Le macareux moine, emblème des côtes bretonnes, a fortement décliné ces derniers mois, avec des épisodes d’échouages massifs. Camille Robert, coordinatrice nationale du Réseau Echouage Oiseaux Marins sur la façade Atlantique (REOMA) et membre de l’association de la protection des oiseaux (LPO) raconte.
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Chaque hiver, les côtes françaises révèlent une réalité souvent invisible en mer : celle de la mortalité des oiseaux marins.
Cette année, l’échouage de plusieurs dizaines de milliers de macareux moines sur la façade atlantique a particulièrement marqué les esprits, suscitant de nombreuses interrogations sur l’ampleur du phénomène, ses causes et ses conséquences. Elle a aussi suscité une mobilisation sans précédent de bénévoles prêts à se relayer de jour comme de nuit pour sauver l’oiseau marin, emblème de la Ligue de Protection des Oiseaux.
Si ces images des échouages impressionnent, elles ne représentent pourtant qu’une partie de la réalité. Les oiseaux retrouvés sur le littoral ne sont que la fraction visible d’une mortalité qui se joue en mer, largement difficile à quantifier. Derrière cet épisode, se dessinent des mécanismes complexes, mêlant conditions météorologiques, disponibilité des ressources alimentaires et dynamiques océaniques.
Cet événement, bien que rare, n’est pas inédit. Il s’inscrit dans une série d’épisodes similaires déjà observés par le passé – comme l’épisode de 2014 – et interroge sur le rôle possible de facteurs environnementaux plus larges, notamment dans un contexte de changements globaux. Pour Mr Mondialisation, nous avons eu la chance d’échanger avec Camille Robert, de la LPO, dû à sa forte chasse en Bretagne.
Mr Mondialisation : Pouvez-vous vous présenter svp ?
Camille : « Je suis Camille Robert, coordinatrice nationale du Réseau Echouage Oiseaux Marins sur la façade Atlantique (REOMA). Je travaille dans l’équipe Mer et Littoral au sein du service de réduction des pressions sur la biodiversité à la LPO France. »
Mr Mondialisation : Peut-on estimer le nombre réel de macareux morts ?
Camille : « Environ 41 000 oiseaux ont été retrouvés échoués sur la façade atlantique française. Toutefois, il est difficile d’estimer le nombre réel d’individus morts en mer. Les oiseaux retrouvés sur le littoral ne représentent que la partie visible du phénomène.
Une estimation plus précise nécessiterait l’utilisation de modèles de dérive inverse – similaires à ceux développés pour les mammifères marins – et dépend de nombreux facteurs : flottabilité des cadavres, courants, vents ou encore conditions climatiques. Nous ne sommes qu’au début de l’analyse de ce phénomène. »
Mr Mondialisation : Cet épisode est-il exceptionnel ?
Camille : « Un événement très similaire avait déjà été observé en 2014, avec près de 43 000 macareux échoués sur les côtes françaises.
Si ces chiffres peuvent paraître impressionnants, ce type de phénomène n’est pas totalement inédit, mais il reste relativement rare. La visibilité de ces mortalités massives est en grande partie conditionnée par les tempêtes et les courants, qui favorisent l’arrivée simultanée d’un grand nombre de cadavres sur le littoral.
En réalité, une vague de mortalité des macareux se produit probablement chaque année en mer, mais elle passe souvent inaperçue car les oiseaux ne sont pas systématiquement poussés vers les côtes. Les échouages massifs rendent simplement ces phénomènes visibles, offrant aux scientifiques l’occasion d’étudier et de documenter les causes et l’ampleur de ces pertes.
Cette perspective rappelle que ces épisodes, bien que spectaculaires, s’inscrivent dans un cycle naturel de mortalité qui se joue en grande partie hors de notre regard. »

Mr Mondialisation : Quelles sont les causes les plus probables ?
Camille : « Les analyses menées ont permis d’écarter la piste de la grippe aviaire. Les examens montrent des oiseaux maigres à très maigres, avec une perte de masse pouvant atteindre 30 à 50 %, ainsi qu’un état de déshydratation et un contenu digestif vide. Ces éléments orientent vers une hypothèse d’épuisement physiologique.
Les tempêtes pourraient avoir modifié la répartition des ressources alimentaires, en les rendant moins accessibles, notamment car situées plus en profondeur. Les macareux, qui plongent généralement à une dizaine de mètres (mais peuvent atteindre jusqu’à 60 mètres), auraient ainsi rencontré des difficultés accrues pour se nourrir, en particulier les individus les moins expérimentés.
Un lien direct avec une diminution globale des ressources halieutiques ne peut toutefois pas être établi à ce stade. »
Mr Mondialisation : Les tempêtes suffisent-elles à expliquer la situation ?
Camille : « Non, les tempêtes à elles seules ne permettent pas d’expliquer l’ampleur des échouages observés. Elles constituent un facteur important, mais s’inscrivent dans un ensemble de mécanismes qui ont probablement agi simultanément.
« Les conditions météorologiques […] peuvent d’une part fragiliser les individus en augmentant leurs dépenses énergétiques, et d’autre part favoriser l’échouage des cadavres en les poussant vers le littoral. »
Les conditions météorologiques, notamment la succession de tempêtes, peuvent d’une part fragiliser les individus en augmentant leurs dépenses énergétiques, et d’autre part favoriser l’échouage des cadavres en les poussant vers le littoral. Elles rendent ainsi le phénomène plus visible, sans nécessairement en être l’unique cause.
D’autres facteurs entrent en jeu. L’âge des individus, par exemple, peut influencer leur capacité à faire face à des conditions difficiles, les oiseaux les plus jeunes étant généralement moins expérimentés pour accéder à des ressources alimentaires devenues moins disponibles ou plus difficiles d’accès. La répartition des ressources alimentaires constitue également un élément clé.
Enfin, des modifications plus larges des courants océaniques peuvent aussi intervenir, en influençant la distribution des masses d’eau et, par conséquent, celle des ressources alimentaires. »

Mr Mondialisation : Le changement climatique joue-t-il un rôle ?
Camille : « Le changement climatique peut être considéré comme un facteur aggravant, même s’il ne peut pas, à lui seul, expliquer l’événement observé.
Ces changements peuvent rendre les proies moins accessibles, en les déplaçant vers d’autres zones ou à des profondeurs différentes, ce qui complique leur exploitation, en particulier pour les individus les plus vulnérables. Dans ce contexte, le changement climatique peut accentuer des déséquilibres déjà existants et augmenter la probabilité d’épisodes de mortalité comme celui observé.
« Les modifications des paramètres océaniques, telles que la température de l’eau, la salinité ou encore la dynamique des courants, peuvent influencer la disponibilité et la répartition des ressources alimentaires des macareux. »
Cependant, il convient de replacer cet événement à une échelle plus globale. La population mondiale de macareux est estimée à plusieurs dizaines de millions d’individus. Mais seule l’étude et le suivi des colonies pourront nous renseigner sur l’impact réel de cet épisode à long terme.
L’enjeu principal réside désormais dans l’analyse des conséquences sur le succès reproducteur des colonies. C’est en suivant ces indicateurs dans le temps qu’il sera possible d’évaluer l’impact réel de ces événements et d’identifier d’éventuelles tendances à long terme. »
Mr Mondialisation : Certaines populations sont-elles plus touchées ?
Camille : « Les données disponibles ne permettent pas encore de déterminer précisément les classes d’âge les plus touchées. Les oiseaux échoués présentent une diversité d’âges, même si une dominance de jeunes individus semble se dessiner. Les individus plus âgés pourraient présenter un meilleur taux de survie, certains ayant été retrouvés vivants et pris en charge en centre de soins.
Les analyses en cours permettront d’affiner ces résultats. Concernant l’origine des oiseaux, les bagues retrouvées indiquent qu’ils proviennent principalement de colonies d’Europe du Nord, notamment des îles britanniques. »
Mr Mondialisation : Quel impact sur la reproduction ?
Camille : « Chez le macareux moine, chaque couple ne produit généralement qu’un seul œuf par an. Cela signifie que la perte d’adultes reproducteurs peut avoir un effet direct sur la reproduction de la saison en cours, en réduisant le nombre de couples capables de pondre et d’élever un poussin. À l’échelle mondiale, la population de macareux compte plusieurs dizaines de millions d’individus.
En revanche, si ce type d’événement devenait plus fréquent ou plus intense, notamment sous l’effet de changements environnementaux, à long terme, il pourrait réduire le nombre d’adultes reproducteurs et affecter la dynamique des populations, avec des conséquences possibles sur le succès reproducteur des colonies et la stabilité des effectifs. »
Mr Mondialisation : Quels suivis sont en cours ?
Camille : « Plusieurs suivis scientifiques sont menés : analyse des données d’échouages, mesures biométriques, détermination de l’âge et de l’origine des individus, ainsi que des suivis sur les colonies, notamment britanniques. »
Mr Mondialisation : Les aires marines protégées jouent-elles un rôle ?
Camille : « En théorie, oui. Les aires marines protégées (AMP) ont pour objectif de préserver les écosystèmes et les ressources halieutiques. En protégeant les zones de pêche et en limitant les activités humaines, elles permettent aux populations de poissons et autres proies des macareux moines de se maintenir ou de se reconstituer, ce qui améliore la disponibilité alimentaire pour ces oiseaux.
Cette protection locale peut avoir des effets positifs au-delà des limites des AMP, car les macareux se déplacent pour se nourrir et peuvent bénéficier indirectement de la concentration de ressources dans ces zones protégées. Elles contribuent à renforcer la résilience des colonies en garantissant un accès régulier à des ressources alimentaires essentielles. »
Mr Mondialisation : Que peuvent faire les citoyens ?
Camille : « Le signalement des oiseaux échoués, avec l’application NaturaList, par exemple, permet d’améliorer la connaissance de l’ampleur des événements et d’alimenter les bases de données scientifiques.
Depuis quelques années, la LPO a mis en place le Réseau National Échouages Oiseaux Marins Atlantique (REOMA), afin de permettre notamment de centraliser ces informations et de mieux documenter les épisodes d’échouages massifs, et de sauvetage dans certains cas. Grâce aux nombreux bénévoles du REOMA, un suivi protocolé est mis en place chaque hiver et permet d’avoir des estimations fiables des échouages sur la façade atlantique.
Il est également essentiel de se rapprocher des associations et structures compétentes, que ce soit des refuges, des centres de soins, ou autres autour de chez vous. Elles vont ainsi coordonner ces suivis et orienter les actions à adopter pour éviter l’affolement de personnes qui pensent bien faire.
Enfin, chacun peut contribuer en relayant les bonnes pratiques : éviter de manipuler les animaux sans précaution, limiter le dérangement et suivre les consignes diffusées par les structures spécialisées. Vous pouvez également faire un don à ces associations. »
– Propos recueillis par Mauricette Baelen
Source photo de couverture : deux macareux moines. Unsplash















