Le 31 mars 2026,  une série de détonations a secoué Bujumburala capitale économique du Burundi. Dans le quartier populaire de Musaga, les vitres ont éclaté, des toitures ont été arrachées. Des familles ont fuient dans la panique. Lumière sur une catastrophe loin d’être résolue.

La réalité derrière les détonations : un incendie dans un dépôt de munitions de l’armée burundaise. L’incendie aurait été provoqué par un court-circuit électrique. Le bilan officiel a fait état de 13 mort·es et 54 blessé·es, tandis que des centaines de riverains ont vu leurs maisons endommagées et leur quotidien bouleversé.

Au-delà du drame humain, cette explosion pose une question beaucoup plus large : pourquoi des dépôts d’armes et des camps militaires se trouvent-ils aujourd’hui au cœur de quartiers où vivent des milliers de familles ? Cette situation révèle la réalité d’une urbanisation rapide qui rattrape des infrastructures militaires construites à une époque où les villes étaient bien plus petites.

Une photo du panache de fumée prise le jour de l’incident.

Une bombe à retardement présente dans plusieurs pays du continent africain

Le Burundi n’est malheureusement pas un cas isolé. En 2002, l’explosion d’un dépôt de munitions à Ikeja, près de Lagos au Nigeria, provoque la mort de plus d’un millier de personnes. Beaucoup périssent en tentant de fuir les explosions. En 2007, un dépôt militaire explose à Maputo, au Mozambique, provoquant plusieurs dizaines de morts et des centaines de blessés.

En 2012, c’est au tour du camp militaire de Mpila, à Brazzaville, de connaître une catastrophe similaire. Des quartiers entiers sont détruits, des centaines de personnes perdent la vie et des milliers d’autres se retrouvent sans logement. Dans chacune de ces tragédies, un point commun apparaît : les installations militaires étaient entourées de quartiers résidentiels.

Des villes qui grandissent plus vite que leur planification

L’Afrique connaît l’une des urbanisations les plus rapides du monde. Chaque année, des millions de personnes rejoignent les centres urbains à la recherche d’emplois, de services publics ou simplement d’une vie meilleure. Mais cette croissance dépasse souvent les capacités de planification des États. Les villes s’étendent sans véritable maîtrise du foncier, les lotissements se multiplient, les quartiers informels gagnent du terrain et les anciennes zones périphériques deviennent progressivement des quartiers densément habités.

À Ouagadougou, Abidjan ou Bamako, les villes ont progressivement absorbé des infrastructures qui avaient été construites à l’écart des populations. À Nairobi, les anciennes bases militaires sont désormais encerclées par l’expansion de la capitale kényane. Et c’est précisément ce phénomène qui s’est produit à Bujumbura.

Le professeur Bernard Sindayihebura, spécialiste des questions environnementales et territoriales à l’Université du Burundi, souligne que Bujumbura a connu une urbanisation galopante, avec une augmentation de la densité estimée à près de 230 % entre 1990 et 2024. Cette croissance rapide s’est accompagnée d’une occupation progressive de zones à risque, souvent sans planification adéquate.

Une photo de l’incendie du camp militaire.

Permis de construire obtenu légalement

Pamphile Malayika, expert en urbanisation et ancien député, fait savoir que des camps militaires de Bujumbura ont été construits au cours de la période coloniale belge avant 1960. À cette époque, les quartiers de l’ancienne ville de Bujumbura n’étaient pas nombreux. Les camps militaires étaient sur les périphéries de la ville, avec une distance obligatoire d’au moins 500 mètres des maisons d᾽habitations.

Puis, l’agglomération n’a cessé de grandir jusqu’à ce que les camps militaires se retrouvent au centre des habitations. Les habitations sont allées jusqu’à empiéter les espaces de servitude militaire délimitant les camps. Pourtant, ces zones tampon incluent des distances de recul par rapport aux habitations et toute construction y est strictement interdite.

Une photo des restes d’un projectile tombé dans une habitation de Bujumbura.

Ces espaces ont été construites avec la complicité des autorités administratives. En effet, le Code de l’urbanisme, de l’habitat et de la construction spécifie que toute personne physique ou morale qui désire obtenir un terrain à bâtir à l’intérieur du périmètre urbain doit adresser une demande écrite au Ministre en charge de l’urbanisme, de l’habitat et de la construction (article 41).  De plus,  nul ne peut dans un centre urbain, entreprendre une construction de quelque nature que ce soit, sans autorisation préalable délivrée par le Ministre en charge de l’urbanisme (article 112). L’autorisation est matérialisée par un permis de construire.

Ces espaces entourant les camps militaires ont été également construits avec la complicité des autorités militaires. Le Code spécifie que nul ne peut entreprendre le lotissement d’un terrain sans un permis de lotissement (article 84). Le permis de lotissement est délivré après consultation des représentants des services chargés de la protection de l’environnement et des établissements militaires.

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Délocalisation des camps militaires dans les villes : une solution durable

La question devient sensible : entre populations et camps militaires, qui doit céder l’espace urbain ? Le porte-parole de l’armée burundaise, Gaspard Baratuza, estime que ce sont les populations qui se sont progressivement rapprochées des camps militaires, lesquels existaient bien avant l’expansion urbaine. Selon lui, les installations militaires ont une valeur stratégique qui rend leur déplacement difficile.

Mais pour Gaspard Kobako, expert en urbanisation, c’est l’inverse. Selon lui, « entre la population et les camps militaires, ce sont les camps qui doivent être délocalisés ». Il souligne que les habitant·es installé·es autour de ces sites ont acquis leurs parcelles légalement, ce qui rend difficile toute politique d’expulsion sans injustice sociale.

Mieux vaut prévenir que guérir

Des recherches menées par le Lincoln Institute of Land Policy rappellent que la prévention des risques urbains est moins coûteuse que la gestion des catastrophes. Sur le terrain, les habitants restent les premières victimes de cette proximité.

En attendant une éventuelle délocalisation, que ce soit des camps ou des habitations, Gaspard Kobako recommande des mesures immédiates : retirer les munitions et équipements dangereux des zones urbaines afin de réduire les risques pour les populations. Pour cet expert, la question n’est plus seulement sécuritaire, mais relève désormais d’une responsabilité politique et urbaine face à des risques connus. Les nouvelles implantations devraient respecter les schémas directeurs d’aménagement du territoire et les normes de sécurité prévues par les plans urbains nationaux et locaux.

Le cas échéant, toute mesure de déplacement des populations doit s’accompagner d’une indemnisation juste et transparente, ou de solutions de relogement dignes. Il est essentiel d’éviter que les populations paient le prix d’un manque de planification passé.

Landry Ingabire


Photo de couverture. Bujumbura. 2024. Wikimedia.

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