Depuis avril 2023, la guerre fratricide entre les Forces armées soudanaises du général Abdel Fattah al-Burhan et les Forces de soutien rapide de Mohamed Hamdan Dagalo, dit Hemedti, a fracturé le Soudan en une immense tragédie humaine. En dépit de cette confrontation, réduire ce conflit à un simple duel pour le pouvoir à Khartoum masque une réalité géopolitique majeure : la prolongation de cette guerre dépend d’un vaste écosystème criminel et transnational.
La division des soutiens extérieurs dans la guerre au Soudan reflète une lutte d’influence géopolitique régionale. L’Égypte, l’Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie appuient les Forces armées soudanaises (SAF) pour préserver l’État central et stabiliser la mer Rouge, tandis que les Émirats arabes unis (EAU) soutiennent les Forces de soutien rapide (FSR) pour sécuriser leurs intérêts économiques et géostratégiques.

Une lutte d’influence géopolitique régionale
Leurs ambitions de L’Égypte, de l’Arabie saoudite, du Qatar et de la Turquie, qui aident les SAF dans cette guerre, diffèrent. Selon Africa Defense Forum, l’Égypte voit dans l’armée régulière le garant de la stabilité du Soudan. Elle craint l’émergence d’un État dirigé par des milices à ses frontières alors qu’elle partage des intérêts vitaux et sécuritaire, notamment sur le bassin du Nil et la mer Rouge. L’Arabie saoudite, elle, cherche à stopper l’extension du conflit pour protéger ses côtes sur la mer Rouge et éviter l’émergence d’une base ennemie ou d’une arrivée migratoire massive. De plus, elle mise sur l’armée régulière pour garantir sa sécurité alimentaire à long terme via des investissements agricoles potentiels.
Quant à la Turquie, selon Jeune Afrique, Ankara cherche à étendre son influence géopolitique en Afrique de l’Est et le long de la mer Rouge. Le soutien aux SAF permet à la Turquie de consolider des partenariats diplomatiques et militaires officiels avec l’État soudanais. Le Qatar lui, apporte un soutien diplomatique et politique aligné sur la préservation des institutions étatiques soudanaises face aux paramilitaires.
Au cœur de l’économie : l’or
Les FSR, soutenues par les EAU, contrôlent les principales zones de production d’or au Soudan. Les mines du Darfour et du Kordofan alimentent un circuit d’exportation illégal très lucratif. Extrait dans des conditions rudimentaires, le minerai quitte le pays en contournant les canaux officiels de l’État via des filières d’exportation clandestines. L’or transite massivement par des réseaux frontaliers poreux vers les Émirats arabes unis, et en contrepartie, les liquidités générées par cette manne aurifère permettent aux belligérants d’entretenir des chaînes d’approvisionnement militaire sophistiquées.
Selon le rapport de Swissaid, les EAU se sont imposés comme une plaque tournante mondiale du commerce de l’or à l’origine controversée, notamment de l’or provenant de zones de conflit.
« En 2024, le pays a importé 1392 tonnes d’or, pour une valeur de 105,4 milliards de dollars américains, se plaçant au deuxième rang mondial des importateurs et se rapprochant toujours plus de la Suisse. Les EAU se sont une nouvelle fois affirmés comme la principale destination de l’or africain, avec 748 tonnes importées, soit une hausse de 18 % par rapport à l’année précédente. »
Cependant, l’or n’est pas le seul leit motiv. La lutte contre l’islamisme politique s’inscrit également dans les objectifs des EAU. Ces derniers soupçonnent l’état-major des SAF d’être perméable aux réseaux islamistes de l’ère Omar el-Béchir (notamment les Frères musulmans), que les EAU combattent farouchement dans la région.
Un choc économique qui dépasse les frontières du Soudan
Le conflit a détruit le tissu productif soudanais et brisé les flux commerciaux régionaux. Le cas le plus alarmant concerne le Soudan du Sud, dont l’économie dépend des pipelines traversant le territoire soudanais pour exporter son pétrole vers les marchés mondiaux. Les destructions d’infrastructures pétrolières asphyxient les finances publiques de Juba.
Parallèlement, des pays enclavés, comme la République centrafricaine, subissent une inflation galopante à cause de l’arrêt des importations transfrontalières de biens de première nécessité. De manière plus globale, comme le souligne l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS), la paralysie des hubs de transport soudanais et l’insécurité en mer Rouge perturbent gravement les chaînes logistiques, pénalisant directement l’Égypte et l’Arabie saoudite d’où leur implication dans le conflit.
La militarisation de la région et le transnationalisme de la guerre
La guerre au Soudan catalyse la militarisation régionale, qui menace d’embraser la Corne de l’Afrique, le Sahel et la mer Rouge. Pour certaines puissances régionales, la guerre ne concerne pas uniquement le Soudan lui-même, mais aussi leurs propres intérêts en matière de sécurité nationale, ainsi que leur volonté d’étendre leur influence dans un ordre régional en pleine évolution et de plus en plus disputé.
Selon l’International Cris Group, les pays voisins du Soudan peuvent être entraînés dans le conflit en raison des avantages qui leur sont offerts pour servir de plateformes de transit pour les armes et les approvisionnements. Ces dynamiques risquent d’aggraver les lignes de fracture déjà existantes dans la Corne de l’Afrique et pourraient potentiellement entraîner la convergence de plusieurs conflits régionaux, avec le Soudan comme épicentre.
International Cris Group mentionne que les FSR s’appuient fortement sur des réseaux de recrutement à travers le Tchad, la Libye, le Niger et la Centrafrique. Des milliers de combattants sahéliens s’aguerrissent sur le front soudanais. Le retour des mercenaires lourdement armés et entraînés dans leurs pays d’origine fait peser une menace existentielle sur les régimes du Sahel, obligeant ces derniers à basculer dans une posture de militarisation intérieure accrue.
Un autre enjeu de la guerre soudanaise est le risque de la contagion des conflits ethniques. Les alliances de part et d’autre de la frontière tchado-soudanaise créent un risque d’entraînement direct. L’International Crisis Group met en garde contre l’impact de la guerre au Darfour, qui exacerbe les tensions intercommunautaires dans l’est du Tchad et pousse les factions locales à s’armer.
Une guerre qui détruit les écosystèmes
Cette guerre engendre une catastrophe environnementale majeure. Les combats détruisent les écosystèmes et aggravent la vulnérabilité du pays face au dérèglement climatique. Les déplacements internes de populations, la rareté des ressources et les facteurs socio-économiques intensifient la déforestation, la surpêche et le surpâturage, fragilisant davantage des écosystèmes déjà vulnérables. Selon le Conflict and Environnent Observatory (CEOBS)
« Alors que les zones protégées du Soudan étaient déjà confrontées à des menaces croissantes dont la dégradation de l’environnement, l’expansion des infrastructures, le changement climatique, l’empiètement agricole, la pollution et aux espèces invasives, le conflit a exacerbé certaines de ces pressions, tout en créant de nouveaux défis »
Toujours selon le CEOBS, le Soudan compte 23 zones protégées couvrant à la fois des habitats terrestres et marins, qui jouent un rôle essentiel dans la conservation de la biodiversité et la gestion durable des ressources. En raison de sa situation géographique, le pays revêt une grande importance pour les routes de migration saisonnière de la faune, reliant les écosystèmes à travers la région et se connectant à la mer Rouge et à l’Europe via la voie de migration Afrique de l’Est-Eurasie, un couloir critique pour la migration des oiseaux.
La Gezira, pilier de la sécurité alimentaire soudanaise
Située au cœur du Soudan, entre le Nil Bleu et le Nil Blanc, la région de la Gezira (Al-Jazirah) constitue le véritable centre de gravité agricole et économique du pays. Elle abrite le Gezira Scheme (le projet de Gezira), historiquement reconnu comme le plus vaste périmètre agricole irrigué d’un seul tenant au monde, s’étendant sur environ 880 000 hectares. Loin d’être une simple zone de production, la Gezira est le garant historique de la souveraineté et de la sécurité alimentaires du peuple soudanais.
Sudan Human Rights Hub alerte quant à la détérioration de cette zone depuis la guerre :
« Depuis le début de la guerre, en Avril 2023, ce système s’est drastiquement effondré laissant des millions de personnes sous l’insécurité alimentaire. »
Bien que les facteurs climatiques soient aussi impliqués dans la réduction de la récolte, l’analyse de Sudan Human Rights Hub montre que la diminution de la production agricole du Soudan est directement liée au conflit armé, aux déplacements forcés de population et aux perturbations des infrastructures.
La guerre au Soudan ne se joue donc pas uniquement sur les champs de bataille. Elle se prolonge dans les ressources naturelles jusque dans les écosystèmes. Le paradoxe est donc manifeste : la richesse d’un pays devient le carburant de sa propre destruction. Mettre fin à cette guerre ne signifiera donc pas seulement de faire cesser les armes mais aussi de protéger les ressources naturelles et reconstruire une agriculture capable de nourrir les populations.
– Therence Hategekimana
Photo de couverture : Mohamed Hamdan Dagalo dit Hemedti, des Forces de soutien rapide (FSR). Wikimedia.






