Après nos deux premiers articles du dossier portant sur le mouvement d’opposition à la vaccination à travers l’épidémiologie et le droit, mais aussi l’histoire, nous nous sommes intéressés à la dimension sociologique. L’objectif ? Comprendre et décrypter ce qui se cache derrière l’étiquette « antivax ». Mr Mondialisation a fait le point pour vous.

Dans cet article, on décrypte les phénomènes sociaux qui conduisent, de la part de certains individus, au développement d’une défiance envers les vaccins. On réalise également une analyse sociologique des conséquences liées à la catégorisation de certains individus comme « antivax », voire « complotistes ».

Ces dénominations relèvent d’abus de langage et homogénéisent une réalité très disparate, ce qui a pour conséquence la stigmatisation de toute personne exprimant une certaine réticence vis-à-vis d’un ou plusieurs vaccins.

Ceci cristallise deux groupes sociaux : les « pro-vaccin » et les « anti-vaccin », ce qui crée une « frontière symbolique » et vient ainsi renforcer les oppositions sans ouvrir une possibilité de débat constructif. La méconnaissance de la définition exacte et des enjeux du complotisme mène parfois à des confusions et conduit à une désignation de toute personne réticente au vaccin comme « complotiste », ce qui renforce davantage la tendance décrite précédemment.

Comment expliquer la défiance envers les vaccins ?

1. Les biais cognitifs

Le cerveau humain présente un certain nombre de biais cognitifs qui jouent un rôle considérable dans l’analyse que les individus font de la vaccination et des risques liés à cette pratique. En effet, la connaissance de ces biais permet d’expliquer ce qui conduit parfois à la peur vis-à-vis des vaccins, mais aussi d’analyser l’efficacité des argumentaires antivaccin sur le cerveau humain.

La crainte liée aux vaccins conduisant à un refus de se faire vacciner ou de faire vacciner ses enfants peut s’expliquer par un premier biais cognitif qui se caractérise de la manière suivante : naturellement, le cerveau humain se focalise davantage sur les conséquences de nos actions que sur les conséquences de notre inaction.

C’est pourquoi, lorsqu’il existe un doute quant au danger lié à un vaccin, l’individu sera plus tenté de ne pas agir par peur des conséquences du vaccin sur sa santé, quand bien même la pathologie dont protège le vaccin pourrait avoir des conséquences plus graves.

Le phénomène « d’effet négatif » vient également renforcer cette tendance naturelle. En effet les individus « sont plus enclins à partager des histoires et des images sur les préjudices et les tragédies que des contenus neutres ou positifs ».

Un autre biais cognitif explique alors pourquoi les individus sont particulièrement réceptifs aux informations évoquant un danger lié à un vaccin : c’est « l’effet cocktail party ». En effet, dans un contexte où le cerveau reçoit plusieurs informations en même temps (comme lors d’un cocktail où plusieurs discussions ont lieu au même moment), le cerveau humain a une tendance naturelle à sélectionner les informations qui traitent d’un danger particulier. Ce phénomène s’applique aujourd’hui parmi la multitude d’informations que les individus reçoivent via les médias et réseaux sociaux : les informations relatives aux potentiels dangers liés à un vaccin sont davantage remarquées et donc retenues par les individus, ce qui explique la résonance des argumentaires antivaccin.

Ainsi, les biais cognitifs de notre cerveau peuvent être la cause d’une réelle rupture entre opinion publique et faits scientifiques. Le professeur Gérald Bronner distingue quatre raisons expliquant cette rupture :

  • la viralité (les informations relatives aux potentiels dangers sont aujourd’hui relayés de façon massive),
  • la motivation (des personnes souhaitant relayer un danger),
  • la pression concurrentielle (en cas de manque d’information, les individus préfèrent adopter le principe de précaution)
  • et enfin le biais de confirmation (l’individu retient plus facilement les informations conformes à son avis initial).

Ainsi, les biais du cerveau humain expliquent l’efficacité de la « démagogie cognitive », c’est-à-dire que les argumentaires contre la vaccination utilisent plusieurs biais cognitifs rendant les individus très réceptifs à leurs thèses.

Je m'abonne à Mr Mondialisation
 

2. Le rôle du contexte sociétal

80 % des préadolescents sont vaccinés contre le papillomavirus selon les recommandations en Grande-Bretagne, Australie ou en Scandinavie, tandis qu’en France, seulement 25% le sont. Ainsi, le contexte des différents pays peut être plus ou moins favorable au développement de l’hésitation vaccinale. Alain Fischer relève quatre principales causes de la méfiance vis-à-vis des vaccins :

  • la « mauvaise science » (les médecins relayant des fausses informations relatives à la dangerosité des vaccins comme lors de l’affaire Wakefield, évoquée dans notre dernier article),
  • les intérêts financiers (vente de livres, de médicaments alternatifs, entre autres),
  • l’instrumentation politique (par l’opposition au pouvoir souhaitant alimenter l’hostilité des citoyens)
  • et les intérêts idéologiques (religieux ou autres).

En France, comme nous l’avons expliqué dans notre dernier article, les nombreux scandales sanitaires ont fait altéré la confiance de la population envers les vaccins mais, plus généralement, envers la médecine et les pouvoirs publics. Ainsi, il est devenu commun de remettre en question l’expertise médicale, ce qui, selon Romy Sauvayre, interroge la notion de la preuve dans la question de la défiance grandissante envers les vaccins.

En effet, l’administration d’une preuve scientifique pour démontrer l’efficacité ou à l’inverse la dangerosité d’un vaccin semble essentielle pour assurer l’adhésion des individus. Or, après l’étude de la controverse scientifique Wakefield autour du vaccin contre la rougeole en 1998, entre les épidémiologistes et les cliniciens, Sauvayre note que les relais des preuves ont joué un rôle tout aussi important dans l’adhésion de la population aux différents résultats. En effet, les études épidémiologiques et cliniques ont fourni des preuves scientifiques et ont par conséquent acquis l’adhésion de certains groupes d’individus, quand bien même leurs résultats étaient contraires.

On constate donc que la preuve ne se suffit pas à elle-même pour déclencher l’adhésion, mais comme l’écrit Sauvayre :

« le processus d’adhésion se nourrit également de la confiance accordée aux médiateurs des éléments de preuve mis à disposition des individus sociaux. Les mécanismes de la croyance sont ainsi aux prises avec des dynamiques sociales et cognitives qui conduisent à des perceptions différenciées de la preuve »

Ainsi, l’adhésion ou non des individus à l’argumentaire antivaccin s’inscrit dans un contexte politique et social largement dépendant des médias relayant l’administration de la preuve.

3. Un militantisme organisé autour de l’hésitation vaccinale :

Depuis les années 1980 s’observe l’apparition d’une épidémiologie populaire qui vient concurrencer l’expertise médicale. Ce « prolongement des savoirs épidémiologiques dans l’espace des mouvements sociaux » (Calvez, M.) donne ainsi lieu à des regroupements d’individus autour d’argumentaires antivaccin. La thèse de François Van Schalkwy montre ainsi comment les militants antivaccin utilisent les réseaux sociaux pour diffuser leurs argumentaires dans lesquels ils s’approprient les résultats de travaux scientifiques pour convaincre leur audience.

Se déroule alors un phénomène de « chambre d’écho » : les militant·s ayant les mêmes idées se retrouvent ensemble, s’échangent les sources soutenant leur thèse et ignorent les informations qui vont à l’encontre de ce qu’ils et elles pensent. Ainsi, « il en résulte que les messages anti-vaccins et pro-vaccins sont partagés et reproduits dans des groupes isolés, ce qui polarise encore plus ces opinions divergentes ».

On assiste alors à l’augmentation de la diffusion d’informations par les profanes, ce qui implique une nouvelle responsabilité pour les scientifiques et chercheurs qui se doivent de communiquer davantage sur leurs résultats pour compenser les informations erronées que l’on peut trouver notamment sur Internet. Cependant, la communication du « haut » vers le « bas » (des professionnels de santé vers les profanes) ne fonctionne pas toujours, voire renforce la défiance face un réel refus de réflexivité par les individus soutenant les thèses antivaccin.

Source : grumpyoldteacher.com

La stigmatisation comme renforcement antivax

1. L’apparition d’une « frontière symbolique » 

La constitution de groupes d’individus développant une forme de méfiance voire de défiance vis-à-vis de la vaccination a donné naissance au terme « antivaccin ». Les « antivax » sont ainsi désignés à la fois par les professionnels de santé et les profanes comme des individus refusant la vaccination. Cependant, derrière ce terme générique se cache une diversité de situations, et la désignation de ces individus comme « antivax » donne lieu à un phénomène de stigmatisation qui vient renforcer davantage le phénomène contre lequel on souhaite lutter.

C’est sur cette frontière qu’a appuyé Emmanuel Macron lorsqu’il affirma haut et fort « emmerder » les non-vaccinés, participant ainsi à renforcer une supposée opposition entre deux « groupes » bien distincts … à l’approche des présidentielles de 2022, et dans un contexte difficile de résurgence des cas de contamination de COVID-19.

En effet, le terme « antivaccin » constitue « une étiquette délégitimante ancrée dans l’univers symbolique de la Science » : l’antivax est considéré tantôt comme un individu niant l’efficacité des vaccins et donc la science, tantôt comme un individu rationnellement égoïste adoptant un comportement de passager clandestin.

La figure de l’antivax n’est donc pas prise au sérieux et est largement stigmatisée, que ce soit par les profanes ou par les professionnels de santé. Ainsi, la désignation de tout individu méfiant vis-à-vis des vaccins comme « antivax » provoque non seulement une « occultation de la diversité des acteurs mobilisés », mais aussi « une assimilation des doutes et critiques au refus radical du principe de vaccination ».

On nie ici la grande diversité des cas puisque certains individus n’expriment une méfiance que vis-à-vis d’un seul vaccin ou de plusieurs vaccins en particulier, tandis que d’autres rejettent la vaccination en elle-même, ce qui relève de deux analyses complètement différentes. Ainsi, le terme « antivaccin » crée une « frontière symbolique faisant de l’anti-vaccinalisme une déviance », et conduit tout individu à se positionner soit comme pro-vaccin et donc pro-science, soit comme antivaccin et donc comme anti-science.

Ceci cristallise donc deux groupes sociaux antagonistes, fondés sur une base artificielle car non représentative de l’hétérogénéité des situations. La délégitimation du groupe des individus désignés comme « antivaccin » a pour conséquence de provoquer des stratégies de défense de la part des individus stigmatisés, qui viennent elles-mêmes renforcer l’opposition entre les deux groupes et donc la stigmatisation de départ.

2. Une confusion avec les dérives complotistes

Les individus désignés comme « antivaccin » sont parfois également désignés comme « complotistes » dans les discours de délégitimation que nous avons abordés plus haut. Cependant, une étude sociologique des théories du complot permet de distinguer clairement l’hésitation vaccinale du conspirationnisme.

Les théories du complot peuvent être définies comme une « conviction profonde, à la fois déterministe et essentialiste, qu’un groupe ou un individu omnipotent, navigant aux marges de la société, contrôle secrètement, en totalité ou en partie, l’ordre politique et social ». Ainsi, il est essentiel de préciser qu’il n’y a pas de lien évident entre hésitation vaccinale et théorie du complot : l’hésitation vaccinale d’un individu peut découler d’une adhésion à une théorie du complot mais peut aussi trouver sa source ailleurs.

On peut parler de complotisme lorsque le complot « devient la grille systématique et systémique à travers laquelle l’ensemble de l’histoire humaine est lu et interprété » : ce n’est pas le cas pour toute personne ne souhaitant pas être vaccinée. Ainsi les catégories d’« antivaccin » ou de « complotiste » demeurent des « catégories hétéro-déterminées » et des « labellisations exogènes » qui doivent être utilisées avec précaution car elles provoquent une stigmatisation et un rejet de certains individus en les figeant dans des groupes perçus à tort comme homogènes.

Camille Bouko-Levy, et Noémie Fontaine


Photo de couverture : Le gouverneur Tom Wolf se rend à la pharmacie See-Right de Harrisburg afin d’évoquer les réticences face à la vaccination contre la COVID-19 en Pennsylvanie et de mieux comprendre comment cette pharmacie de quartier vaccine les habitants. Harrisburg, Pennsylvanie, 22 avril 2021. Wikimedia.

- Cet article gratuit, indépendant et sans IA existe grâce aux abonnés -
Donation