13 ans. C’est le nombre d’années qui sépare l’espérance de vie d’un·e français·e riche et l’espérance de vie d’un·e français·e pauvre, chiffre quasiment identique depuis les années 70. La lutte des classes se joue-t-elle aussi sur notre temps de vie ?
Selon une étude de l’Insee portant sur la période 2012-2016, l’espérance de vie à la naissance des hommes parmi les 5 % les plus aisés est de 84,4 ans, contre 71,7 ans parmi les 5 % les plus pauvres, soit exactement 13 ans d’écart. Quant aux femmes, cet écart est moins élevé mais tout de même de 8 ans. Depuis, l’Insee a mis à jour cette étude et l’écart s’est creusé. La lutte des classes est-elle aussi une lutte pour la vie, comme dans le film Timeless ?
« Entre les périodes 2012-2016 et 2020-2024, l’écart d’espérance de vie entre les personnes modestes et aisées s’accroît. L’espérance de vie des 25 % les plus modestes diminue, sauf pour les 5 % aux plus faibles niveaux de vie ; dans le même temps, celle des personnes plus aisées progresse. » rapporte l’Insee dans cette mise à jour.
Un constat peu surprenant au regard des industriels de l’alimentation qui capitalisent sur la santé des plus pauvres et des politiques sociales qui précarisent les foyers modestes.
25% des plus précaires meurent avant 62 ans : l’écart mortel se creuse
Les statistiques sont sans appel : 25 % des français·es les plus modestes sont déjà décédés à 62 ans, contre seulement 5 % des plus aisés. Quant aux 10 % de Français·es les plus pauvres, elles ont 3,5 fois plus de risques de développer du diabète que les 10 % les plus aisées. Dans une étude publiée le jeudi 6 octobre 2022, le service statistique du ministère de la Santé revient sur les causes de ces inégalités.

Et cela se joue dès une augmentation de 100 euros sur le revenu. Selon l’Insee, une augmentation de 100 euros mensuels autour d’un revenu de 1 000 euros correspond à un gain d’espérance de vie de 0,9 an pour les hommes et 0,7 an pour les femmes, bien que l’effet s’atténue pour les revenus plus élevés, ne représentant plus que 0,3 an pour les hommes et 0,2 an pour les femmes autour d’un revenu mensuel de 2 000 euros.
Fait notable, les femmes aisées semblent les gagnantes de cette course à la longévité : 70 % les plus aisées ont une espérance de vie supérieure à celle des hommes faisant partie des 5 % les plus riches. Un diplôme ne suffit pas à rallonger son espérance de vie, c’est véritablement ses revenus qui vont impacter directement votre temps de vie disponible. Selon l’Insee, bien que le niveau d’éducation soit corrélé au niveau de vie, il n’explique que partiellement les disparités d’espérance de vie.
Pourquoi un tel écart ?
Plusieurs facteurs expliquent cette disparité alarmante entre les plus pauvres et les plus riches. D’abord, le logement : les plus défavorisés sont souvent exposés à des logements de moindre qualité, difficiles à chauffer et parfois humides, ce qui impacte directement leur santé.
Par exemple, selon une étude de l’Observatoire des inégalités, la proportion de ceux qui déclarent que leur logement est difficile à chauffer est 2,5 fois plus importante chez les 20 % les plus pauvres que parmi les 20 % les plus riches ; et près de 20 % des ménages moins aisés ont un logement trop humide, contre seulement 10 % des plus aisés. Selon l’ADEME, en 2022, 3,2 millions de ménages français·ses étaient en situation de précarité énergétique, ce qui représente 10,8 % de la population.
« 15 % de la population française renonce à des soins pour des raisons financières, malgré le système de protection sociale. »
La santé et l’accès aux soins est bien moindre chez les plus pauvres, à cause du prix de celle-ci : selon l’observatoire des inégalités, 15 % de la population française renonce à des soins pour des raisons financières, malgré le système de protection sociale. Selon l’enquête Santé et protection sociale (ESPS) de 2014 révèle des inégalités significatives en matière d’accès aux soins entre les différentes catégories socio-économiques en France.
Les données montrent que 11 % des adultes parmi les 20 % les plus modestes ont renoncé à consulter un médecin pour des raisons financières au cours des 12 derniers mois, contre seulement 1 % des adultes parmi les 20 % les plus aisés. De plus, les cadres, ayant un niveau de vie plus élevé, sont moins exposés aux risques d’accidents, de maladies et de contact avec des produits toxiques que les ouvrier·es.
Le rapport à la santé est différent d’une classe sociale à l’autre, avec des variations de comportements : les personnes moins diplômées ont tendance à adopter des comportements moins favorables à la santé, notamment en ce qui concerne le tabac.
Selon une étude du Baromètre de santé, la prévalence du tabagisme quotidien reste en 2021 nettement plus élevée lorsque le niveau de diplôme est plus faible : elle varie de 32,0% parmi les personnes n’ayant aucun diplôme ou un diplôme inférieur au baccalauréat à 17,1% parmi les titulaires d’un diplôme supérieur au baccalauréat.
Elle ajoute que « plus le revenu est élevé, plus la prévalence du tabagisme quotidien est faible : de 32,3% parmi les personnes dont le revenu correspondait au tercile le plus bas à 17,0% pour le tercile le plus élevé. Enfin, parmi les 18-64 ans, la prévalence du tabagisme quotidien reste nettement plus élevée parmi les personnes au chômage (45,7%), que parmi les personnes actives occupées (26,6%) ».
Les plus pauvres sont davantage touché·es par des maladies graves de longue durée. Par exemple, les 10 % les plus pauvres ont 2,8 fois plus de risques de développer un diabète que les 10 % les plus riches. Les plus pauvres ont aussi une alimentation moins saine et équilibrée que les personnes cadres, comme en témoigne ce dossier de l’INRAE :
Enfin, selon une étude intitulée « Relations causales entre santé et travail, le regard des économistes », il existe une relation bidirectionnelle entre santé et niveau de vie : une mauvaise santé peut ainsi limiter les opportunités d’éducation et d’emploi, conduisant à un faible niveau de vie. Ces inégalités sociales en matière de santé persistent et sont souvent plus marquées en France que dans d’autres pays européens, selon l’Insee.

Demain, tous·tes précaires ?
Malheureusement, ce n’est pas tout : Sous la présidence Macron, la précarité alimentaire est à la hausse, comme en témoigne, l’étude de l’INRAE Manger sain et à sa faim, une question de revenus. En 2022, on estime que 9,1 millions de Français·es sont concernés par cette situation de précarité alimentaire, soit 14,4% de la population.
Résultat ? Le recours à l’aide alimentaire est de plus en plus présent dans le quotidien de nombreux·ses français·es. Entre 2009 et 2019, le nombre de bénéficiaires a plus que doublé, atteignant 5,5 millions de personnes.
La crise sanitaire a encore accentué cette tendance, avec une hausse de 10 % en 2020-2021, suivie d’une augmentation de 6 % au premier semestre 2022. De nouveaux publics, comme les étudiant·es particulièrement touchés par les confinements, ont rejoint les rangs des bénéficiaires.
La crise des gilets jaunes en 2018 a mis en lumière une autre facette de la précarité alimentaire, touchant des personnes qui, bien qu’ayant un emploi et un logement, peinent à s’offrir une alimentation équilibrée. Ces individus, souvent au-dessus des seuils d’éligibilité pour l’aide alimentaire, se voient contraints de faire des choix difficiles, privilégiant par exemple les dépenses de carburant au détriment de produits frais.
Cette réalité complexe souligne l’importance de repenser les politiques de lutte contre la pauvreté et la précarité alimentaire en France, pour mieux répondre aux besoins d’une population de plus en plus diverse et fragilisée.
Les politiques publiques tardives et inefficaces
Déjà en 2022, le gouvernement publiait ironiquement une étude sur la lutte contre la précarité alimentaire, alors qu’inflations et superprofits permettaient à certaines entreprises de l’agroalimentaire, par exemple, d’engranger des millions sur le dos des Français·es.
Fin 2023, le gouvernement a tout de même alloué un budget de 60 millions d’euros contre la précarité alimentaire, ventilés comme suit à travers le programme « Mieux manger pour tous » : distributions de colis ou paniers alimentaires, les distributions de paniers solidaires de produits frais, les distributions de repas, les épiceries sociales et solidaires, les groupements d’achats citoyens, les jardins collectifs, les maraudes alimentaires, les restaurants sociaux et solidaires, les transferts monétaires…
Cela ne permettra pas aux foyers « juste au-dessus des seuils de survivre à une augmentation moyenne de 25 % du prix des denrées alimentaires ».
De même, l’accès aux soins est dans le viseur étatique, avec le plan « Pour des solutions concrètes d’accès aux soins dans les territoires ». Pourtant, le budget 2025 montre une diminution importante des crédits de la mission Santé, avec une baisse de près de 40% par rapport à 2024, des coupes budgétaires affectant le programme 204 « Prévention, sécurité sanitaire et offre de soins ».
Ce n’est certainement pas l’introduction d’une « taxe lapin » de 5 euros pour les rendez-vous médicaux non honorés, visant à récupérer 15 à 20 millions de rendez-vous qui vont aider les plus pauvres à être en meilleure santé.
« Rien sur la santé mentale, qui touche davantage les ENFANTS DES PLUS PAUVRES, dont ceux vivant sous le seuil de pauvreté sont trois fois plus souvent hospitalisés pour des problèmes psychiatriques que les autres enfants. »
La France a mis en place diverses mesures pour lutter contre le mal-logement, un problème qui touche encore de nombreux·ses citoyen·nes. Ces initiatives comprennent le Plan quinquennal pour le Logement, visant à orienter les personnes sans-abri vers des logements durables, et la loi DALO garantissant le droit à un logement décent.
La loi ELAN renforce la lutte contre les copropriétés dégradées et les marchands de sommeil. L’État poursuit également la construction de logements sociaux, avec un objectif de 25 % dans certaines communes d’ici 2025. Parallèlement, le budget global de MaPrimeRénov’ pour 2025, qui s’élève à 2,3 milliards d’euros, s’est amoindri d’un milliard d’euros par rapport à l’année précédente.
– Mauricette Baelen
Photo de couverture de Philippe Léone sur Unsplash















