Face à un multimillionnaire qui collectionne les maisons vides comme des jouets, un écrivain se bat pour sauver le village de son enfance. En achetant un tiers des bâtisses pour ensuite les laisser inhabitées, Pierre Cardin a ainsi dépeuplé en grande partie une cité historique et culturelle sous le regard meurtri des habitants impuissants. Poussé par son fils, Cyril Montana a décidé de se dresser contre ce célèbre couturier français dont la fièvre acheteuse a transformé Lacoste en village fantôme. Son combat a donné vie à un documentaire poignant réalisé par Thomas Bornot, à visionner sur la plateforme « La Vingt-Cinquième Heure ».

Affiche du film « Cyril contre Goliath »

Lacoste, c’est un village médiéval peuplé d’à peine quelques centaines d’habitants. Situé dans le Vaucluse, il est surplombé d’un château qui appartenait jadis au marquis de Sade. Il y a une vingtaine d’années, le haut-couturier Pierre Cardin en est devenu propriétaire dans le but de le restaurer, au grand bonheur des habitants. Le hic, c’est que le mégalomane ne s’est pas arrêté là. Une fois son dévolu jeté sur ce village historique, il a poursuivi la privatisation de ce dernier, acquérant petit à petit près de cinquante propriétés à ce jour. Ces maisons rénovées, décorées puis, laissées inhabitées, sont aujourd’hui un véritable crève-coeur pour les habitants de Lacoste qui ont assisté impuissants à la désertification croissante de cette cité auparavant emplie de vie. Car le but de Pierre Cardin est de collectionner les maisons telles de simples maquettes, quitte à détruire le village. Car qu’est-ce qu’une cité historique sans ses habitants ?

« Certains ­collectionnent les timbres ou les chevaux de course, moi c’est les maisons. »

– Pierre Cardin

« Cyril contre Goliath » raconte le combat de Cyril Montana face à ce détenteur éhonté d’un tiers du village de son enfance, auparavant lieu de festivités et de rencontres d’artistes du monde entier. Après avoir quitté Lacoste pour s’installer à Paris où il entame sa carrière, il n’oublie pas pour autant ses racines et revient régulièrement rendre visite à sa grand-mère. Il assiste ainsi à la privatisation grandissante de ce village, victime de l’appétit insatiable de possession d’un seul homme qui n’a que faire des conséquences humaines de cette accaparation démesurée. Bien au contraire, le richissime couturier n’hésite pas à se moquer des habitants qu’il nomme « des petites gens ».

Le récit d’un combat contre l’avidité

Alors que Pierre Cardin se vante publiquement d’être le héros qui a sauvé un village en ruines, Cyril s’offusque de cette communication mensongère et décide de révéler au grand public les répercussions dévastatrices de la fièvre acheteuse du couturier sur la vie des habitants de Lacoste. Pour ce faire, il réalise un documentaire en faisant appel aux talents du réalisateur Thomas Bornot. Après plusieurs années de tournage, la sortie du film est au départ programmée pour le 22 avril 2020. Privé de diffusion en salle à cause du contexte pandémique, il sortira finalement au e-cinéma via La Vingt-Cinquième Heure.

Le documentaire raconte notamment les péripéties vécues par l’écrivain parisien qui, poussé par son fils, s’initie peu à peu à l’engagement citoyen, plus que jamais décidé à se battre pour faire plier Pierre Cardin et ranimer la flamme qui animait Lacoste avant la venue du quasi-centenaire. Quid du bien-fondé des actions entreprises par le couturier qui ne semble avoir d’yeux que pour la possession ? Parmi les bâtisses achetées et rénovées par le multimillionnaire, aucune n’est ouverte à la location, ni aux particuliers, ni aux commerçants. Que reste-t-il alors si ce n’est qu’un caprice de riche ? Mais pourquoi les habitants cèdent-ils leurs biens à Pierre Cardin ?

Le châtelain ne lésine pas sur les moyens quand il s’agit de convaincre les habitants de vendre leurs propriétés. Bien que certains résistent encore et toujours à l’investisseur, ce dernier parvient parfois même à faire céder les plus réticents, rachetant leurs maisons en piteux état au prix fort, au dessus du prix du marché. C’est ainsi qu’aujourd’hui, il détient environ trente constructions (maisons et commerces) dans le centre du village, sans oublier certaines grandes propriétés mais aussi des dizaines d’hectares de terres agricoles, laissées inexploitées. Alors qu’une seule épicerie détenue par le couturier demeure en activité et vend notamment des paires de lunettes valant plusieurs centaines d’euros (« Pierre Cardin Evolution »), une ancienne boulangerie sert aujourd’hui de vitrine pour des meubles de luxe, frôlant de ce fait le summum de l’absurde. Peu à peu, le village de Lacoste s’est retrouvé inanimé, transformé en musée exposant les collections privées d’un ultra-riche dédaigneux.

Un phénomène global de privatisation des villes

Bien qu’étant le principal acteur de la désertification de Lacoste, Pierre Cardin n’en est pas le seul responsable de la situation. En effet, une grande partie du village est détenue par l’école américaine, sans oublier les résidences secondaires et les gîtes. C’est ainsi que ce village à l’histoire culturelle hors du commun, a été peu à peu privatisé dans sa quasi-totalité à des fins commerciales, tel un vulgaire parc d’attraction.

Cette avidité sans limite n’est d’ailleurs pas réservée au village de Lacoste, ni à Pierre Cardin, s’inscrivant dans un processus global d’appropriation des villes par des investisseurs privés. Ce qui se passe dans ce village « peut être vu comme un exemple de ce phénomène généralisé de prédation par les plus riches de lieux ou de biens immatériels qui auparavant étaient publics ou communs » explique Thomas Bornot, réalisateur du documentaire. Effectivement, les écarts de richesses se creusant de plus en plus, l’accaparement massif de biens immobiliers est plus facile que jamais pour ceux qui en possèdent les moyens. Car qui dit richesse dit surtout pouvoir et contrôle au détriment de ceux qui n’ont rien.

À l’heure où le mal-logement touche plus de 4 millions de français, les ultra-riches ne sourcillent pas quand il s’agit d’acquérir de multiples propriétés pour les laisser vides l’immense majorité du temps. C’est d’ailleurs un processus à large échelle qui ne date pas d’hier et qui a touché bien des villes et villages avec l’exemple notamment des résidences secondaires, ces maisons qui sont, au mieux, habitées un mois par an. En France, on estime à 3,1 millions le nombre de logements vides. Les villages fantômes deviennent un phénomène d’ampleur qui témoignent d’un exode rural toujours en processus couplé à une concentration des richesses et des biens dans les mains d’une minorité indifférente mais dont les actions sont légales et soutenues par notre modèle économique tant aimé.

J.M. / Mr Mondialisation

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