Né en 2019 dans les cercles identitaires et néofascistes, le collectif Némésis a réussi un tour de force médiatique : se faire passer pour un mouvement féministe. Derrière les banderoles sur les violences faites aux femmes et les selfies avec des ministres, se dessine une réalité bien plus sombre : un groupuscule d’extrême droite raciste, dont le féminisme n’est qu’une arme rhétorique au service d’une idéologie xénophobe et islamophobe.
Au-delà des guet-apens organisés avec des néonazis (révélés en février 2026 par l’Humanité), les incohérences du collectif Némésis sont multiples. Et l’une des preuves les plus obscènes de leur imposture se joue en ce moment même. Alors que les frappes américaines et israéliennes s’abattent sur l’Iran, Némésis agite à nouveau les femmes iraniennes comme étendard de guerre.
Soutenir Trump et Netanyahu au nom du féminisme : le paradoxe serait risible s’il ne révélait pas quelque chose de fondamental sur ce que Némésis est vraiment. Un collectif dont l’unique boussole est la haine de l’islam – et pour lequel les femmes, iraniennes ou françaises, ne sont jamais que des munitions.
Comment peut-on sérieusement prétendre défendre les femmes iraniennes en soutenant une guerre dont l’objectif n’est pas leur émancipation, mais le contrôle d’une région qui abrite un cinquième des réserves pétrolières mondiales ? Instrumentaliser la souffrance des femmes pour justifier une guerre impérialiste est une pratique récurrente dans l’histoire coloniale.
La rhétorique de leur « libération » sert depuis longtemps d’argument dans la propagande impériale. Némésis a simplement repeinte cette dernière aux couleurs du féminisme. In fine, les fémonationalistes soutiennent-elles les femmes iraniennes, ou plutôt la guerre impérialiste qui les tue ?
Némésis et l’Iran : la « solidarité » comme arme islamophobe
Cette manipulation ne date pas d’hier. En septembre 2022, la mort de Mahsa Amini sous les coups de la police des mœurs iranienne déclenche un soulèvement historique. « Femme, Vie, Liberté » : trois mots qui portent des décennies de résistance à l’oppression patriarcale institutionnalisée — la police des mœurs, l’apartheid vestimentaire, l’assassinat de militantes. Un mouvement autonome, iranien, populaire. Qui n’a demandé la tutelle de personne, et surtout pas celle de l’extrême droite française.

Le collectif dirigé par Alice Cordier n’a pas tardé. Les militantes de Némésis se sont engouffrées dans les cortèges de solidarité — banderoles et caméras en main — non pour soutenir ce soulèvement, mais pour en faire un projectile orienté dans une seule direction : les mosquées de France.
La mécanique est simple et répétitive : une femme opprimée n’intéresse Némésis que si son oppresseur est musulman. La définition même du fémonationalisme poussé à son paroxysme. Parce que ce qui les intéresse ne sont pas rapports de domination et les violences systémiques massivement dirigées vers les femmes, mais l’instrumentalisation raciste.
Une idéologie plus proche de celle des mollahs que du féminisme ?
Mais c’est sur le terrain des droits reproductifs que le masque tombe complètement. En étant hostile à l’avortement, le collectif Némésis remet en cause le droit le plus fondamental qui soit : celui de disposer librement de son corps. On ne peut pas se revendiquer du féminisme d’un côté, et nier de l’autre le droit des femmes à avorter. Pas de nuance ici, juste une contradiction insurmontable qui dit tout sur la nature réelle du projet de Némésis. Dans une interview, Alice Cordier déclare, au nom du collectif Némésis :
« On considère qu’il y a énormément sinon trop d’avortements. »
Un paradoxe prend une dimension encore plus saisissante quand on regarde qui elles soutiennent. Donald Trump a méthodiquement démantelé le droit à l’avortement aux États-Unis, cible les personnes LGBT, s’appuie sur une rhétorique religieuse chrétienne autoritaire. Un autocrate qui présente structurellement plus de points communs avec le régime des mollahs — anti-avortement, anti-LGBT, répression des opposants, autoritarisme religieux — qu’avec le mouvement « Femme, Vie, Liberté ».
Némésis choisit pourtant son camp : une cohérence idéologique parfaitement assumée. Ce qui les unit à Trump et Netanyahou, ce n’est pas l’amour des femmes iraniennes. C’est l’islamophobie. Comme nous le dit si bien Florence Rochefort, chercheuse au CNRS, spécialiste de l’histoire du féminisme, ci-après :
« Leur méthode repose sur le principe de vider le discours de ses ennemis de son contenu en reprenant leurs termes et en y mettant sa propre idéologie. »
Silence sur la Palestine et soutien à Israël : le révélateur définitif
Depuis octobre 2023, des organisations de défense des droits humains documentent à Gaza des viols, des féminicides, des massacres de femmes et d’enfants. La commission d’enquête mandatée par l’ONU a conclu à un génocide. Des violences sexuelles massives et systématiques sont commises par des soldats israéliens. Némésis : silence total. Pas une publication, pas un communiqué, pas une banderole. Mais un soutien indéfectible toutefois aux bombardements israéliens sur l’Iran.
Ainsi, si l’on suit la logique de Némésis, une femme n’est opprimée que si son oppresseur est musulman. Quand l’oppresseur est occidental, soutenu par les puissances impériales, financé par les États-Unis — les femmes disparaissent dans un silence assourdissant. Elles ne sont plus des victimes mais des dommages collatéraux acceptables dans une idéologie qui repose sur la hiérarchie des vies et la déshumanisation de celles que l’on considère « inférieures ».
Le fémonationalisme : quand l’extrême droite vole le langage féministe
Pour comprendre Némésis, il faut d’abord nommer ce qu’est ce collectif. La sociologue Sara R. Farris a théorisé en 2017 le concept de fémonationalisme : l’instrumentalisation de la rhétorique des droits des femmes par des partis nationalistes à des fins islamophobes et anti-immigration. La stratégie consiste à désigner les hommes musulmans et immigrés comme les seuls oppresseurs ; se poser en sauveurs des femmes — blanches de préférence, bien évidemment — et faire passer un discours raciste pour un discours émancipateur.
Ceci s’inscrit dans la logique portée par Marine Le Pen et le Rassemblement national : l’extrême droite s’applique à se présenter comme un rempart pour les femmes — à condition que la menace vienne exclusivement de l’islam et de l’immigration. Némésis en est l’incarnation radicale et de terrain.
Au fond, cette stratégie met en lumière une posture patriarcale très ancienne : justifier la haine de l’étranger en se posant en protecteur des femmes, tout en exigeant en retour leur docilité et leur conformité à un ordre national. Les femmes ne sont pas des sujets politiques dans cette vision. Elles sont des symboles, des munitions, des prétextes.
L’extrême droite a une longue tradition de ce type de récupération : pendant les guerres coloniales en Algérie ou en Indochine, les femmes « indigènes » étaient déjà brandies comme argument pour justifier la domination. Aujourd’hui, ce sont les femmes iraniennes, afghanes ou maghrébines qui jouent ce rôle. La géographie change, le mécanisme reste identique et peut être résumé par la formule issue d’un des textes les plus connus des études postcoloniales, paru en 1985 : « Les subalternes peuvent-elles parler ? » de la philosophe indienne féministe Gayatri Spivak :
« Les hommes blancs sauvent les femmes brunes des hommes bruns. »
Origines et réseaux : une immersion dans la fachosphère
Némésis naît en octobre 2019. Sa fondatrice, Alice Cordier (un pseudonyme), s’est formée au sein de l’Action française, organisation royaliste et ultranationaliste. Proche de groupes néofascistes violents comme la Cocarde, Génération identitaire ou le GUD, Némésis a également une section suisse encore plus explicite : plusieurs de ses fondatrices sont liées au groupe Militants Suisses, un groupuscule néonazi. En France, des militantes de Némésis ont travaillé comme assistantes parlementaires du Rassemblement national ou ont été candidates au scrutin.
N’oublions pas non plus les révélations glaçantes de l’Humanité en février 2026, d’échanges montrant que des militantes de Némésis coordonnent des actions avec des groupuscules néonazis lyonnais pour tendre des guet-apens aux antifascistes, utilisant leurs propres membres comme « appât » pour attirer les adversaires dans des traquenards.
Et c’est une stratégie récurrente pour Némésis : s’infiltrer dans des événements de gauche avec un service d’ordre informel et des journalistes d’extrême droite, provoquer des réactions, filmer, puis aller sur les plateaux du groupe Bolloré se présenter en victimes. Selon l’analyse du chercheur Tristan Boursier (CEVIPOF) pour l’AFP :
« C’est de l’agitation-propagande : l’objectif est de faire beaucoup de bruit avec peu de moyens »
Depuis sa création, Némésis accumule les procédures judiciaires, notamment en 2023 pour « incitation à la haine raciale », « atteinte à l’image » et « mise en danger de la vie d’autrui », et en 2024 pour « incitation à la haine ou à la violence en raison de l’origine ». Sans oublier le cyberharcèlement organisé par Némésis, provoquant des vagues de haine contre des militantes féministes et des élues de gauche.
Un féminisme tronqué : tout sauf le patriarcat
Pour mesurer l’imposture du féminisme de Némésis, il suffit d’examiner ce dont il ne parle jamais. Le collectif ne se prononce pas sur l’égalité salariale — les femmes gagnent encore en France en moyenne 24 % de moins que les hommes. Pas un mot sur la répartition des tâches domestiques, le harcèlement au travail, le congé parental.
Plus révélateur encore : le collectif estime que l’égalité des sexes n’est plus à l’ordre du jour, effaçant d’un trait les données glaçantes des violences faites aux femmes. Chaque année, plus de cent femmes sont tuées par leur compagnon ou ex-compagnon. En 2024, 1 283 tentatives de féminicides ont également été recensées. L’année précédente, 376 000 femmes ont déclaré avoir subi des violences conjugales, dont 228 000 ont été enregistrées par la police ou la gendarmerie.
En 2017, parmi les 108 000 victimes de viol ou de tentative de viol déclarées, 91 % connaissaient l’agresseur et 45 % des agresseurs étaient le conjoint ou ex-conjoint. On est donc très loin du mythe de l’étranger psychopathe croisé dans une ruelle sombre. À ce sujet, Mr Mondialisation publiait ce dossier « Les violeurs, ces hommes ordinaires ».
Et ce n’est pas sans rappeler que 77 % les violences sexuelles dont sont victimes les enfants ont lieu dans le cadre familial. Des chiffres qui font froid dans le dos… Et qui sont délibérément invisibilisés par l’extrême droite qui instrumentalise des cas marginaux pour justifier son islamophobie.
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La normalisation institutionnelle
En janvier 2025, le ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau félicite Némésis pour son « combat » dont il se déclare « très proche ». Même s’il est revenu plus tard sur ses propos, le mal est fait.
Alice Cordier multiplie les passages sur CNews, Europe 1 et TPMP — médias du groupe Bolloré — sans que son appartenance à l’extrême droite identitaire soit systématiquement précisée par les présentateurs. Cette fenêtre médiatique est le cœur de sa stratégie : chaque action en rue est conçue pour générer des images et des réactions, alimenter un cycle médiatique, et continuer à banaliser l’idéologie identitaire dans le paysage public français. La normalisation de Némésis n’est en fin de compte que le produit d’une extrême droite qui a réussi à coloniser le débat public en volant le vocabulaire de ses adversaires.
Quand le mot « féminazies » prend tout son sens
Némésis n’est pas un collectif féministe dévoyé. C’est un collectif d’extrême droite identitaire et raciste qui utilise le mot « féminisme » comme un costume, un laisser-passer rhétorique pour faire circuler une haine des étrangers, des musulmans, des personnes trans, dans des espaces qui lui seraient autrement fermés.
La réponse à cette imposture n’est évidemment pas de se taire sur les violences réelles subies par les femmes en Iran, en France ou ailleurs. Elle doit être de refuser que ces luttes soient confisquées par ceux et celles qui les instrumentalisent. Les femmes iraniennes méritent une solidarité qui respecte leur parole propre, leur complexité et leurs revendications réelles — pas une récupération par des groupes qui, en France même, s’opposent aux droits fondamentaux des femmes et marchent main dans la main avec des néonazis.
– Elena Meilune
Photo de couverture : Alice Cordier / Capture d’écran d’une émission de BFMTV (17/02)















