« Pour Sama » : l’enfer syrien filmé de l’intérieur par une habitante d’Alep

« Pour Sama » est un documentaire anglo-syrien réalisé par Waad al-Kateab et Edward Watts. À Alep, Waad al-Kateab était une jeune étudiante syrienne lorsque la guerre civile éclate en 2011 dans son pays. Elle se mariera à l’un des derniers médecins restés dans la ville assiégée. Ensemble, le couple décidera de rester en Syrie, d’aider les victimes de la guerre et de se battre pour leur pays. Leur fille, Sama, vient au monde dans ce chaos innommable. La mère filmera pendant cinq ans son quotidien tandis que le père soignait sous ses yeux les victimes du conflit. De ces images fut produit un long métrage singulier et indescriptible, dédié à Sama, à découvrir le 9 octobre prochain.

« Nous ne pensions pas que le monde laisserait faire ça. » (Waad)

Ce film se décrit indéniablement comme une plongée sans filtre dans les terribles violences subies par le peuple syrien. Des violences que Waad al-Kateab, la mère de Sama, va filmer sans relâche durant les cinq années de guerre : la répression, les bombardements, les morts qui rythment la vie quotidienne des habitants d’Alep. Mais la jeune femme syrienne met aussi en lumière les espoirs et la solidarité jusqu’ici invisibles du peuple d’Alep, ainsi que les efforts de son mari Hamza et le personnel soignant pour sauver des vies dans un hôpital improvisé avec peu de moyens mais beaucoup d’entraide.

« Nous n’avons pas su nous tenir aux côtés des Syriens alors qu’ils manifestaient pour leur liberté et qu’ils étaient brutalement écrasés par le régime de Bachar al-Assad. » (Edward Watts)

Plus qu’un documentaire sur la guerre, Waad a filmé sans commentaire le récit de sa propre vie entre 2011 et 2016 (année où sa famille a finalement été évacuée au Royaume-Uni afin d’échapper à la mort). Lors des premières manifestations contre le régime d’Assad en 2011, elle était étudiante en quatrième année d’économie à l’université d’Alep. Elle apprit seule à manier la caméra pour immortaliser les évènements dont elle fut témoin.

Et quand celle-ci a commencé à tourner, Waad ne se doutait pas que les images qu’elle prenait constitueraient un long métrage huit années plus tard. Elle souhaitait capturer les manifestations syriennes, les horreurs de la guerre, les crimes du régime de Bachar El Assad – toujours niés par ses partisans – qui n’hésita pas à tuer ses propres citoyens pour préserver son pouvoir. Au total, depuis 2011, le pays a essuyé plus de 500 000 morts d’après les estimations de diverses ONG. « J’ai voulu témoigner et montrer l’humanité qui subsistait autour de nous, plutôt que la mort et la destruction qui ne cessaient de faire la une des médias. »

(c) ITN Productions 2019

Son statut de femme lui a permis d’aller à la rencontre d’autres femmes et des enfants, ce qui est assez inhabituel. Mais aussi de raconter comment tous tentaient de vivre aussi normalement que possible au milieu du siège de la ville bombardée et de cette lutte pour la liberté. Waad ne s’oublie pas pour autant et « Pour Sama » montre aussi comment elle-même vécut, en se mariant, en ayant un enfant sans jamais oublier son rôle de témoin de guerre, de « journaliste-citoyenne » auquel elle accordait une importance primordiale :

« J’ai ressenti une grande responsabilité envers ma ville, ses habitants et nos amis : il fallait que je raconte leur histoire afin qu’elle ne soit jamais oubliée et que personne ne puisse déformer la réalité de notre vécu. »

Une crudité dans les images qui fait leur force narrative

À travers son film, Waad veut envoyer un message à sa fille d’où son titre. Qu’elle comprenne pourquoi ses parents ont choisi de rester à Alep et la liberté pour laquelle ils se sont battus. En voix off, elle s’adresse à sa fille. Elle lui raconte l’histoire récente de la Syrie, de la révolution qui voit doucement le jour sur fond d’images de manifestations, puis la répression militaire sanglante qui s’en suivra. Elle y exprime son quotidien sur cinq années dans une ville devenue peu à peu une zone de guerre. Des paroles qui renseignent tout autant le spectateur. Waad n’hésite pas à filmer au plus près, comme ces corps de dizaines de militants torturés puis abattus d’une balle dans la tête par les partisans du régime auquel ils s’opposaient, en guise d’exemple. Des avertissements sous forme d’exécutions publiques qui n’entameront pas la détermination des révolutionnaires.

(c) ITN Productions 2019

La caméra à l’épaule, l’image parfois tremblante, Waad nous immerge dans son quotidien comme si nous nous trouvions à ses cotés. On sursaute comme elle lorsqu’une bombe (à fragmentation ou baril), un missile, un obus éclate à quelques mètres et que l’atmosphère s’emplit soudainement de poussière. Du gaz chloré sera également employé contre la population par le régime syrien et l’État islamique. Loin d’être épargné, l’hôpital où Waad, sa famille, le personnel médical volontaire (et pas toujours formé) et d’autres réfugiés travaillent se retrouve lui aussi la cible de bombardements. Un mépris absolu pour la vie que les petits commentaires politiques peinent à camoufler. Car les images ne laissent pas la place au doute. Ces bénévoles soudés se rendent ensuite sur les autres lieux bombardés pour porter secours aux blessés, dégager les personnes ensevelies. Du moins au début, car la situation va dégénérer au point où ils devront rester enfermés dans l’hôpital. Des prises de vue aériennes nous montreront Alep réduite à l’état de ruines en 2016.

(c) ITN Productions 2019

« Je continue de filmer. Ça me donne une raison d’être là. Ça rend le cauchemar plus supportable. » (Waad)

Tout au long du film, on se sent inévitablement proche de Waad et des personnes qu’elle filme. En particulier quand elle décrit sa relation avec son ami Hamza, médecin-militant qui deviendra son mari. Un mariage « modeste mais beau » dont « les chants couvraient le bruit des bombes au-dehors ». On réalise toute la complicité qui unit les membres de ce groupe de survivants. On s’inquiète avec Waad lorsqu’elle court à la recherche de sa fille alors que l’hôpital vient d’essuyer un nouveau tir de missiles. Sa fille à qui Waad et Hamza regrettent d’imposer une vie dans des conditions inconcevables pour une si jeune enfant mais qui ne peuvent se résoudre à abandonner la ville. On frémit d’horreur devant les enfants blessés, en sang et en larmes. Les corps s’entassent dans les couloirs de l’hôpital où le personnel, débordé, prodigue des soins à même le sol. Plus le temps passe et plus l’hôpital – qui finira par être le dernier de la ville – devra accueillir de blessés sans savoir qu’en faire. Des blessés, adultes ou enfants, qui ne pourront pas toujours être sauvés.

(c) ITN Productions 2019

Régulièrement, Waad nous livre ses pensées, positives ou négatives, la peur de mourir qui revient avec le bruit des avions et hélicoptères russes ou syriens, annonciateurs de frappes aériennes. On ne peut s’empêcher de ressentir sa douleur lorsque Waad raconte la mort de ses amis à l’écran quelques scènes plus tôt. L’empathie nous gagne devant la douleur de parents embrassant le corps de leur enfant décédé et le désarroi des médecins impuissants. Comment peut-on seulement parler de « film » devant ces images sans filtre ? Mais on sourit aussi des quelques instants de joie qui arrivent à se glisser dans le quotidien précaire du couple, comme la naissance de Sama.

(c) ITN Productions 2019

Entre deux bombardements, les habitants tentent de vivre normalement, une façon de résister au régime malgré les privations de nourriture – puis d’électricité – qui seront de plus en plus pesantes. Les enfants se baignent dans des piscines improvisées, en fait des trous d’obus remplis d’eau par des canalisations brisées. Des écoles existent toujours, installées dans des sous-sols pour les protéger des bombardements, où les enfants poursuivent au mieux une scolarité toute relative. L’un d’eux, interrogé sur le métier qu’il veut faire plus tard, déclare qu’il souhaite devenir architecte pour reconstruire Alep. Un autre parle, avec une sorte de résignation dans la voix, de ses amis morts, touchés par une roquette ou ensevelis sous des décombres. Le fossé semble si grand entre le présent impitoyable et l’avenir incertain.

La réalisation singulière du film

Poussés par l’avancée russe dans Alep, Waad (enceinte de sa seconde fille), sa famille et les Alépiens assiégés seront évacués en décembre 2016, emportant avec eux le goût amer de la défaite et des sacrifices vains. Mais Waad ne manquera pas d’emporter toutes les vidéos qu’elle avait tournées. Celles-ci avaient déjà été envoyées en janvier à la chaîne de télévision britannique Channel 4 pour illustrer une série de reportages intitulée « INSIDE ALEPPO ». Une série qui avait alors battu des records d’audience au Royaume-Uni. Les vidéos de Waad, qui ont été vues près d’un demi-milliard de fois en ligne, ont été primées à vingt-quatre reprises et ont reçu notamment un Emmy Award en 2016. La réalisation d’un film à part entière put être envisagée.

(c) ITN Productions 2019

Mais le montage du film ne s’est pas fait sans souffrance, tant le visionnage incessant des images de mort réveillait de douloureux souvenirs chez Waad, lui faisant revivre des moments terribles. Pour mener à bien ce projet, elle put compter sur le soutien d’une équipe prévenante, en particulier le co-réalisateur Edward Watts fort d’une expérience d’une vingtaine de films et documentaires (Escape from Isis, Oksijan). Un réalisateur dont la force réside dans sa capacité à raconter des histoires valorisant une humanité, un courage et un héroïsme universel.

Il fut un grand appui pour aider Waad à retranscrire son expérience et elle le remercie en ces termes : « Il a su intérioriser le fardeau que je portais en moi. Ensemble, nous avons pu puiser dans la complexité de mon vécu l’histoire que vous voyez aujourd’hui… ». De son coté, Edward Watts déclare au sujet de sa collaboration avec Waad : « À travers l’histoire de Waad, le monde peut enfin voir ce qui s’est réellement passé, comprendre nos erreurs tragiques et, espérons-le, s’assurer que cela ne se reproduise plus jamais. C’était un honneur et un privilège de réaliser ce film avec elle. »

(c) ITN Productions 2019

À la fin du film, Waad adresse un message à sa fille : « J’ai hâte que tu grandisses, Sama, et que tu me dises ce que tu ressens. Je veux que tu saches qu’on a lutté pour la cause la plus importante. Pour que toi et tous nos enfants n’ayez pas à vivre ce qu’on a vécu. Tout ce qu’on a fait était pour toi. C’était entièrement pour toi, Sama. »

Réception et récompenses

« Pour Sama » est soutenu par l’Association Française des Cinémas d’Art et d’Essai. Il sort en salles avec le soutien de nombreux partenaires : l’UOSSM, CODSSY, Amnesty International, la Ligue des Droits de l’Homme, Médecins sans frontières, Reporters sans frontières, Syria Charity, Le Monde, Télérama et France Info. Il fut primé à de multiples reprises en festival, signe de l’unanimité qu’il a générée autour de lui :

– au Festival de Cannes 2019, Sélection Officielle – Séance spéciale, Prix du Meilleur documentaire « L’OEil d’Or »
– au SXSW Film Festival : Meilleur documentaire
– au Hot Docs Festival : Prix Spécial du Jury du Documentaire International
– au Seattle International Film Festival : Meilleur documentaire
– au Sheffield International Documentary Festival : Meilleur documentaire
– au Lighthouse International Film Festival : Meilleur documentaire
– au Newport Beach Film Festival : Meilleur documentaire
– au RiverRun International Film Festival : Meilleur documentaire
– au VC FilmFest – Los Angeles Asian Pacific Film Festival : Meilleur documentaire

Nous laisserons le mot de la fin à Waad, qui vit aujourd’hui à Londres avec son mari Hamza et ses deux filles :

« Bien que POUR SAMA retrace mon histoire et celle de ma famille, notre expérience n’est pas unique. Des centaines de milliers de Syriens ont vécu la même chose et vivent encore dans ces conditions aujourd’hui. Le dictateur qui a commis ces crimes est toujours au pouvoir et tue encore des innocents. Notre lutte pour la justice est toujours d’actualité. »

c) ITN Productions 2019

S. Barret

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