Le débat autour de la dette publique agite les sphères économiques depuis de longues années. En raison de la crise de Covid-19 et de l’explosion des dettes souveraines, la question de son remboursement ou non s’ouvre, de nouveau, et divise plus que jamais les intellectuels de tout bord. Que faire ?

C’est une petite mélodie connue de tous : la France doit rembourser sa dette. Véritable danger selon les économistes libéraux, les dettes souveraines servent, depuis des décennies, à justifier les coups de rabots dans les dépenses publiques des pays du monde entier. Des dettes qui ne cessent pourtant de gonfler, en dépit des dispositions prises, et dont les montants se sont envolés au firmament suite aux mesures économiques prises par les gouvernements européens pour faire face aux conséquences de la crise de Covid-19.

Mais à quoi correspond exactement cette dette dont on nous parle tant ? Est-ce réellement une menace pour l’économie nationale ? Est-il possible de l’annuler comme certains le proposent ? Avec l’économiste atterré Eric Berr, co-auteur d’un ouvrage sur le sujet et maître de conférence à l’Université de Bordeaux, nous faisons le point pour vous.

Avec la crise du Covid-19, la plupart des États se sont fortement endettés tandis que leurs PIB s’effondraient en raison d’un arrêt brutal de l’économie. La question de la dette publique est un vieux serpent de mer dans le débat économique, mais resurgit aujourd’hui avec force. Vous avez vous-même cosigné un ouvrage sur la question. Pour nos lecteurs, pourriez-vous nous expliquer de quoi parle-t-on au juste et quelles sont les enjeux que soulèvent cette question de la dette publique ?

Tout d’abord, il convient de rappeler que ce que l’on appelle la dette publique désigne la dette des administrations publiques, qui rassemblent les administrations publiques centrales (État, instituts de recherche, musées, théâtres, etc.), les administrations publiques locales (régions, communes, etc.) et les administrations de sécurité sociale (caisses de retraite, assurance maladie, Unédic). Avec mes co-auteurs économistes atterrés, Léo Charles, Arthur Jatteau, Jonathan Marie et Alban Pellegris, nous avons souhaité dans ce livre, intitulé « La dette publique : Précis d’économie citoyenne » , déconstruire un certain nombre d’idées reçues sur la dette publique, mais aussi montrer qu’elle était soutenable et utile afin de financer la transition écologique que nous appelons de nos vœux.

On a l’impression, en France, que l’État réalise des économies dans les dépenses publiques sur tous les secteurs. Pourtant, la dette ne cesse d’augmenter. Les économistes libéraux estiment que la responsabilité est imputable à un État trop généreux, quand bien même les coupes dans toutes les dépenses de l’État se sont multipliées. Comment se fait-il que nous n’arrivions pas à rembourser cette dette en dépit des mesures appliquées ?

Il est vrai que l’on constate une détérioration des services publics par manque de financement. Pensons en particulier au secteur de la santé où l’on continue de fermer des lits d’hôpitaux en pleine pandémie, mais également à l’enseignement ou encore à la recherche publique qui décroche, comme nous le montre notre retard dans la mise au point de vaccins contre le Covid-19, faute de moyens suffisants. Cependant, l’accroissement de la dette publique s’explique surtout par la baisse des recettes fiscales, due aux politiques visant à réduire les impôts et les cotisations sociales (crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE), transformation de l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF) en un impôt sur la fortune immobilière (IFI), prélèvement forfaitaire unique sur les revenus du capital, etc.), ainsi qu’à l’évasion fiscale. C’est en fait ce séparatisme des plus riches qui conduit l’État à devoir plus s’endetter… auprès de ceux qui bénéficient de ces largesses fiscales. Il est en effet plus intéressant pour les classes sociales les plus favorisées de financer l’État à l’aide de titres de dettes sur lesquels elles peuvent percevoir une rémunération qui, quoique faible ces dernières années, demeure sûre, plutôt que de contribuer à ce financement en étant taxées.

Quant au poids de la dette publique (mesuré par le ratio dette publique/PIB), son augmentation s’explique par la financiarisation de l’économie, qui rend l’État dépendant des marchés financiers, ainsi que par les politiques d’austérité qui réduisent les revenus de l’État.


On entend souvent « une dette se rembourse » ou encore « ce sont les générations futures qui paieront ». Qu’en est-il vraiment ? La peur de la dette est-elle une véritable psychose des élites au pouvoir ou un totem visant à imposer un nouveau modèle de société ?

L’État rembourse ses dettes. Mais il le fait souvent à l’aide d’une nouvelle dette, en émettant de nouveaux titres publics. Ce faisant, on dit qu’il fait « rouler » sa dette. Il peut le faire parce qu’il a, contrairement à un ménage ou une entreprise, une durée de vie infinie. Sa principale préoccupation, afin de garder la confiance de ses créanciers, est de payer les intérêts sur ses dettes, ce qu’il n’a aucun problème à faire.

Contrairement à un discours volontairement anxiogène, la dette publique n’est en aucun cas un fardeau pour les générations futures. Ceux qui affirment cela portent un regard biaisé sur la dette publique en supposant qu’elle ne serait qu’un coût et omettent de préciser qu’elle permet de bâtir des infrastructures comme les routes, les écoles ou les hôpitaux par exemple, donc de réaliser des investissements publics qui préparent l’avenir. Ainsi, nous ne laissons pas une dette aux générations futures mais un patrimoine public net dont elles profiteront, car la valeur des actifs détenus par l’État est supérieure à sa dette.

La dette publique est utilisée par les gouvernements et les économistes néo-libéraux comme un chiffon rouge afin de justifier des politiques d’austérité ainsi que la privatisation d’une partie du patrimoine public au profit d’intérêts privés.

Concernant la crise actuelle, la Banque centrale européenne a pris en charge une grande partie des dettes souveraines. Néanmoins, un débat complexe et technique a surgi ces derniers mois : d’un côté les partisans d’un remboursement rapide de la dette, de l’autre des partisans d’une annulation pure et simple. Pourriez-vous nous présenter rapidement les arguments des différents partis et nous expliquer sur quelle ligne vous vous situez ?

Les partisans du remboursement de la « dette Covid », parmi lesquels on trouve le ministre de l’économie, des finances et de la relance, Bruno Le Maire, pensent que la dette publique est par essence un problème et qu’elle doit être totalement remboursée. Pour eux, la dette publique doit-être gérée en « bon père de famille », comme celle d’un ménage. Elle est un coût qu’il convient de réduire, endossant la vision biaisée dont je viens de parler. Rembourser rapidement et intégralement cette « dette Covid » empêche donc de la faire « rouler » et de l’amortir sur une longue période. Cela suppose en outre que l’on affecte des ressources budgétaires à son remboursement. La Commission Arthuis, installée par le premier ministre en décembre dernier, doit d’ailleurs fournir des recommandations afin d’assainir les finances publiques. Sa seule contrainte étant de ne proposer aucune hausse d’impôt, on comprend aisément que le remboursement de cette dette passera par la baisse des dépenses publiques, donc par une nouvelle cure d’austérité, ce qui est la pire des choses à faire dans la période actuelle.

Les partisans d’une annulation de la dette publique détenue par la Banque centrale européenne (BCE), qui représente environ 25% de celle-ci, soit 2500 milliards d’euros à l’échelle de l’Union européenne, voient là un moyen de dégager des sommes utiles à la transition écologique. Une telle annulation ne lèserait personne puisque la BCE ne peut faire faillite. Leur idée est que les États européens passent un contrat avec la BCE : celle-ci efface les dettes publiques qu’elle détient tandis que les États s’engagent à investir les mêmes montants dans la reconstruction écologique et sociale.

Ces deux approches laissent entendre, même si les partisans de l’annulation s’en défendent, que la dette publique est un problème. Or nous montrons dans notre livre que la dette publique n’est pas un problème. Elle est à la fois utile et soutenable. Si nous pensons que le remboursement intégral de la « dette Covid » est la pire des solutions, les débats enflammés autour de la question de l’annulation nous semblent passer à côté de l’essentiel : il faut remettre la politique monétaire au service d’une politique budgétaire ambitieuse, ce qui suppose notamment de sortir de la dépendance aux marchés financiers. Cela suppose de revoir les règles budgétaires européennes et de faire en sorte que la BCE garantisse les dettes publiques.

Vous n’êtes donc pas favorable à une annulation de la dette qui ne représente pas, selon vous, un problème majeur. Mais que se passerait-il si la BCE ralentissait sa politique de rachat des titres de dettes souveraines sur le marché secondaire ? Ne pourrions-nous pas assister à une flambée des taux d’intérêt ?

Si la BCE décidait de limiter son soutien aux États, le risque serait en effet de voir remonter les taux d’intérêt sur les marchés financiers. On ne peut bien évidemment pas l’exclure. Le PEPP (Pandemic Emergency Purchase Programme), qui est le programme exceptionnel d’achats de titres qui a été mis en place au début de l’épidémie, devait s’arrêter en juin 2021. Il a déjà été prolongé jusqu’en mars 2022. Il pourrait l’être au-delà car la BCE n’a aucun intérêt à réduire son aide alors que la déflation nous menace. Si elle décidait d’arrêter ce programme à court terme, elle aggraverait la récession, entraînant un renforcement de la déflation et un accroissement du poids des dettes publiques. Il arrivera bien évidemment un moment où ce programme cessera et où les taux d’intérêt remonteront. Raison de plus pour sortir de la dépendance aux marchés financiers.

« La dette publique sert à légitimer les politiques d’austérité et la destruction de l’État social. »

Les partisans de l’annulation de la dette soulignent, en outre, qu’une dette trop élevée sera un argument de poids pour justifier une destruction de notre modèle social à l’avenir. Ne sont-ils pas assez pragmatiques au regard du passé ?

Les néo-libéraux considéraient déjà que la dette publique était un grave danger quand elle représentait 60% du PIB. La dette publique, quel que soit son niveau, leur sert à légitimer les politiques d’austérité et la destruction de l’État social.

J’ajoute qu’annuler la dette peut se justifier quand on a de graves difficultés à la rembourser et que cela se fait au détriment de la satisfaction des besoins essentiels des populations. Ce n’est pas le cas aujourd’hui en Europe.

Existe-t-il des raisons d’espérer que la crise liée à la pandémie modifie en profondeur les perceptions économiques de nos élites ? Ne doit-on pas craindre au contraire une accélération des tendances en cours ?

Il est clair que la volonté du gouvernement français est de revenir à la situation pré-Covid et de continuer son œuvre de destruction de l’État social. Bruno Le Maire souhaite d’ailleurs relancer la réforme des retraites. En la faisant aboutir rapidement, elle permettrait de dégager des sommes qui pourraient servir au remboursement de la « dette Covid », confirmant ainsi que l’objectif principal de cette réforme est bien de baisser le niveau des pensions.

Mais la crise sanitaire a entrainé des changements qui étaient impensables quelques mois plus tôt. Ainsi en est-il de la politique monétaire menée par la BCE, qui l’a amenée à soutenir massivement et sans condition les États en contournant ses propres règles. De même, les critères budgétaires ont volé en éclat et tout le monde reconnait la nécessité de s’endetter afin de soutenir nos économies. Il s’agit donc d’enfoncer le clou en réaffirmant qu’une politique budgétaire ambitieuse et bien menée, quand bien même elle engendre des déficits importants, donc un accroissement significatif de la dette publique à court ou moyen terme, est indispensable pour mener à bien la bifurcation de nos économies vers une trajectoire soutenable, écologiquement et socialement.

Vous vous revendiquez d’un courant économique appelé post-keynésien. Pourriez-vous nous en dire plus sur cette pensée ?

Les économistes post-keynésiens sont les héritiers de l’économiste anglais John Maynard Keynes, mais aussi d’un économiste polonais trop méconnu, Michal Kalecki, dont ils prolongent les travaux. Les post-keynésiens considèrent que les marchés sont inefficients et instables et que l’on ne peut se passer de l’intervention de l’État, qui a un rôle moteur à jouer dans l’orientation de l’investissement et le soutien à l’économie. Leur analyse de l’instabilité des marchés financiers, développée à partir des travaux de l’économiste américain Hyman Minsky, s’est avérée très éclairante pour comprendre les mécanismes de la crise financière de 2007-2008, confirmant la pertinence des travaux post-keynésiens. Contrairement aux modèles théoriques de l’économie dominante qui raisonnent à l’équilibre et négligent la monnaie, les post-keynésiens accordent un rôle central à la monnaie et aux déséquilibres, ce qui permet de mieux appréhender la réalité de nos économies et de faire face aux crises1.

– propos recueillis par T.B.

1 Pour une synthèse des travaux du courant post-keynésiens, le lecteur intéressé pourra se reporter à l’ouvrage suivant : Berr E., Monvoisin V., Ponsot J.-F. (dir.), L’économie post-keynésienne. Histoire, théories et politiques, Paris, Seuil, 2018.

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