L’Érythrée, cette « Corée du Nord » africaine

    L’Érythrée, ce nom ne vous dit peut-être rien. Pourtant ce pays bordant la mer rouge, frontalier du Yémen, du Soudan et de l’Éthiopie, est l’une des pires dictatures de notre époque, voir la pire. Gros plan.

    L’histoire d’une libération qui tourne mal

    Historiquement, le passé de l’État d’Érythrée est tumultueux. C’est après la deuxième guerre mondiale, après de nombreux conflits armés sur le territoire, que L’Erythrée est fédérée en 1952, avec le consentement de l’ONU, à l’Éthiopie. Faisant fi de son désir d’indépendance, l’empereur Hailé Sélassié d’Ethiopie rassemble les deux pays. Il donnera tout de même quelques droits démocratiques, ainsi qu’une certaine autonomie à son voisin. La plupart de ces droits furent cependant violés dans les années qui suivirent. Rapidement, le drapeau de l’Érythrée est supprimé, la langue officielle interdite, sa presse muselée et les partis politiques interdits. Commence une guerre menée par le Front de Libération de l’Érythrée pour son autonomie totale.

    À la fin des années 70, Issayas Afeworki prend la tête du mouvement de libération. En 1991, il devient le président de l’Érythrée indépendante. Son début de règne est calme mais de courte durée. En 1998, une nouvelle guerre de frontière éclate avec l’Éthiopie. Celle-ci fera entre 50.000 et 100.000 victimes pour, en finalité, conserver pratiquement les frontières d’origine. C’est finalement en 2001, alors que tout le monde a les yeux tournés sur New York, que le président Afeworki tombe dans la dictature. Une semaine après les attentats du 11 septembre, un totalitarisme s’installe en Érythrée dans l’indifférence internationale.

     erythreeCrédit image : 2007 / REUTERS 

    L’installation de la pire dictature contemporaine

    Assassinats commandités, emprisonnements, suppression des 7 journaux nationaux, frontières fermées, interdiction du pluralisme politique… Les bases de la dictature sont jetées. Nonobstant, le régime ne s’arrête pas là. L’armée devient le marteau du président et le peuple l’enclume sur laquelle il frappe. L’engagement militaire est obligatoire, officiellement pour une durée de 18 mois. En réalité, celui-ci peut durer jusqu’à l’âge de 40 à 50 ans. Le service militaire n’est plus un choix personnel autant pour les hommes que pour les femmes et ceci dans des conditions épouvantables. Le manque de nourriture, la chaleur, la violence, les tortures et même les viols sont présents, voire omniprésents. C’est l’armée qui, à la sortie des camps militaires, sélectionne votre métier. L’État gouverne ainsi la vie des Érythréens, faisant du pays l’une des pires dictatures au monde.

    Aujourd’hui, l’oppression y est omniprésente. Les tribunaux, les juges, les avocats… N’existent plus. L’armée choisit qui enfermer, qui torturer, même pour quelques propos ou rumeurs tenus au mauvais endroit, au mauvais moment. Il y a trois sortes de prisons en Érythrée. La première se constitue de bâtiments situés aux périphéries des villes que l’on peut considérer comme des centres de tri. En plein milieu du désert, dans des containers, se trouve la deuxième « sorte » de prison. 40 à 50 personnes se voient enfermées dans ces boîtes de fer avec souvent comme seul sanitaire un bidon coupé en deux. Enfin, pour les opposants politiques, les intellectuels ou les journalistes, des prisons de haute sécurité sont aménagées. Personne n’en serait encore sorti vivant.

    Les-migrants-fuient-l-Erythree-la-Coree-du-Nord-de-l-AfriqueCrédit image : © AFP/JACK GUEZ  

    En société, les citoyens sont vivement encouragés à dénoncer leurs voisins. Des rafles sont régulièrement organisées par l’État au hasard, qui ont pour but officiel de contrôler les papiers des citoyens mais durent souvent 3 à 4 jours et contribuent encore et toujours à faire régner la terreur et donc le contrôle sur la population. Si vous pensez visiter le pays, deux militaires vous encadreront lors de vos déplacements, en particulier si vous décidez de voyager dans l’intérieur des terres. Un parcours précis et une autorisation pour chaque bâtiment visité sont exigés par avance. Vous serez considéré comme de véritables espions par l’État. Le dernier rapport de Reporters sans frontières du 11 juin 2015 place l’Érythrée en dernière position de son classement pour la liberté d’expression de la presse.

    Une Corée du Nord, mais avec des multinationales

    Autant de choses pour lesquelles on attribue le titre de « Corée du Nord d’Afrique » à ce pays ignoré de tous ou presque. Cependant, l’Érythrée a quelques différences avec le pays « communiste ». Des difficultés économiques bien plus profondes, une armée démoralisée voire affamée et des pays voisins constamment en mouvement, ce qui ne permet pas à la dictature africaine de se gérer avec efficacité. Par manque de moyens, les frontières censées être fermées sont régulièrement franchies par le peuple opprimé à l’aide des moyens du bord. Mais l’armée faisant toujours des patrouilles le long de ces frontières, le risque est grand de finir enfermé ou tué pour ceux qui veulent s’échapper.

    L’UNCHR, l’agence des Nations Unies pour les réfugiés, estime de 3000 à 5000 le nombre officiel de réfugiés qui fuient le pays chaque mois. Les sources estiment la « fuite » à plus d’un million d’expatriés pour une population de 5 millions d’habitants. Un rapport de l’ONU faisant 484 pages, publié en 2015, accuse le gouvernement de crime contre l’humanité.

    Cette situation désastreuse n’empêche pas certaines multinationales d’exploiter les ressources du pays avec l’aval du pouvoir. La compagnie minière canadienne Nevsun Resources Ltd, qui détient 60% de la mine Bisha, a notamment estimé les ressources en oxyde d’or à 9,3 millions tonnes. L’entreprise Total est également présente en Érythrée depuis 1994 derrière le libyen Tamoil. La Chine et l’Australie investissent également massivement dans l’exploitation des ressources du pays. Première aux yeux de beaucoup au classement des pires dictatures au monde, le régime totalitaire qui gère l’Érythrée semble pourtant peu émouvoir la communauté internationale et, moins surprenant, n’empêche aucunement les multinationales de l’énergie de profiter de cette manne de travailleurs réduits à l’esclavage.


    Sources : unhcr.fr / liberation.fr / carnetsdafrique.blog.lemonde.fr / tempsreel.nouvelobs.comdiplomatie.gouv.fr /

    fr.rsf.org / eeas.europa.eu