Deux ans après la loi EGalim, la France exporte toujours des milliers de tonnes de pesticides interdits dans l’UE, selon une enquête de Vert de rage, Public Eye et Unearthed. Malgré les promesses gouvernementales, ce scandale sanitaire et environnemental « indécent » permet aux géants de l’agrochimie de contourner la loi en toute impunité.
En 2023, la France autorisait l’exportation de près de 7300 tonnes de pesticides interdits par la réglementation européenne. En tête de liste des molécules commercialisées, on retrouve la picoxystrobine, un fongicide utilisé principalement dans les cultures de céréales et de soja. En juillet 2025, la loi Duplomb a fini d’achever le scandale.
« Cet actif a été interdit dans l’UE en 2017 en raison de son potentiel génotoxique ainsi que sa toxicité pour les organismes aquatiques et les vers de terre. En 2023, la multinationale Corteva a expédié plus de 3000 tonnes de ce pesticide sous forme de substance pure, assez pour traiter une superficie de 50 millions d’hectares, soit presque la taille de la France métropolitaine », détaille Public Eye, une des organisations à l’origine de l’enquête.
Le Brésil et l’Ukraine en tête des importateurs
Avec Vert de rage (France 5), Unearthed (Greenpeace) et d’autres, Public Eye dénonce : la France autorise l’export de pesticides bannis sur le territoire, vers des pays aux normes plus laxistes et populations moins protégées.
« Les données le montrent : plus de 80 % du volume total de pesticides interdits exporté en 2023 était destiné à des pays à revenu faible ou intermédiaire, où leur utilisation présente des niveaux de risques extrêmement élevés ». Le Brésil se place ainsi comme principal importateur de ces produits, suivi par l’Ukraine, les USA et la Russie.

Les conséquences de ce commerce mortifère touchent d’abord les pays importateurs, qui peinent à réguler ces pesticides. « Au Brésil, immense réservoir de biodiversité, l’insecticide fipronil a causé la mort de centaines de millions d’abeilles ces dernières années », note le rapport. Cela s’ajoute à la pollution des eaux et des sols, à l’effondrement de la biodiversité et à la mortalité des autres pollinisateurs.
La population locale globale est également exposée à des molécules présentant de sérieux risques pour la santé. Ces dernières sont classées par les experts européens comme « probablement cancérigènes » pour certaines, neurotoxiques ou reprotoxiques pour d’autres.
Effet boomerang : des pesticides dangereux dans nos assiettes
Les consommateur·ices du Vieux Continent ne sont pas en reste non plus : si les pesticides ont été interdits pour certains depuis plus d’une dizaine années, ils continuent de se glisser dans nos assiettes. Un véritable « effet boomerang », s’inquiète le Monde. Et pour cause : « ces substances chimiques très toxiques reviennent dans les rayons des supermarchés français par le biais de l’importation de fruits, légumes ou épices traités avec ces pesticides ».
Menée par le professeur Souleiman El Balkhi, le laboratoire de toxicologie du CHU de Limoges a analysé vingt-deux échantillons de fruits et légumes achetés en grandes surfaces en France. Près d’un tiers des échantillons contient des résidus de pesticides interdits. À titre d’exemple, une grappe de raisin du Pérou contient des résidus d’imidaclopride, molécule interdite depuis 2020, et de myclobutanil.
Plus loin sur l’étal, une orange provenant de Tunisie présente des traces de malathion, interdit depuis 2008 en raison de son potentiel cancérogène. « Même si les concentrations mesurées ne dépassent pas les limites autorisées, le fait de trouver plusieurs pesticides dans les fruits et légumes est préoccupant », commente le professeur Souleiman El Balkhi dans les colonnes du quotidien français.
Des résultats confirmés au niveau européen par une étude préalable menée par l’ONG Public Eye. En 2022, elle décomptait pas moins de 70 pesticides interdits, dont 21 en France. Au total, 6 % des échantillons importés ont été contaminés et 1,7 % présentent des concentrations dépassant la limite résiduelle maximale (LRM). Le taux monte jusqu’à 38 % pour le café, 30 % pour les pamplemousses ou encore 26 % pour les mandarines.
« les analyses (…) ont en effet mis en évidence des taux de fipronil plus de 300 fois supérieurs au seuil de risque environnemental (PNEC) ».
Le scandale ne s’arrête pas là. Les équipes de recherche ont également analysé des prélèvements d’eaux souterraines et de surface à proximité de deux usines de fabrication de pesticides interdits : un site de BASF à Saint-Aubin-lès-Elbeuf (Seine-Maritime), et de Syngenta à Saint-Pierre-la-Garenne (Eure). Pour le premier, « les analyses (…) ont en effet mis en évidence des taux de fipronil plus de 300 fois supérieurs au seuil de risque environnemental (PNEC) ».
Insecticide à large spectre, la molécule est interdite depuis 2004 en France et classé comme cancérigène possible par de nombreuses agences de santé. Contactés par la presse, les deux agroindustriels assurent faire preuve d’une « autorégulation régulière » et informer les autorités de la situation.
Pour les agriculteur·ices européens aussi, la pilule a du mal à passer. Alors que la « révolte des tracteurs » a secoué la France en début d’année, les syndicats agricoles réclament une protection efficace face à une concurrence « déloyale et inacceptable ». Contraints de produire sans ces pesticides, ils se voient largement défavorisés sur le marché mondial des denrées alimentaires et peinent à assurer leur compétitivité et leur survie. Dans une telle situation, il est difficile d’assurer leur adhésion aux normes environnementales toujours plus exigeantes pour le secteur, bien que nécessaires.
Failles législatives et pressions politiques
Tout cela ne se serait jamais produit si, la loi Agriculture et Alimentation (loi EGalim), qui proscrit normalement l’exportation de pesticides interdits en France, ne présentait pas d’importantes lacunes.

Une première faille dans la législation française permet en effet aux industriels de contourner l’interdiction en exportant la substance pure, puis de formuler le produit « prêt à l’emploi » dans le pays importateur. « On a interdit les exportations de produits en ne précisant pas que ça s’appliquait à la substance active, et nous avons des entreprises qui en profitent », expliquait Christophe Béchu, Ministre de la Transition écologique à l’Assemblée nationale le 13 décembre 2021.
« Nous avons à corriger, à amender, parce que l’intention des législateurs n’était pas de permettre cette brèche ». En 2022, plus de 4500 tonnes de pesticides ont été expédiées sous forme de substance pure, grâce à cette brèche majeure dans la loi.
Près de deux ans plus tard, « les autorités françaises n’ont pris aucune mesure pour combler cette faille béante dans leur législation, laissant ainsi les mains libres aux géants de l’agrochimie pour continuer à expédier leurs substances interdites « Made in France » les plus toxiques », regrette le rapport.
Afin d’assainir l’horizon, l’adoption d’une interdiction au niveau européen « permettrait d’éviter ces contournements et de garantir une concurrence loyale entre tous les États membres de l’Union », expliquait le Ministre. Une démarche que l’association Public Eye soutient fermement.
Alors qu’en 2020, la Commission européenne s’était bien engagée à mettre fin à l’exportation de produits chimiques dangereux et interdits à l’étranger, le processus législatif semble avoir pris du retard en raison des fortes pressions du lobby de l’agrochimie et des élections européennes. « Que ce soit en France ou au sein de l’Union européenne, il est essentiel d’agir de manière forte et conséquente pour renvoyer définitivement au passé ces exportations toxiques », conclut le rapport.
–Aude Gemiot
Source photo de couverture : agricultrice traitant un arbre aux pesticides – Pexels















