De nombreuses études ont mis en évidence le lien entre le temps passé à faire défiler les réseaux sociaux et la dégradation de la santé mentale. Mais l’impact de ces plateformes ne se limite pas aux écrans. Pour absorber l’explosion des données qu’elles génèrent, les géants du numérique multiplient la construction de méga-centres de données à travers le monde, souvent au détriment des écosystèmes et des communautés locales. Dans le Nordeste brésilien, le peuple autochtone des Anacés se retrouve en première ligne face à cette nouvelle pression industrielle.
En 2025, ByteDance, la maison-mère de TikTok, a annoncé la construction de vastes datacenters dans l’État du Ceará. Selon l’entreprise brésilienne Casa dos Ventos, partenaire du projet, les travaux devraient débuter en 2026 et la première phase sera opérationnelle au second semestre 2027.
L’investissement annoncé de 50 milliards de réais (soit environ 9 milliards de dollars américains) sera stratégiquement implanté dans la zone du complexe industriel et portuaire de Pecém, à proximité de la ville de Caucaia. Ce choix n’a rien d’anodin. Pour cause, cette région possède plusieurs atouts stratégiques. Tout d’abord, le complexe portuaire de Pecém a largement développé ses infrastructures et sa logistique, offrant ainsi un raccordement aux réseaux de télécommunications des plus modernes.

Ses câbles sous-marins permettent d’alimenter le reste du monde en internet. De plus, le climat tempéré de la région favorise une gestion thermique des infrastructures, renforcée par une importante disponibilité d’énergies renouvelables, notamment éoliennes, qui permettra l’optimisation énergétique des datacenters, présentée comme « verte » par les promoteurs.
Au-delà de ces avantages pratiques, c’est également le contexte politique national qui attire le projet. Le gouvernement brésilien souhaite faire du pays un hub international de datacenters. En mai dernier 2025, le ministère des Finances, Fernando Haddad, annonçait l’élaboration d’une loi exonérant fiscalement les centres de données destinée à attirer ces infrastructures numériques.

Une menace pour les Anacés
Une opportunité alléchante pour les datacenters, mais destructrice pour la communauté Anacé. Ce peuple, présent dans cette région depuis presque 500 ans, a forgé un mode de vie basé sur une harmonie avec la nature. Pour les 1 500 familles que représente ce peuple, l’annonce de ce projet de construction est un véritable tremblement de terre, menaçant directement leur équilibre.
Dans cette région du Brésil, les épisodes de sécheresse sont fréquents. La ville de Caucaia a été déclarée en état d’urgence de sécheresse à 16 reprises au cours des 21 dernières années. Ainsi, Caucaia est en proie à de fréquentes et importantes pénuries d’eau. Or les datacenters nécessitent d’immenses volumes d’eau pour refroidir les serveurs. ByteDance affirme avoir obtenu l’autorisation de prélever 30 m3 d’eau par jour provenant d’un forage dans une nappe souterraine. Un chiffre jugé irréaliste par les défenseurs de la communauté, qui prévoient quant à eux une consommation réelle de 1 à 5 millions de litres par jour, au regard de datacenters similaires dans le monde.
Des experts et associations environnementales mettent en garde contre les risques d’aggraver la crise hydrique locale déjà aiguë. Des critiques estiment que l’octroi d’autorisations d’usage d’eau pour des datacenters dans cette région semi-aride pourrait exercer une pression supplémentaire sur des ressources déjà limitées, sans que des évaluations d’impact environnemental détaillées aient été rendues publiques.
Biodiversité et spiritualité en danger
Les dirigeants de la communauté Anacé dénoncent non seulement l’absence de consultation préalable, mais aussi le manque d’une étude d’impact environnemental complète pour le méga-datacenter prévu à Pecém. Ils jugent que l’évaluation actuelle, limitée à la consommation d’eau, masque des risques plus larges pour les ressources naturelles et la biodiversité de leurs terres traditionnelles, et qu’une projection d’urbanisation et d’industrialisation accrue autour du site pourrait conduire à des perturbations durables pour l’écosystème local.
Les représentants du peuple Anacé dénoncent aussi une menace directe portée à leur vie culturelle et spirituelle par le projet de méga‑datacenter de TikTok/ByteDance. Selon le chef de la communauté, l’infrastructure est prévue à proximité immédiate d’un cours d’eau — un lieu qu’ils considèrent comme hautement spirituel et central pour leurs rituels et pratiques communautaires traditionnels. Les Anacé affirment que la simple installation de l’équipement près de cette rivière pourrait restreindre l’accès à un site essentiel à leur identité culturelle, compromettant des cérémonies qui rythment la vie sociale et religieuse du groupe.
Par ailleurs, les Anacé et leurs avocats pointent du doigt l’absence de consultation préalable et informée avant le lancement du projet, malgré leurs revendications de droits fonciers et culturels. Ils accusent l’État brésilien et les sociétés impliquées — dont Casa dos Ventos et ByteDance — de ne pas avoir respecté les obligations de dialogue avec la communauté, en partie du fait qu’ils ne détiennent pas de titres de propriété formels sur ces terres, ce qui les place dans une situation juridique floue et fragilise leur capacité à faire valoir leurs droits.
Le piège du flou juridique
Bien que les autorités offrent certains services adaptés à la culture Anacé — centres de soin, structures éducatives intégrant leurs spécificités — leurs terres traditionnelles n’ont jamais été juridiquement reconnues. Cette absence de statut légal empêche le plein exercice de leurs droits : la Convention 169 de l’Organisation internationale du travail, ratifiée par le Brésil, impose que les peuples autochtones soient consultés avant tout projet sur leurs territoires. Or, pour le datacenter de TikTok/ByteDance à Pecém, aucune consultation préalable n’a été organisée, les autorités s’appuyant sur le fait que la communauté ne détient pas de titres de propriété formels.
Cette situation a conduit à une vague de contestations locales. Les Anacé dénoncent ce qu’ils perçoivent comme une nouvelle forme de colonialisme numérique, où des multinationales s’approprient des ressources sans consentement. Fin août 2025, la communauté a déposé une plainte auprès des autorités fédérales pour contester l’octroi de la licence environnementale. Mais les juges ont statué en faveur des promoteurs, laissant le chantier se poursuivre. Le 30 décembre 2025, la Fundação Nacional dos Povos Indígenas (FUNAI) a néanmoins demandé à la Superintendência Estadual do Meio Ambiente do Ceará (Semace) de suspendre la licence d’installation, mettant en lumière le conflit entre les obligations légales internationales et les pratiques locales.
Un exemple d’une injustice plus large
Le conflit autour du datacenter de Pecém illustre, à l’échelle locale, des problématiques déjà documentées ailleurs : au-delà du Brésil, comme en Équateur, les peuples autochtones se voient régulièrement privés du droit de refuser des projets extractifs ou industriels sur leurs terres, malgré les obligations de consultation prévues par le droit international.
Dans le même temps, la protection de leurs territoires reste une lutte dangereuse : selon un rapport de Global Witness, un activiste environnemental est tué tous les deux jours à travers le monde, souvent pour avoir défendu les terres et les ressources naturelles de communautés locales. Le cas des Anacé s’inscrit dans cette réalité : défendre leurs droits et leur culture face aux intérêts de multinationales peut mettre en lumière la fragilité juridique et sociale des peuples autochtones, tout en soulignant l’urgence de concilier développement technologique, respect des droits humains et protection de l’environnement.
Ainsi, ce conflit n’est pas un épisode isolé, mais un exemple tangible d’un problème global : tant que la consultation et le consentement des communautés autochtones resteront négligés, chaque nouveau projet industriel ou technologique pourra représenter une menace directe pour la vie culturelle, sociale et écologique de ces populations.
– Pauline Lunay
Photo de couverture :Visite du port de Pecém à Fortaleza, Ceará. Wikimedia.















