À droite de l’échiquier politique, on défend bien souvent la notion de mérite comme un critère pertinent pour arbitrer les conditions de vie des personnes. Un logiciel chimérique, faisant fi du déterminisme social et du droit à la dignité. Ce mythe permet surtout de justifier l’accaparement des richesses par une minorité et l’asservissement par le travail.

À longueur de journée, bon nombre de figures médiatiques répète en coeur qu’il y aurait, d’un côté, les gens qui travaillent dur et réussiraient en conséquence, et de l’autre, les paresseux qui profiteraient de la société. Les inégalités existant entre les individus seraient donc naturelles et il serait inopportun de vouloir les résorber puisque chacun mériterait son sort.

Une multitude de facteurs

Les aptitudes de chaque individu sont dues à une multitude de facteurs sur lesquels il a peu de contrôle. Il y a évidemment la génétique, mais aussi, et surtout, le milieu social. Ces deux composantes ont déjà une influence prépondérante sur les vies. La somme de hasards rencontrée lors d’une existence va également bouleverser les parcours. L’entourage, les accidents, ou tout simplement, la chance, sont autant de données à considérer.

Au final, comme le rappelle la philosophe Chantal Jacquet :

« Personne ne se fait tout seul. Croire le contraire est même une forme d’ingratitude à l’égard de tous ceux qui nous ont nourris, aidés, forgés. Il n’y a pas de mérite personnel. Si efforts il y a, ils se font toujours en commun, avec d’autres. Parfois contre eux, mais toujours en relation avec eux. »

On ne choisit pas ses cartes

Qui peut par exemple décemment assurer à un enfant né au milieu de la guerre qu’il mérite son sort ? Il est tout aussi évident que quelqu’un originaire d’un bidonville n’aura pas des chances équivalentes à celles du fils de Bernard Arnault. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien si 80 % des milliardaires français sont des héritiers.

De la même façon, si une personne appartient à une catégorie de la population discriminée, elle est, de même, défavorisée en comparaison d’autres personnes appartenantes à des populations valorisées.

Les exemples les plus simples sont sans aucun doute les femmes largement discriminées par rapport aux hommes, les personnes LGBTQIA+, ou encore les minorités ethniques ou religieuses, elles aussi bien souvent sanctionnées en raison de leur identité.

Le grand bal des hypocrites

Certains domaines professionnels sont mieux perçus que d’autres, de manière purement arbitraire. Pour illustration, qui décide qu’un courtier est plus méritant par son travail qu’un éboueur ? Le premier gagne pourtant infiniment plus d’argent que le second.

Les évolutions des positions les plus honorifiques à travers les époques sont d’ailleurs la meilleure preuve de la subjectivité de cette caractéristique. Un grand joueur de football est par exemple adulé aujourd’hui quand il aurait été anonyme il y a 150 ans.

En outre, il existe une véritable question qui devrait être posée à la lumière de l’échec total d’un système méritocratique : à qui profite le crime ? Pourquoi malgré l’absurdité d’un tel fonctionnement, autant de gens continuent-ils à promouvoir cette façon de faire, y compris quand ils en sont les premières victimes ?

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Du côté des élites financières, la réponse est assez simple : cet argumentaire leur permet de justifier leurs propres privilèges acquis au moyen de l’exploitation des autres. C’est d’ailleurs également pour conserver l’ordre établi qu’inculquer le travail acharné comme une valeur cruciale est aussi fondamental.

Le cynisme des classes dominantes va même jusqu’à valider leur position par des diplômes auxquels ils seront les seuls à avoir accès grâce à des études inabordables (un phénomène particulièrement vrai aux États-Unis) ou de grandes écoles dont ils trustent presque toutes les places.

Une société de domination

Persuader le plus de personnes possible que c’est en se tuant à la tâche que l’on pourra gravir tous les échelons sociaux et que l’on pourra « réussir » est un merveilleux moyen de faire accepter une société de classe où les uns dominent les autres. Après tout, les pauvres n’ont qu’à travailler s’ils veulent sortir de leur condition.

À ceux qui croient en cette théorie, il aura sans doute échappé que la quasi-totalité des plus riches d’entre nous n’augmente pas leur fortune par leur unique labeur, mais bien surtout (et parfois seulement) en exploitant au maximum celui des classes laboralieuses.

Une volonté d’échapper à la dernière place

À son échelle, une bonne partie de la classe moyenne préfère également se persuader de la fable de la méritocratie pour ne pas prendre conscience de sa propre condition d’asservissement. En étant juste au-dessus de la catégorie la plus basse, elle échappe de cette façon à la dernière place et ne sent pas au ban de la société.

Elle peut ainsi se croire plus en réussite et plus « méritante » que les plus pauvres qui ne seraient, au contraire, qu’une « bande d’assistés » à la charge de la population. Avec ce mode de pensée, le fait que les individus les plus aisés accaparent l’immense majorité des richesses devient alors tout à fait légitime.

Un droit à la vie digne

Ces réflexions amènent assez rapidement à une conclusion plutôt évidente ; au lieu de fonder nos sociétés sur le mérite et le travail acharné, ne devrions-nous pas au contraire nous soucier en priorité d’offrir une vie digne à chacun d’entre nous, peu importe nos choix ?

D’après le philosophe américain Michael Sandel, la dignité est d’ailleurs au cœur des préoccupations de nombreuses victimes du système méritocratique. Car si ce fonctionnement promet à une catégorie de s’élever, il ne dit en revanche pas grand-chose à ceux qui n’y parviendraient pas.

Le professeur de Harvard suppose ainsi que la montée de l’extrême-droite parmi ces classes placées plus bas que terre par les « élites » peut s’expliquer par une volonté de retrouver une estime de soi en s’appuyant sur des thématiques comme l’identité et la fierté.

Retrouver la boussole du bien commun

En fin de compte, une société basée sur le mérite (quand bien même aurait-il une véritable existence) présuppose également une division de la population en plusieurs classes ou certains seraient gagnants et dominants et d’autres perdants et dominés.

Il s’agit de plus d’une vision extrêmement individualiste où nos civilisations ne seraient qu’une addition d’ego qui mèneraient leurs vies à leur propre avantage et où chacun serait en concurrence. À l’inverse, si l’on fondait notre monde sur une idée collective, il faudrait plutôt viser le bonheur d’un maximum de citoyens.

Pour ce faire, la dignité de tous serait indispensable. En mettant fin à la société de classes et de domination, au lieu de penser au mérite de chacun, on songerait plutôt à l’intérêt de tous.

– Simon Verdière


Photo de couverture de Andrea Piacquadio

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