017 ne sont pas à créditer à la police vénézuélienne. « Seules 15 % des victimes pouvaient être imputées » à des représentants de l’État. Ce qui n’enlève rien à la gravité de certains faits, « trente-cinq membres des forces de l’ordre » seront d’ailleurs mis en examen à la suite de ces événements, détaille le journaliste.
Des bavures réelles, mais très largement instrumentalisées
Et si Romain Migus admet que « certains policiers vénézuéliens, sur des initiatives personnelles, ont pu avoir la main lourde », il refuse pour autant d’y voir un fonctionnement systémique commandité par l’exécutif. Il cite par exemple le cas de Rafael Acosta Arevalo, militaire putschiste arrêté et torturé en prison. « Les faits étaient réels, mais les responsables ont bien été condamnés par la justice, ce qui discrédite la thèse d’un État failli »,
Maurice Lemoine ne veut pas non plus idéaliser le pays : « le Venezuela n’est pas parfait », reconnaît-il, « même s’il a beaucoup été diabolisé ». Surtout dans la mesure où, au sein de l’extrême droite vénézuélienne, le pacifisme est loin d’être un mot d’ordre.
« Certains policiers et partisans du Chavisme, ou identifiés comme tel, ont été brûlé vif sur la place publique par cette opposition », raconte Romain Migus pour bien mesurer la nature de ces troubles. « D’autres ont brûlé des universités, des garderies, des dispensaires, des hôpitaux. » Le cas du jeune Orlando Figuera, poignardé et aspergé d’essence avant d’être incendié vivant par un groupe d’opposants, simplement pour avoir soutenu Maduro, avait particulièrement marqué les esprits. D’autant plus que des motifs racistes avaient pu être évoqués.
Une opposition d’extrême droite sans limite
En définitive, ces affrontements, où une partie des protestataires n’hésite pas à utiliser des armes à feu, des couteaux, des grenades, tes tessons de bouteille ou encore des cocktails Molotov, causent des centaines de blessés. Et pour Maurice Lemoine, « cette violence insurrectionnelle repose avant tout sur l’alliance de groupes de choc fascisants et de bandes de délinquants recrutés et rétribués par les factieux de l’opposition. »
D’après le journaliste, l’extrême droite profite sans vergogne de l’extrême précarité dans certains quartiers, « offrant des chaussures, des vêtements, de la nourriture, des confiseries » à des enfants pauvres. Il ajoute : « Elle les paye jusqu’à cinquante mille bolivars pour une journée de participation aux violences ».
Attaque à la mitrailleuse
Les actions de l’opposition paraissent sans bornes. Un ex-ministre de Maduro, Luis Salas, fait alors remarquer : « Des groupes de cinquante personnes ont attaqué des installations militaires… Comment réagirait-on dans un autre pays ? ». Romain Migus confirme : « Quand un bâtiment public est attaqué avec un hélicoptère et des mitrailleuses, comment doit répondre l’État ? ».
Le journaliste a d’ailleurs réalisé une chronologie de nombreux éléments violents menés par l’extrême droite. On y compte entre autres des enlèvements, des tortures, des assassinats, et plusieurs tentatives de coup d’État. Loin de l’image d’une opposition pacifique martyrisée par un tyran sanguinaire que véhiculent les médias occidentaux.
L’ombre d’une guerre civile
Au milieu de cette violence permanente, Nicolás Maduro continue de mener la « bataille institutionnelle » et essaie de faire face à la paralysie de l’Assemblée nationale par l’opposition. Le chef de l’État lance donc un nouveau processus constituant en 2017, interdit aux membres de partis politiques. Celle-ci a pour but « d’apaiser le pays » et de « débloquer le pouvoir législatif », décrypte Romain Migus. Une tentative de sortie par le haut qui déplaît à Donald Trump, récent président élu des USA. Celui-ci décide alors de durcir les mesures économiques contre le Venezuela, lui restreignant notamment l’accès aux capitaux étrangers.
« Dans les bastions de l’opposition, des citoyens ont été menacés d’agressions physiques et même de mort s’ils participaient »
Pas intéressée, l’extrême droite perpétue encore les violences qui se multiplient. Pire, certains militants veulent aller jusqu’à empêcher le vote : « Dans les bastions de l’opposition, des citoyens ont été menacés d’agressions physiques et même de mort s’ils participaient », explique Maurice Lemoine. À tel point que certains bureaux ont dû être déplacés pour en assurer leur sécurité. Quinze personnes perdront la vie dans ce tumulte.
Malgré tout, après avoir échappé à une autre tentative d’assassinat en 2017, Nicolás Maduro doit faire face à plusieurs groupes paramilitaires qui cherchent à lancer un coup d’État. Dans la foulée, de nombreux affrontements ont une nouvelle fois lieu, provoquant 125 morts et un millier de blessés. Dans ce contexte, le gouvernement saisit plusieurs dizaines de kilos d’explosifs et de multiples armes d’assaut. Le Venezuela est au bord de la guerre civile, alors que se profilent les présidentielles de 2018…
– Simon Verdière
→ Enquête à suivre dans le troisième volet, à partir du jeudi 26 février 2026.
Photo de couverture : Nicolás Maduro lors de la campagne présidentielle de 2013 – Flickr.















