Nouvelle route du littoral : un projet pharaonique sous les tropiques

    La Nouvelle route du littoral (NRL) de la Réunion est un projet hors norme. Bien que son coût soit astronomique et son utilité plus que contestée, il est encore peu médiatisé au niveau national et bénéficie du soutien du gouvernement français comme de l’opposition (LR-UMP), qui dirige la région Réunion. Au niveau local, associations, écologistes, riverains et élus militent contre ce projet qui coutera plus d’1,7 milliards d’euros à la région, pour le plus grand profit des géants du BTP.

    De multiples dégâts environnementaux

    La Réunion : ses plages, ses cirques, ses forêts, ses requins, son volcan…et ses carrières, qui risquent de se multiplier pour fournir les 18 millions de tonnes de roches nécessaires à la construction de la NRL, qui devrait relier Saint-Denis (chef-lieu) à la commune de La Possession. Cette nouvelle route construite sur pilotis au dessus de l’océan devrait remplacer l’actuelle route côtière considérée comme trop dangereuse – et trop chère à maintenir – à cause des chutes de roches et des risques de submersion, malgré les mesures de sécurisation installées (filets et murs de protection) permettant de réduire grandement le risque de chute de roche sur la route.

    NRL_corail

    Récif corallien à la Réunion – http://www.indian-ocean.com/la-plongee-a-la-reunion/

    Les carrières sont accusées de provoquer de lourds dégâts environnementaux en plus de la pollution acoustique dû aux tirs de dynamites. Les coraux (déjà très affaiblis), les grands dauphins, les baleines à bosse et de nombreuses espèces d’oiseaux risquent d’être impactés, en plus de la flore remarquable de l’île. En 2014, l’association France Nature Environnement (FNE) a déposé un recours en justice. « Une quinzaine d’autres recours ont été déposés et le Conseil national de protection de la nature (CNPN) a rendu en 2013 un avis défavorable sur la NRL en raison des atteintes à la faune et de flore sauvage », explique Michel Dubromel, responsable Transport et mobilité durable à FNE.

    En effet, les cétacés, les tortues et les oiseaux, pour certains protégés, risquent de voir leurs sites de reproduction ou de repos détruits ou dégradés par les carrières et les chantiers. Le banc corallien des Lataniers et le site historique de la Grande Chaloupe risquent aussi d’être menacés. Le 19 décembre 2013 le gouvernement Valls, qui a affirmé plusieurs fois son soutien au projet, a validé les demandes de dérogation déposées par le conseil régional contre l’avis défavorable de la CNPN, sans fournir d’explications aux opposants.

    La Réunion endettée pour 40 ans

    En dehors de l’aspect environnemental, la NRL est considérée par beaucoup comme une aberration économique. En plein période d’austérité, alors que le gouvernement et les collectivités rognent jour après jour sur les dépenses sanitaires, sociales et culturelles, ce projet gigantesque ferait de la NRL la route la plus chère de France, et l’une des plus chères au monde : 133 millions du km pour 13 kilomètres de route, soit un cout total officiel de 1,7 milliard d’euros (l’Etat participe à hauteur de 780 millions d’euros). Une somme colossale qui devrait bénéficier en majorité aux deux géants du BTP Vinci et Bouygues (1,2 sur 1,7 milliard), qui ont remporté l’appel d’offres en Octobre 2013. De son coté, la cour régionale des comptes a estimé que le coût final pourrait atteindre 1,960 milliard d’euros, hors imprévus.

    Certains experts (architectes, ingénieurs BTP…) estiment que le cout réel s’approchera plutôt des 2,5 à 3 milliards en raison des probables aléas de chantier et de l’augmentation régulier de l’indice des prix du BTP. La région s’est engagée à assumer seule les éventuels dépassements de budget…Un tel coût – trois fois supérieur à Notre-Dame-des-Landes – endetterait la Réunion pour 40 ans, au détriment de toutes les dépenses dont l’île aurait besoin : formation, lycées, tourisme, agroécologie, transports en commun, remise en état des sentiers, continuité territoriale, transition énergétique, etc. A savoir que la Réunion est déjà la région la plus endettée de France par foyers imposés. Le slogan « Privatisation des bénéfices, socialisation des pertes » prend ici, encore une fois, tout son sens.

    La voie sans issue du tout-voiture

    Ce projet enfoncera encore un peu plus l’île dans le tout-voiture au détriment des transports en commun, assez peu développés à la Réunion. Alors que 30% des habitants n’ont pas de voiture, l’île ne dispose ni de train, ni de tramway. Le réseau de bus ne dessert pas la totalité de l’île et ne circule pas en soirée. Les lignes principales proposent un à 1/2 trajet par heure, quand les lignes locales ne circulent que 3 à 4 fois par jour, rendant les déplacements sans voiture parfois délicats. La part des transports en commun sur la totalité des déplacements est passée de 30% il y a 20 ans à 6% aujourd’hui. Quand à la circulation automobile, elle est déjà congestionnée sur les axes principaux (Saint-Denis, le Port, Saint-Paul et Saint-Pierre). Notons que la route du littoral actuelle est empruntée par seulement 4% des réunionnais.

    NRL_tram

    Extrait du projet de tram-train – Illustration : Jean-Yves Payet – Lutte Ouvrière

    Le projet a été lancé en grande pompe par le nouveau Président de la Région élu en 2010, Didier Robert (LR-UMP, droite), avec le soutien du gouvernement Fillon de l’époque. Suite à son élection, Didier Robert a mis fin au projet de tram-train porté par l’ancienne majorité. L’ex-président de la région, Paul Vergès (fondateur du Parti communiste réunionnais, à la tête de la région de 1998 à 2010), avait en effet lancé un projet de tram-train qui devait relier Saint-Denis à Saint-Paul en passant par La Possession et Le Port. Dans un second temps, la ligne devait être prolongée jusqu’à Saint-Pierre, capitale du Sud de l’île.

    Le but du projet était double : réduire la circulation automobile, devenue au fil des années de plus en plus problématique, et soutenir la transition écologique de l’île (baisse des émissions de GES, diminution de la dépendance au pétrole, tourisme vert, etc). L’abandon du précédent contrat par la nouvelle majorité a poussé Bouygues, l’un des prestataires retenus dans l’appel d’offres du tram-train, à réclamer 170 millions d’euros de dédommagements…

    NRL_carte_tram

    Plan de ligne du tram-train de La Réunion – Maximilian Dörrbecker (Chumwa)CC BY-SA 2.5

    Un projet entaché de malversations ?

    Une enquête judiciaire a été ouverte en 2014 par la brigade financière de la gendarmerie suite à une lettre anonyme dénonçant des irrégularités dans l’obtention des marchés publics par Bouygues et Vinci. Des soupçons de corruption pèsent sur quatre élus de la majorité. Fin 2014 et début 2015, les gendarmes ont mené des perquisitions au service informatique de la collectivité et au siège du conseil régional. Ils ont également interrogé plusieurs professionnels liés au projet, dont le président de l’intersyndicale des professionnels de la route (IPR).

    Selon un communiqué publié par l’exécutif de la région, il s’agissait « d’ investigations classiques et courantes ». « Je ne suis pas convaincu que tous les marchés fassent l’objet d’une enquête diligentée par la gendarmerie. Le Code des marchés publics ne prévoit nullement ce genre d’investigations hors procédure initiée par le procureur de la République », estime le secrétaire général de la chambre régionale des comptes, cité par l’agence de presse locale ImazPress. En Juin dernier, les enquêteurs se sont de nouveaux rendus à deux reprises au conseil régional dans le cadre de leur enquête. De son coté, l’entreprise Eiffage, grande perdante de l’appel d’offres, avait déposé fin 2013 un recours pour non respect du code des marchés publics, finalement rejeté par le tribunal administratif pour vice de procédure. Affaire à suivre.

    La  contestation s’organise

    Les opposants à la NRL se sont regroupés au sein des collectifs Non à la Nouvelle Route du Littoral et TOUCH PA NOUT ROCHE (Edit : le collectif TOUCH PA NOUT ROCHE nous a informé qu’il est opposé à la carrière de Bois Blanc mais « a choisi de ne pas se prononcer pour ou contre la NRL. Et ce depuis sa formation, pour ne pas entrer dans les débats politiques »). Plusieurs associations militent contre le projet (Alternatives Transports Réunion, Surfrider Foundation Réunion…) ainsi que des partis politiques (Parti de Gauche, EELV, Parti communiste réunionnais…). Un collectif d’ingénieurs et entrepreneurs réunionnais anonymes s’est également positionné contre la NRL, estimant que les chantiers n’apporteront que peu d’emplois locaux et pérennes à la Réunion.

    Edit : nous tenons à préciser, suite aux nombreux messages reçus, que certains collectifs et associations sont opposés au tracé prévu (en mer avec utilisation de digues + viaduc) mais ne sont pas contre la construction d’une nouvelle route plus sécurisée avec un tracé différent : par la Montagne ou par un tunnel.

    Le 7 juin 2015, une manifestation a réuni plus de 4000 participants pour protester contre l’ouverture de la carrière de Bois Blanc à Saint-Leu, ce qui en fait le plus grand rassemblement environnemental de l’histoire de la Réunion. Le site pourrait être exploité par la SCPR (Société de concassage et de préfabrication de La Réunion) pour fournir 12 millions de tonnes de roches (sur 18 au total) destinés à la construction de la NRL.

    NRL_carrière

    Manifestation le 7 juin 2015 contre l’ouverture de la carrière de Bois Blanc  – Photo : D.R – reunion.orange.fr

    Le 27 Juillet 2015, après un mois de consultations, le commissaire enquêteur Noël Passegue a rendu un avis négatif pour l’exploitation de cette carrière à ciel ouvert, se basant notamment sur 1379 observations défavorables contre 61 favorables. Entres autres : les communes de Saint-Leu, de l’Etang-Salé et des Avirons, l’agence régionale de santé (ARS), les riverains, la SEOR (Société d’Etudes Ornithologiques de la Réunion) et la SREPEN (Société réunionnaise pour l’étude et la protection de la nature) ont rendu des avis défavorables.

    « La participation du public à cette enquête a été massive. Les avis défavorables dépassent de très loin les avis favorables au projet de carrière. S’agissant des avis favorables, 59 d’entre eux émanent des professionnels des transports, quant aux 2 autres, l’un émane du directeur général de la SCPR et l’autre, d’un ancien sénateur et conseiller régional de La Réunion […] Faire cohabiter l’exploitation de cette carrière avec une zone à fort potentiel touristique très fréquentée, des écoles, un environnement humain conséquent relève d’une entreprise très difficile, voire impossible à réaliser », explique Noël Pessague dans son rapport.

    NRL_gouzou

    Rassemblement le 22 juin 2015 à l’occasion du dernier jour de l’enquête publique – Photo : D.R – ipreunion.com

    Parmi les nuisances redoutées : propagation des poussières de silice, risques sanitaires, tirs de mines, passages de poids-lourd (900/jour), pollution atmosphérique, pollution de la nappe phréatique, perturbations du réseau routier, défiguration des paysages, destruction d’un espace boisé classé (EBC), atteintes à la faune sauvage…La balle est maintenant dans le camp du préfet, qui se basera notamment sur l’avis de la commission départementale de la nature et des sites.

    Piste d’espoir pour les opposants : les élections régionales auront lieu en Décembre prochain. Si la droite perd la région, le projet pourrait être arrêté par la prochaine majorité, au risque de devoir payer de nouvelles pénalités…Nous vous tiendrons informés de l’avancée de ce projet, symbole d’un aveuglement de certains élus et professionnels à persister dans le tout-voiture et le tout-pétrole. Un projet qui, en période d’austérité, à quelques mois de la COP21 à Paris (Conférence des Nations unies sur les changements climatiques) et surtout en pleine crise climatique, a « un peu » de mal à convaincre…


    Sources : reporterre.net / humanite.fr / alternatives-economiques.fr / blogs.mediapart.fr / ipreunion.com (1) / ipreunion.com (2)

    Image Une : Région Réunion / Le Studio 360