C’est l’histoire d’un mode de vie millénaire mis à mal par le réchauffement climatique. Chaque année dans l’Himalaya, des hommes, des femmes et des enfants parcourent à pied un véritable périple sur un fleuve gelé, le Chadar, unique porte de sortie de leur vallée enclavée par l’hiver. Aujourd’hui, sous les effets du dérèglement climatique et avec l’arrivée d’une route, cette tradition vit ses dernières années sous les regards impuissants des populations locales…

C’est une route mythique… un mode de vie millénaire : la traversée du fleuve gelé est l’unique échappatoire de certaines populations himalayennes en hiver. Bienvenue dans le Nord de l’Inde, dans la magnifique vallée du Zanskar en pleine hibernation, mais à l’aube d’un changement historique, bien loin du regard des « civilisations » à l’origine de cette perturbation.

Chaque hiver, les habitants de certaines régions himalayennes deviennent les prisonniers de leur village. Pendant de longs mois, la neige et le froid paralysent ces hautes montagnes, les cols sont infranchissables, les routes impraticables, certaines vallées isolées se retrouvent complètement coupées du monde pendant plusieurs semaines. Et ceci n’est pas nécessairement péjoratif pour les habitants de la région habitués à vivre avec les rythmes naturels des saisons.

Photographies : Pascale Sury pour Mr Mondialisation

Seule solution pour ces femmes, ces hommes et ces enfants : emprunter le Chadar (littéralement, la « couverture » de glace), à savoir le fleuve Zanskar gelé et serpenter à travers les canyons jusqu’au réseau routier menant à Leh, la capitale du Ladakh. 150 km de marche aller-retour à même la glace, plusieurs jours de voyage sous des températures de -15 à -35 degrés afin de pouvoir accéder à des produits de première nécessité, aller à l’école, trouver un petit boulot en ville ou bien soigner une maladie à l’hôpital. L’observateur étranger peinera à s’imaginer la rudesse du défi.

Photographie : Pascale Sury pour Mr Mondialisation

Notre aventure commence d’ailleurs ici, à Leh, une petite ville vidée de ses habitants tant l’hiver y est éprouvant. La rue commerçante est la seule à rester animée. Les touristes (essentiellement indiens) en partance pour le trek du Chadar achètent encore quelques vêtements chauds, ils côtoient les commerçants locaux et les habitants des vallées éloignées arrivés ici après des jours d’un voyage épuisant : « On utilise le Chadar pour ramener de la nourriture comme du masala, du riz ou aussi des boîtes d’allumettes », nous confiera bientôt un de ces habitants des glaces. « Toutes ces choses ne sont pas disponibles au Zanskar en hiver et nous devons aller à Leh via le Chadar pour se les procurer. On en profite pour amener là-bas nos propres produits comme le fromage de yak ou le beurre de yak et on les échange au marché contre du riz, du sel et des vêtements aussi ».

Photographie : Pascale Sury pour Mr Mondialisation

Pendant douze longs jours, nous marchons sur les traces de ces aventuriers du froid. Nous tentons ainsi de comprendre et ressentir ce mode de vie extrême qui est voué à disparaître. Des peuples à la croisée des chemins entre tradition, développement et réchauffement climatique. Pourtant, d’ici quelques années, moins de 10 ans, la longue marche du Chadar sera reléguée au livre d’histoire !

Il ne faut pas marcher longtemps sur la glace pour constater les dégâts visibles du dérèglement climatique. En Himalaya, la fonte des glaciers est dramatique, celle du Chadar est moins connue, du fait de son isolement, mais tout aussi importante. Les habitants de la région n’ont jamais connu une telle situation, la marche sur le fleuve est aujourd’hui devenue périlleuse tant la glace est devenue fragile. Certains tronçons ont repris leur état liquide et l’escalade des parois rocheuses instables est impossible. Une seule solution, attendre un coup de froid pour que le chemin se solidifie à nouveau. « Je suis guide sur le Chadar depuis 2009, mais je marche sur le fleuve depuis tout petit » nous explique Nawang Stanzin, guide d’expédition. « À cette époque, on ne s’inquiétait pas de l’état de la glace, on allait où on voulait, on s’arrêtait quand on voulait sans se demander si on allait pouvoir assurer la prochaine journée. Aujourd’hui, se déplacer de nos villages respectifs à Leh est devenu bien plus compliqué ! »

Photographies : Pascale Sury pour Mr Mondialisation

Sur cette « autoroute glacée », un autre voyageur vient vers nous en tirant son traîneau rempli de victuailles, il nous confirme à son tour cette réalité : « Aujourd’hui, le Chadar fond de plus en plus à cause du réchauffement climatique. Jusqu’ici, on n’en avait pas trop peur, mais maintenant oui. On voit une telle différence, on voit la glace craquer par endroit, on peut tomber dans les crevasses. Et on sent qu’il fait beaucoup plus chaud, on n’a même plus les yeux et les sourcils gelés en marchant. » Ici, loin du confort des maisons climatisées, personne n’oserait remettre une seule seconde en question le changement rapide et incontrôlable du climat. Et c’est précisément toute l’horreur et le cynisme de la catastrophe : elle frappe de manière totalement hasardeuse et inégalitaire, le plus souvent des populations qui jouent un rôle négligeable dans la crise climatique.

Photographies : Pascale Sury pour Mr Mondialisation

Coupé du monde, pour un temps, on réalise pleinement le caractère grandiose et impitoyable de la nature. La glace craque, le froid pique le visage, les nuits en tente sont très inconfortables. Mais quel calme, quelle sérénité, quelle poésie à chaque regard… cette marche pas à pas s’apparente à une forme de méditation contemplative. L’occasion aussi de regarder avec respect et humilité le courage de ces populations. Tashi Rigzin Dibling marche sur la glace le pas assuré, en récitant inlassablement ses mantras bouddhistes. Quand on le questionne, il se souvient facilement de ses premiers Chadar il y a près de 40 ans : « J’ai l’habitude de marcher sur le fleuve gelé depuis l’âge de 15-16 ans. À ce moment il y avait beaucoup plus de neige, on en avait jusqu’aux genoux et on n’avait pas de bottes comme celles-ci. À l’époque, il n’y avait que des chaussures locales en laine de mouton. Et on n’avait pas de tente pour camper, on dormait dans des grottes et on faisait sécher les chaussures la nuit. Avant, on n’avait pas de traîneau non plus, c’est un japonais qui a amené ça ici en venant au Zanskar. Et son traîneau a été copié par les locaux. »

Tashi Rigzin Dibling – Photographie : Pascale Sury pour Mr Mondialisation

À 50 km d’ici, la vallée du Zanskar vit au rythme de l’hiver. Lovée au cœur d’une chaîne de montagnes de plus 7000 m d’altitude, bercée par les valeurs bouddhistes et tibétaines, la région est une des plus isolées au monde. La vie en hiver est très rude vu la rigueur du climat, mais elle est plus paisible aussi puisque les travaux aux champs sont impossibles, seul le bétail demande une attention quotidienne. En déambulant dans les petites rues de ces villages, on mesure l’importance du fleuve dans la vie de ces habitants : « Le Chadar est très important pour nous car aujourd’hui, en hiver, toutes les routes sont coupées », confie Dolma en soignant ses yaks. « Les enfants qui vont à l’école à Leh doivent revenir ici pour les vacances en passant par le Chadar. Parfois le gouvernement offre le service d’un hélicoptère mais ce n’est pas très courant. Donc le Chadar est capital pour nous. Si ce fleuve n’existait pas, nous ne serions pas connectés avec les autres régions du Ladakh. La route arrive maintenant et c’est bien pour nous, mais ça va changer notre vie ici. Les gens deviennent très pressés, ils courent partout tout le temps. Avant, quand il n’y avait pas de route, notre vie était plus paisible, on prenait le temps de vivre et d’aller au monastère. Les gens deviennent déjà pressés et un peu fous. » 

Dolma
Photographies : Pascale Sury pour Mr Mondialisation

Une route ? Après des siècles d’isolement, le Zanskar voit arriver soudainement la modernité. Une route « toutes saisons », le long du fleuve, qui garantira l’accès au reste du monde été comme hiver. Depuis près de 10 ans, des ouvriers creusent la montagne dans des conditions presqu’inhumaines pour relier le Zanskar au reste du Ladakh. À coup de bulldozer, de bâtons de dynamite et parfois même à mains nues, les travaux progressent lentement mais surement, promettant à terme un changement de paradigme désiré ou non. Mais, pour les locaux, c’est clair : les machines ont transformé l’environnement, cette pollution participe aux « problèmes de santé » du fleuve. Là où la route est en construction, le fleuve gèle moins que par le passé. Cela dit, les habitants réclament ce développement essentiel depuis des décennies, ils veulent eux aussi avoir accès à la modernité, ne fût-ce que le transport plus aisé de marchandises, de personnes, de services et de médicaments. Le paradoxe frappe de plein fouet, tel un choix cornélien entre l’isolement ou le développement.

Photographies : Pascale Sury pour Mr Mondialisation

Pour quitter le Zanskar, nous embarquons avec Tsering Motup, taximan local, sur ce sentier instable de pierres qui n’a encore rien d’une route. Un trajet vertigineux qui longe le fleuve Zanskar devenu impraticable à cet endroit pour les marcheurs : « Je suis heureux qu’ils construisent une route ici au Zanskar parce que pendant presque 6 mois le Zanskar est coupé du reste du pays. La vie sera plus facile avec la route. Notamment pour les malades qu’on doit amener à l’hôpital. Maintenant c’est très bien d’avoir une route, mais quand il neige beaucoup, c’est effrayant car c’est très glissant ! » Inévitablement, la vie va changer.

Photographies : Pascale Sury pour Mr Mondialisation

La suite du chemin jusqu’à Leh, nous le ferons à pied. De retour sur la glace, le corps fatigué par ces journées exigeantes, nous marchons à nouveau sur le Chadar, nous escaladons péniblement aussi lorsque l’eau nous barre la route. L’occasion de méditer sur cette aventure hors du commun et le besoin d’informer le monde sur cette réalité méconnue. Mais les affres du climat ne menacent pas seuls la région. Ce trek de plus en plus prisé par les indiens risque de générer à terme, avec l’ouverture de la route, un tourisme de masse comme d’autres régions en connaissent. Si bien que les autorités indiennes tentent désormais d’en limiter l’accès afin d’éviter la dégradation de cet écosystème fragile.

C’est donc avec humilité et gratitude que nous quittons cette route mythique, éphémère et peut-être bientôt oubliée. Sauf si nous en décidons autrement…

– Pascale Sury & Mr Mondialisation