Camille et Théo sont deux ami·es parti·es en Cisjordanie pour faire de la présence solidaire à Al-Mugayyir, un village palestinien attaqué quotidiennement par des colons israéliens. Après deux mois sur place, leur voyage s’est achevé avec leur expulsion par Israël. Ils nous ont permis de publier leur récit.
[Temps de lecture estimé : ~ 10 min]
Ce reportage prend la suite d’un premier récit de voyage en Cisjordanie, publié le 24 mars 2026 sur Mr Mondialisation.
Hommage aux habitant·es d‘Al-Mugayyir
Côtoyer pendant quelques mois une communauté palestinienne assaillie par les colons et l‘armée israélienne. Assister à leur joie, leur peine et leur volonté de résistance. Faire vivre la solidarité internationale chez celles et ceux qui semblent avoir été abandonné·es par le monde entier.
Nous voilà à Al-Mugayyir, village palestinien entre le Jourdain et les collines de Cisjordanie. Nous retrouvons sur place un des membres palestiniens d’ISM (International Solidarity Movement), qui coordonne l’arrivée de volontaires internationaux auprès de communautés menacées par la colonisation. Il nous accueille avec un grand sourire et son absurde expression favorite: « Welcome to Texas ». C’est vrai que c’est un peu le Far West ici…
Sur la route vers le village, l’oppression est visible, pesante. Entre check-points et colonies, nous circulons sur des routes encadrées par des allées de drapeaux israéliens (« Ils savent que cette terre n’est pas à eux », nous dira un ami, « alors ils tentent de se l’approprier en la couvrant de drapeaux »). Le bus dans lequel nous circulons a été traversé par une balle israélienne. Le chauffeur a dessiné une fleur autour du trou, tentative d’embellissement des traces de l’horreur.
Nous nous rendons à Al-Khalayel, où nous allons résider. On est vite mis dans le bain par un bref historique du lieu : déjà chassées de leur lieu d’origine par la colonisation, les familles s’y sont installées ces dernières années, espérant continuer à vivre de l’élevage traditionnel. Mais le sionisme les a vite rattrapés. Un « avant-poste » (début de colonie) s’est installé sur la colline. En apparence, rien de très impressionnant, un grand mât équipé d’un drapeau élimé (on prendra d’ailleurs plaisir à voir les éléments le détruire, jour après jour) et un container posé à côté. Il ne s’agit même pas de la maison des colons, mais seulement d’un entrepôt. Depuis ce jour, les familles ont subi de nombreuses attaques particulièrement violentes, entre intrusion de colons le jour et la nuit, tabassage des habitant·es, jets de pierre et incendies, ouverture des réservoirs d’eau et vol des terres.
Conséquence de cet acharnement : la moitié des familles ont déjà pris la difficile décision de quitter leur terre et partir vivre ailleurs. Depuis chaque localisation, nous voyons au moins trois maisons abandonnées. Ainsi s’effectue la colonisation du Jourdain à la mer : les habitant·es sont harcelé·es et chassé·es petit à petit par des colons suréquipés, s’organisant avec leur État illégitime installé là en 1948 par la Société des Nations (SDN). Nous rappelons qu’à cette époque, seuls des pays colonisateurs étaient représentés à la SDN et que ceux-ci n’ont depuis pas cessé de soutenir Israël, États-Unis en tête.
Notre vie d’internationaux à Al-Khalayel est faite de hauts et de bas. Certaines journées sont festives et prennent l’allure de réunions de famille. Nos journées sont rythmées par le thé que nous ingurgitons par litres (avec des kilos de sucre), par les repas toujours incroyables en saveur et en abondance, par les parties de football et de volley qui rassemblent les familles, des vieillards aux jeunes enfants. On rit, on mange, on boit et on serait tenté·es d’oublier l’oppression ! Puis la situation change d’un instant à l’autre : l’armée est sur la colline, on entend des coups de feu, les colons sont dans les oliviers…
La colonisation prend de multiples formes. Les Palestiniens ne peuvent pas accéder à leur champs d’oliviers pour en faire la récolte. Depuis plus d’un an, les camps de Jenin, Tulkarem et Nur Shams sont sous siège militaire. Personne ne peut y entrer, sous peine de se faire tirer dessus. Ce sont 40 000 personnes qui sont déplacées et régulièrement, l’armée donne des espoirs de fin de siège, toujours déçus. Le siège continue, les démolitions à l’intérieur continuent. L’objectif de cette opération est d’attaquer et d’essayer de détruire la résistance forte et combative qu’abritaient ces camps.
Malgré les attaques, les habitant·es des camps continueront de résister : « Je suis très fière d’être du camp de Tulkarem. Ils nous attaquent parce qu’ils savent que nous sommes unis et que la résistance est forte. Ils nous ont déplacés pour briser la communauté. Mais nous reviendrons et nous reconstruirons. Et un jour, nous retournerons sur nos terres de 1948. »

Nous observons le colonialisme pastoral : se découvrant éleveur·euses, les colons utilisent les troupeaux comme une arme de destruction. Les bergers sont souvent de très jeunes Israéliens, enrôlés dès le plus jeune âge dans des groupes tels que Hilltop Youth, groupe connu pour installer des avant-postes illégaux et mener le harcèlement violent contre les Palestiniens. Leur politique est celle de l’intimidation et de la destruction: ils font pâturer les oliviers pour ruiner toute possibilité de récolte, cassent les clôtures et les murets quand ceux-ci leur font barrage et s’approchent chaque jour un peu plus des maisons en espérant une réaction violente de la part des habitant·es.
Leur action devient vite routinière: le berger descend de l’avant-poste vers 8h, arrache la clôture des oliviers vers 9h et laisse les moutons entrer. Si la famille réagit, ils appellent l’armée en renfort. Les familles se retrouvent limitées à filmer l’intrusion, et nous avec elle, afin d’éviter une escalade. Lors de notre séjour, des camarades ont tenté de bloquer un berger pacifiquement, l’armée est venue les chercher le matin même et a déporté deux d’entre eux, en les accusant de violence envers un enfant et d’empoisonnement. On a l’impression de rester bras ballant devant ces jeunes aux têtes enfantines, utilisés comme outils dans le processus de nettoyage ethnique de la Palestine.
Conséquence de cet acharnement pastoral, les familles d’Al-Khalayel, qui sont éleveuses, ne peuvent plus pâturer leur propriété comme avant. La plus grande partie de leur terre est à présent inaccessible et faire pâturer les troupeaux risque toujours de déboucher sur une confrontation avec les colons. La famille se voit contrainte d’acheter de coûteux aliments pour leurs animaux, là où l’élevage extensif les faisait vivre depuis des générations. Les alentours du campement se retrouvent donc surpâturés, et les dégâts écologiques succèdent aux blessures du déracinement. Le changement est également profond dans leur habitat: si à notre arrivée leur lieu de vie était un espace ouvert à l’extérieur, la pression des colons les oblige petit à petit à fermer leur espace. La dernière construction est une clôture en barbelé entourant le campement, dans un maigre espoir d’empêcher les intrusions.
La nuit est occupée par des rondes nocturnes. Les internationaux se relaient avec les shébabs (jeunes en arabes) pour éclairer les collines avec des lampes. Les attaques de nuit sont courantes : lors de l’une d’elles, 7 colons sont entrés dans une maison et ont blessé la matriarche, Umm Hamam ainsi que Rizik, jeune de 13 ans, et 3 activistes présentes. Une autre fois, nous trouverons une personne seule au sommet de la colline en début de nuit, puis deux autres sur la colline de l’autre côté. Nous sommes pris en tenaille. Aussitôt, les jeunes du village entrent en action, se dispersent pour trouver les autres colons, bloquent les chemins avec des pierres et allument de grands feux sur les collines pour montrer que nous sommes nombreux/ses.
Finalement des rafales d’armes automatiques retentissent à plusieurs reprises, depuis la direction des deux colons, puis le calme revient et nous voyons les assaillant·es s’en aller. Personne n’aura été blessé cette fois, la réactivité des jeunes palestinien·es empêchant la situation de dégénérer. Si nous nous en sortons cette fois-ci avec plus de peur que de mal, ce genre d’attaque fait partie de la stratégie coloniale : il s’agit de créer un environnement insécurisant, où même dans son lit, on ne peut être sûr d’être en sécurité.
L’objectif : l’épuisement des communautés. Entre une situation économique difficile et leurs responsabilités familiales, les jeunes auraient mieux à faire que de passer la nuit à surveiller les colonies. Mais la détermination se lit sur leur visages le soir au coin du feu : cette terre est palestinienne, et malgré les souffrances, rien ne les fera partir. Leur détermination, leur résilience et leur esprit de résistance, malgré l’évident déséquilibre du rapport de force, impose le respect. Ils écriront d’ailleurs :
« Al-Mughair n’est pas qu’un point sur une carte…
Al-Mughair est un pouls qui refuse de s’éteindre.
En elle, la douleur n’est pas vaincue, mais apprend à se transformer en dignité.
Al-Mughair a beaucoup souffert, mais elle n’a pas cédé.
Elle a beaucoup pleuré, mais elle n’a jamais perdu son sourire.
Elle a appris à panser ses plaies avec des fils de patience et à semer l’espoir sur une terre qui connaît bien la douleur. »
Une autre invention israélienne destinée à faciliter le nettoyage ethnique de la région est la CMZ, acronyme pour « zone militaire fermée » . Avec cet outil, l’armée peut demander le départ des habitant·es palestinien·nes ou des activistes internationaux uniquement, ce qu’elle fera beaucoup à Al Khalayel. Chaque fois qu’une zone militaire fermée a été déclarée, la colonie en faisait également partie. Pour autant, les colons n’ont jamais été inquiétés, et sont les premiers à avertir l’armée dès qu’ils voient des internationaux. Il est courant de se faire survoler par des drones envoyés par les colons pour nous trouver.

Les raids militaires au village sont quasi quotidiens et toujours dévastateurs, entre arrestation arbitraire, tir à vue dans les bâtiments et réquisition de maisons soi-disant à des fins militaires. Lors de notre séjour, un de ces raids coûtera la vie à Muhammad, 14 ans, abattu par un soldat. Le lendemain, les colons harcèleront les funérailles et l’armée empêchera certaines personnes de s’y rendre. A chaque incursion militaire, nous tremblons pour nos ami·es palestinien·nes qui risquent blessures, viols et tortures en prison.
En ce qui nous concerne, l’armée aura fini par nous capturer un dimanche matin, après avoir présenté un énième avis de fermeture de la zone, et demandé aux familles de s’en aller. L’ennui de la semaine d’emprisonnement n’était pas grand chose comparé à la peur des familles de devoir quitter leur lieu de vie.
Et en prison aussi, nous n’avons pas cessé de jouir de nos privilège de blanc·hes, entre les co-détenu·es palestinien·nes qui soufraient de nombreuses blessures après s’être fait tabasser par les gardiens, et les travailleur·euses migrant·es dont nous avons partagé les cellules, qui ont subi le racisme de la société israélienne. Israël vient d’ailleurs d’acter la possibilité d’utiliser maintenant la peine de mort sur les prisonnier·es palestinien·nes accusé·es d’avoir tué un citoyen israélien ou de terrorisme, accusation utilisée contre tout·e résistant·e palestinien·ne.
Nous serons les 6èmes internationaux déporté·es d’Al-Khalayel en moins de deux mois, dans une vaine tentative de l’État hébreu de vider, comme à Gaza, la Cisjordanie de tout·e observateur/trice international·e. 37 organisations ont également été interdites à Gaza et en Cisjordanie, dont Médecin Sans Frontières, car elles ont refusé de se plier à une nouvelle règle imposant de donner les noms de tous les travailleur·euses palestinien·nes.
Cet état colonial a été fondé par nos empires coloniaux en 1948, il est désormais de notre devoir de soutenir la résistance des peuples opprimés en lutte contre la colonisation. De l’Ukraine à la Kanaky, du Kurdistan au Myanmar, partout où les peuples en résistance le demandent, faisons vivre la solidarité internationale! Pour la Palestine, cela peut impliquer de s’y rendre, par exemple avec ISM ou de se mobiliser là où nous sommes avec des organisations telles que Boycott Désinvestissement Sanction.
-Camille et Théo
Post-scriptum : En février 2026, suite à l’emprisonnement d’habitants d’Al-Khalayel, puis à une attaque d’une extrême violence de la part des colons et de l’armée Israélienne au cours de laquelle plusieurs personne furent gravement blessées, les familles Abu Najeh et Abu Naim, derniers résidents de la vallée, ont quitté leurs maisons.
Un des neveux de la famille Abu Naim dira : « Nous sommes parti contre notre volonté, mais la terre reste là et retournera à ses détenteurs. Ce qui s’est passé est une attaque sérieuse qui demande une réponse. Des lieux peuvent être effacé de la carte mais ils restent en mémoire, et la ténacité de leurs habitant·es est une preuve de leur droit. La terre est à ses locataire et le restera, si dieux le veut. »















