Dans notre société capitaliste, on entend régulièrement des dirigeants politiques ou de riches patrons assurer qu’ils ne dorment que quelques heures par nuit. Une manière de mettre en scène la légende du leader infatigable qui sacrifie son sommeil pour réussir. Par là, ces derniers tentent de légitimer la méritocratie et les inégalités. Or, cette narration fait l’apologie d’une pratique sanitaire dangereuse.

Construit à grand renfort de récits médiatiques, le mythe du dirigeant qui dort peu revient souvent à la une. Basé sur l’idéologie de la performance et du travail glorifié, ce mythe met en péril la santé de ceux qui y adhéreraient, mais il induit également qu’un besoin vital comme le repos relèverait d’un choix personnel. Le tout pour faire accepter une compétition délétère et aiguiser un sens du sacrifice à l’autel du capitalisme.

Petits dormeurs ou gros menteurs ?

Le mythe du leader qui dort peu, très relayé par les médias, ne date pas d’hier. Margaret Thatcher, Joseph Staline, Napoléon Bonaparte ou encore Winston Churchill s’en vantaient déjà en leur temps. Plus récemment, Donald Trump expliquait que dormir peu était sa « tactique de succès », Emmanuel Macron assurait, lui, qu’il « dormait peu », tout comme son ex-Premier ministre Gabriel Attal.

Il y a peu, la cheffe de l’exécutif japonais, Sanae Takaichi, a aussi déclenché la polémique en affirmant ne dormir que deux heures par nuit.

Sanae Takaichi préside une réunion du Quartier général de la stratégie démographique pour discuter des mesures à prendre pour lutter contre le déclin démographique. Novembre 2025. Wikimedia.

Selon certaines études, il pourrait bel et bien exister un gène qui permettrait à quelques personnes de dormir assez peu, mais il serait extrêmement rare. À partir de là, deux hypothèses sont sur la table : soit une large partie des dirigeants du monde serait touchée par cette exception génétique peu répandue, soit beaucoup d’entre eux mentent.

Le mythe de la méritocratie

« Le meilleur moyen de se payer un costard, c’est de travailler », disait déjà Emmanuel Macron en 2016, alors qu’il n’était encore que ministre de l’Économie. Une phrase emplie de mépris de classe, révélatrice de sa vision du monde, un an avant son accès à la plus haute marche. Ainsi, selon lui, si quelqu’un occupe une bonne place dans la société, c’est nécessairement qu’il a mis du cœur à l’ouvrage plus que les autres.

Et le mythe du dirigeant qui dort peu s’inscrit directement dans cette croyance. Il serait, de ce fait, impossible de « réussir » en se reposant comme une personne « normale ». Il faudrait sacrifier sa santé corps et âme pour parvenir à gravir les échelons.

Cette logique permet non seulement de justifier le fait que les plus aisés détiennent leurs positions de pouvoir, mais elle favorise, de plus, la soumission des travailleurs en vue d’une ascension sociale. Or, il existe bon nombre de gens qui se tuent à la tâche sans faire fortune, quand il y a, par ailleurs, des riches qui n’ont jamais vraiment travaillé de leur existence. Une démystification à laquelle procédait d’ailleurs déjà Mr Mondialisation dans un précédent article.

Un outil de soumission

En parlant ainsi, les partisans du néolibéralisme établissent d’abord leur supériorité, mais ils incitent aussi les employés à les imiter. Dans une entreprise, vouloir travailler « toujours plus » va d’ailleurs souvent devenir un synonyme de loyauté. Nombreux sont encore à penser que quitter son poste à l’heure est mal vu. Certains iront jusqu’à culpabiliser et considérer comme « faignants » ceux qui réclameront simplement de se reposer.

S’épuiser pour son travail serait ainsi le symbole ultime du salarié modèle, capable de sacrifier sa propre santé pour le bien de l’entreprise. En 2023, le milliardaire Elon Musk avait même voulu faire dormir ses employés dans les locaux de son entreprise pour qu’ils y consacrent encore plus de temps. L’apothéose de l’exploitation capitaliste.

Un danger sanitaire

Et pourtant, la privation de sommeil est extrêmement dangereuse pour la santé. Les besoins peuvent, en effet, varier selon les individus, mais ils se situent généralement entre sept et neuf heures pour un adulte. Sauf exception, en dessous de ce seuil, la plupart des gens finiront par en payer les conséquences sur leur corps à long terme. D’un point de vue immédiat, on peut déjà devenir plus irritable, mais également perdre en concentration ou en mémoire.

Plus grave encore, sur la durée, le manque de repos peut favoriser l’obésité, le diabète, la dépression, l’hypertension, la baisse du système immunitaire et même les troubles cardio-vasculaires. Pire, le risque de développer certains cancers, comme celui du sein ou de la prostate, se trouve lui aussi augmenté.

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Sommeil et classes sociales

De même, se vanter de peu dormir quand l’on exerce une profession intellectuelle apparaît également comme plutôt malhonnête. En effet, il est bien plus simple de passer des nuits plus courtes lorsque l’on ne fait pas un métier physiquement pénible qui nécessite une plus grande récupération.

De la même manière, faire partie des classes aisées permet de se délester facilement de tâches ménagères éreintantes, comme entretenir la maison, faire la cuisine, s’occuper des enfants, gérer les factures, faire les courses, etc.

Une stupidité économique

Le pire, c’est que, y compris d’un point de vue économique, pousser ses employés à dormir moins pour travailler plus, relève d’un contresens scientifique. Le constat est d’ailleurs similaire pour la durée du temps de travail : plus on passe d’heures à la tâche, moins l’on devient productif.

Cette même productivité sera d’autant plus entamée par les conséquences d’une insuffisance de sommeil : explosion des burn-out, maladies plus fréquentes, manque de lucidité, perte de motivation ou de créativité, etc. Autant de facteurs qui sont tout l’inverse que ce qu’un employeur pourrait souhaiter d’un salarié.

Photo de Vitaly Gariev sur Unsplash

Le monde a besoin de repos

En définitive, l’être humain n’est, en outre, pas le seul à avoir besoin de repos. La planète, elle aussi, est à bout de souffle. Par voie de conséquence, laisser les gens respirer un peu plus longtemps, c’est donc également vertueux pour l’environnement.

Dormir n’est, d’autre part, pas une option, c’est une nécessité vitale, et par conséquent, un droit humain, tout comme manger ou boire. La liberté de se reposer a d’ailleurs toujours été l’une des composantes majeures des mouvements sociaux de travailleurs à travers l’Histoire. Dans ce cadre, pouvoir passer suffisamment de temps au lit ne devrait pas représenter un luxe ; et le bien-être devrait prévaloir indubitablement sur l’enrichissement économique de quelques-uns.

Simon Verdière


Photo de Vitaly Gariev sur Unsplash

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