Depuis une cinquantaine d’années, l’entreprise Pindeco – Pineapple Development Corporation – est implantée au cœur du pays réputé parmi les plus verts au monde, le Costa Rica. Elle menace la faune et la flore locales, qui représentent non loin de 6% de la biodiversité mondiale[1]. Les écosystèmes présents dans cette zone du globe y sont autant fabuleux que fragiles. Pindeco s’ajoute à la liste des bien trop nombreux exemples de dérives de notre système de production alimentaire actuel. Face à ce géant, qui semble avoir tous les droits en ces terres, la protection de l’environnement, tout comme le respect de la dignité humaine, se voient relayés au second rang. Les travailleurs des plantations s’avèrent être les premiers à en faire les frais, au risque même de leur vie, comme en atteste le décès de deux hommes en décembre 2017…

Les journées commencent tôt et se terminent tard pour les travailleurs de l’ombre. Dès 4 h du matin, les moteurs des motos rugissent. Les lampes des phares défilent dans la nuit du village encore endormi. Les moins chanceux se rendent au champ à pied, outils de travail à la main, dos courbé. Certains d’entre eux sont éloignés des cultures, s’ajoutent trois interminables quotidiennes heures de marche pour un salaire de misère. Leur premier mois de salaire est pratiquement toujours utilisé pour l’acquisition d’une moto. Une fois arrivés sur place, leurs gestes se répètent jusqu’en fin d’après-midi : trouer, planter, trouer, planter. Un travail laborieux qui n’est pas sans conséquences pour leur santé et leur vie privée.

Avec des journées pareilles, il reste peu de place à la convivialité familiale. Nous observons ainsi une désarticulation du tissu social qui se traduit d’abord au niveau du noyau familial, s’élargissant au communal ensuite. Le rythme imposé empêche bien souvent la participation aux activités domestiques et de loisirs. En résulte une absence totale d’investissement dans l’infrastructure sociale des communautés marquées par la présence d’industriels. Ce n’est pas un impact auquel nous penserions directement, pourtant il peine à être freiné. Les villages du sud du pays sont de taille modeste, tout le monde connaît ses voisins, la vie est communautaire et solidaire. Cependant, comment s’investir pour sa communauté quand nous exerçons un métier pareil ? Cela relève de l’impossible. Les épouses des planteurs se voient plus sujettes à subir des violences ou une charge mentale domestique très lourde. La vie collective est relayée au second rang, abandonnée.

2017_05_19 (1) Estufas ananás A. Arruda - Fajã

Les travailleurs en première ligne face aux menaces des produits chimiques

En exerçant leur métier, les planteurs s’exposent à des pulvérisations qui ne sont pas maîtrisées. En effet, les vents contrecarrent les mesures d’écartement prises lors de l’épandage. Il n’est pas rare de voir de petits avions ou des hélicoptères oranges voler au-dessus des champs ou des terres occupées par les palmiers à huile. Le Costa Rica se targue d’être pionnier en matière d’écologie, il se place pourtant aux talons de la Chine en matière d’utilisation de pesticides. Le système de production de la variété d’ananas produite par Pindeco, MD-2 aussi appelée sweet gold, se veut largement dépendant d’intrants chimiques, certains étant même interdits par l’Union européenne[2].

C’est le cas notamment du Paraquat, herbicide à toxicité aiguë et chronique dont les conséquences désastreuses sont bien connues, le cancer figurant dans la liste aux côtés de l’hypoxie ou encore de la fibrose pulmonaire. Ce type de produits chimiques place les travailleurs en première ligne du danger. Un travailleur témoigne[3] « de nos jours, des maladies apparaissent chez des personnes qui ont deux, trois ans d’ancienneté seulement ». Des difficultés respiratoires et des allergies sont constatées chez les enfants vivant à proximité des champs. Des femmes qui auraient été en contact avec ces produits, parfois même des années avant leur grossesse, montrent un risque bien plus élevé de complication concernant leur nouveau-né. Globalement, les personnes les plus exposées s’avèrent être les travailleurs et les résidents proches des cultures. Il s’agit des personnes disposant du moins de ressources possibles pour se soigner en cas de nécessité.

À la “chimie” omniprésente s’ajoute le manque de sécurité…

Le décès de deux hommes ne remet rien en cause

Aux petites heures d’un matin de décembre 2017, deux travailleurs ont trouvé la mort sur leur lieu de travail. Les circonstances de l’accident font froid dans le dos. Les deux hommes s’attelaient à la tâche du nettoyage d’un réservoir d’eau. Olger Esteban Alfaro Loria, père de quatre enfants, a été aspiré par l’un des tubes. Le deuxième, alerté par les cris de son collègue lui est venu en aide en tentant de le retenir à la force de ses bras. Les deux hommes, sous les yeux d’un troisième, ont été lentement broyés par la machine qui n’a jamais pu être arrêtée. Le troisième, témoin, entendait les deux autres le supplier de ne pas les lâcher. À l’heure d’aujourd’hui, l’affaire semble être tue, passée sous le même silence que les réclamations des familles des victimes. Les femmes des deux hommes n’ont jamais obtenu aucune compensation, dédommagement ou aide pour subvenir aux besoins de leurs enfants désormais orphelins.

Les villageois dépossédés de leurs terres

Une autre machine qui semble inarrêtable est celle de l’accaparement des terres. Cinquante mille hectares ont été vicieusement conquis par les industriels dans cette région aux allures pourtant si paisibles. Les terres, anciennement détenues par les paysans, se situent à proximité de zones résidentielles. De ce fait, les exploitations sont désormais très proches des habitations. Le paysage se déforme radicalement au fil des années, les forêts si luxuriantes d’antan font désormais place aux champs monotones, intempestifs. Les terres sont un héritage transmis de génération en génération. Accepter de les vendre, c’est aussi en partie se couper de ses racines. Cela se fait rarement sans regret à venir. Néanmoins, leur vente relève rarement d’un choix pris de façon délibérée.

Photographie : Pascale Sury pour Mr Mondialisation

Les travailleurs sont régulièrement licenciés quelques mois seulement après leur recrutement, période pendant laquelle aucune couverture syndicale n’est de rigueur. Les normes de base telles que le respect des heures de travail et les garanties sociales ne sont pas respectées, mais ce n’est pas tout. La présence de plus en plus importante de travailleurs “importés” est une autre source majeure de préoccupations. Les industriels profitent de leurs situations précaires pour payer moins cher ces travailleurs migrants, ce qui provoque une baisse du salaire général, au dépend des populations locales. Cette situation suscite bien des animosités.

Quant aux femmes, elles présentent une vulnérabilité plus accrue dans le secteur. Elles travaillent soit au champ[4], soit à la sélection qualitative des fruits. Ce travail est rémunéré à la pièce. Le salaire perçu est donc fonction de la productivité de la travailleuse. Il est temporaire et incertain. Au croisement de cette précarité salariale se retrouvent harcèlement, abus de pouvoir et persécutions. De plus, en rentrant d’une journée de labeur, leur deuxième journée commence. C’est aux mères que revient exclusivement le soin de s’occuper des enfants, des tâches ménagères et de la cuisine. Le risque de désarticulation du tissu social se présente à nouveau.

Une relation de dépendance entre industrie et travailleurs

« Pindeco n’est pas notre ami, c’est certain, mais nous ne pouvons pas non plus le qualifier d’ennemi », le ressenti des villageois ouvre le débat. Le gouvernement tournant le dos à ses responsabilités, il n’y avait auparavant pas de chemin en dur pour traverser le village. C’est vers la fin des années quatre-vingt que Pindeco entreprit ce chantier. Désormais, une route permet de rejoindre l’axe principal le plus proche. Ne nous montrons pas naïfs, cette route a avant tout été construite dans l’intérêt propre de la filiale et des déplacements des marchandises comme des travailleurs, donc pour garantir une bonne productivité.

Mais il est vrai que l’ananas s’avère être un agent dynamique pour l’emploi dans des régions souvent déprimées. Signer un contrat avec Pindeco est un principe de nécessité pour une partie des habitants : répondre à ses besoins les plus élémentaires et les plus immédiats, peu importe le prix à payer. Aujourd’hui, il s’agit de la principale source de revenus des communautés limitrophes. C’est principalement le cas pour le village prénommé La Puna. L’agriculture familiale étant successivement abandonnée par les jeunes, c’est Pindeco qui l’emporte sur le chômage. Ces apports semblent être un pansement sur une jambe de bois, ne résolvant rien aux problèmes de fond. Pourtant, sur le court terme, un revenu est assuré à des familles qui autrement, n’auraient rien. L’horreur de la mondialisation moderne qui impose une dépendance perverse partout à travers le globe.

Bref retour sur l’histoire

Pindeco est une filiale de Del Monte, la multinationale américaine bien connue. L’industrie est solidement ancrée dans la région reculée de Buenos Aires de Puntarenas, au sud du Costa Rica. Elle opère en ces lieux depuis la fin des années 70. Depuis, sa présence n’a pas diminué, au contraire. Ce n’est pas le fruit du hasard que de s’installer dans cette zone et à cette période donnée. Ici se trouve l’un des plus grands fleuves du pays, le Río Grande de Térraba qui s’étend sur près de 160 km. Cet or bleu permet d’assurer un cinquième de la production nationale totale de Pindeco. À ce premier cadeau de la nature s’ajoutent les précipitations, plus récurrentes ici qu’ailleurs, qui permettent d’irriguer facilement et à bas coûts les cultures d’ananas. D’ores et déjà se pose la question de l’accessibilité aux ressources naturelles et la privatisation de celles-ci.

L’année d’entrée en activité est elle aussi à relever : 1978. Le pays est alors plongé dans une crise budgétaire des plus préoccupantes. L’entreprise Chiquita fermait ses portes, laissant des milliers de travailleurs sans emploi. Le café fait partie des principales ressources commerciales du pays. Son cours est excessivement bas, il ne rapportait pas. La région a besoin d’une bouée de secours. C’est donc paradoxalement, à contrecœur, mais presque finalement à bras ouvert que Pindeco fut, d’une part, accueilli. D’autre part, la dépossession des terres s’est réalisée moyennant des sommes non négligeables pour des populations rurales en situation précaire. Rappelons ici que la pauvreté concerne 21% des habitants du pays, dont 1,3% vivent avec moins de 3,90 USD par jour (Banque Mondiale, 2019). Mettons également en évidence que le taux de pauvreté à Buenos Aires est le double du niveau national. Dans de pareilles conditions de vie, difficile de résister longtemps pour conserver ses terrains.

Une présence de grande envergure

96% de la production mondiale d’ananas est concentrée dans les mains de 31 entreprises. Autrement dit, 4% seulement sont issus de petits propriétaires terriens, qui sont au nombre de 1 200 pour un si maigre butin. Pindeco détient 50% du marché costaricain. Cette généreuse part de gâteau lui octroie la possibilité d’imposer ses lois, caprices et exigences. En effet, comme dans tout conflit d’intérêts, l’argent est roi. L’entreprise bénéficie de charges fiscales extrêmement faibles, d’une absence de mesures prises à son égard et d’une négation quasi automatique des plaintes portées. Les États-Unis sont le plus grand consommateur mondial d’ananas frais. Le Costa Rica fournit à lui seul 80% de ce marché et 30% du marché européen[5]. Depuis la fin du siècle dernier, la monoculture d’ananas a bondi. Selon la CANAPEP[6], la surface cultivée au Costa Rica a augmenté de 675% entre 1990 et 2009. En résumé, la demande extérieure ne cesse de croître et les ananas se vendent désormais partout sur terre.

Cette croissance folle a aussi été permise en raison d’un recours massif aux intrants chimiques, mais pas seulement. En plus de l’utilisation de ces produits ravageurs, la culture sur brûlis est pratiquée, entraînant des incendies qui échappent à tout contrôle. Le 27 mars dernier, des membres du parc national voisin, le PILA[7], se sont rendus sur les lieux d’un feu provoqué par l’entreprise. Le département « Aire de Conservation » du parc rappelle ici les dommages provoqués par ce type de pratique pour la vie sauvage et humaine. Comme beaucoup d’autres fruits et légumes, l’ananas pousse naturellement à une certaine saison de l’année et non pas douze mois durant. Cette donnée est un réel risque pour la croissance économique des industriels, elle a donc été supprimée. Pindeco cultive, grâce à la mise à feu des cultures après chaque récolte, toute l’année, sept jours sur sept, vingt-quatre heures sur vingt-quatre ! Ce qui n’est pas sans conséquence sur la santé des sols.

Une liste interminable de conséquences néfastes…

Les impacts sont nombreux : perte de la souveraineté alimentaire, pollution atmosphérique, contamination des sols et des eaux, érosion, perte de couverture végétale, augmentation de la corruption et cooptation, privatisation des terres. Autant de conséquences qui représentent une infime partie des répercussions globales de l’agro-industrie contemporaine. Depuis 2007, des habitants d’un village voisin doivent se rabattre sur l’eau des camions-citernes en raison de substances dangereuses présentes dans les eaux directes. Le fournisseur d’eau publique avait alors dénoncé la proximité des plantations avec les sources hydrauliques, mettant fin aux doutes concernant l’unique responsable de cette situation.

L’absence de mécanismes de redistribution des richesses et le silence complice de l’État doivent également être mis sur le tapis pour arriver à un accord. Les retombées économiques restant figées entre les mêmes mains, c’est l’avoir social qui en pâtit. Le sentiment d’impunité, combiné à celui d’impuissance contraint à une continuité du jeu, où les gagnants et les perdants restent inchangés. Le gouvernement, en 2009, et par l’intermédiaire du SETENA[8], a provoqué un gouffre supplémentaire d’incompréhension en créant un mécanisme volontaire d’analyse. Cela se traduit par un contournement de l’obligation de faire évaluer les impacts environnementaux[9]. Ce système novateur est une réelle aubaine pour les industriels qui peuvent désormais prendre eux-mêmes la température de leurs propres impacts, sans contrôle. Face à cette détresse, des mouvements sociaux locaux unissent leurs forces pour un élargissement, mais surtout pour un respect des droits de l’Homme et de l’environnement, droits qui sont perpétuellement violés dans l’indifférence générale (tant que nous pouvons consommer des ananas pas chers!). Malgré ces initiatives, les leaders communautaires qui osent élever le ton sont soumis à la censure.

Pineapple production

Une remise en question nécessaire

Le pouvoir total de Pindeco soulève des interrogations importantes qui concernent diverses faces d’un même problème, celui de notre consommation mondialisée. Des aspects sociaux, des préoccupations économiques et environnementales se trouvent au cœur de cette problématique qu’est notre système alimentaire actuel. Ne refusons plus d’admettre qu’il est paradoxal d’acheter des fruits venus de l’autre bout de la Terre quand nous avons les outils pour comprendre les conditions dans lesquelles ils ont été produits. Quid de nos États qui ferment les yeux au prétexte qu’ils ne seraient pas responsables de cette situation ? L’appel au boycott et l’exigence d’une réaction politique sérieuse sont de mise. Prenons conscience de la réalité complexe qui peut se cacher derrière un simple fruit. N’est-il pas paradoxal de vouloir manger de l’ananas toute l’année, encore plus quand nous vivons dans un pays qui n’en produit pas et qui se trouve si éloigné du Costa Rica ? Où est notre conscience ? Notre éducation au monde réel ?

Le schéma de compréhension est court, facile. Plus il y a de demande, plus l’offre augmente à un coût dérisoire. Et plus cette offre est grande, plus la production est intensive, au détriment de tout. Le simple fait d’acheter un fruit met en route un engrenage pratiquement sans fin qui termine de plus en plus souvent sa route dans un conditionnement en plastique. De notre achat au magasin à la mise en danger de vies humaines à l’autre bout du globe, il n’y a qu’un pas. Les responsabilités sont, certes, partagées. Certaines relèvent des choix de consommation individuels, d’autres sont corrélées aux décisions prises par les entreprises et les gouvernements. Il est cependant vital d’être informé sur ce type de situation dans laquelle se retrouvent plongées des communautés entières, particulièrement en Amérique latine. Le Costa Rica demeure un pays où il fait bon vivre, où la pura vida est clamée haut et fort, non pas sans une certaine fierté. Les animaux et la végétation sont parfois rois, parfois victimes de nos modes de vie. Il serait dommage que cette beauté soit balayée de la carte de notre monde – déjà si fragilisé par nos actions – par notre inconsistance.

N. N. pour Mr. Mondialisation

Notes

[1] Les parcs et réserves du Costa Rica. Retrieved from https://costarica-decouverte.com/parcs/

[2] « Communiqué du Tribunal de première instance des Communautés européennes » [archive] [PDF], sur curia.europa.eu, 11 juillet 2007.

[3] https://laborrights.org/sites/default/files/publications-and-resources/CR%20Pineapple%20Spanish.pdf p59

[4] La proportion de femmes travaillant au champ est plus faible que celle des hommes

[5] Corporación Colombia Internacional

[6] Cámara Nacional de Productores y Exportadores

[7] Parque Internacional La Amistad

[8] Secretaría Técnica Nacional Ambiental

[9] https://ejatlas.org/conflict/no-a-la-pineria-en-costa-rica

[10] https://reporterre.net/Sur-fond-de-conflit-foncier-un-leader-autochtone-assassine-au-Costa-Rica


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