Et si l’humanité n’était qu’un élevage destiné à nourrir une autre espèce ? C’est une des réflexions qui intrigue à la lecture du manga à succès, The Promised Neverland. Le duo Kaiu Shirai et Posuka Demizu interroge la domination, l’exploitation et la valeur de la vie — autant de thèmes que ce petit bijou de genre fantastique, édité en 2018, fait résonner avec antispécisme, humanisme, critique sociale contemporaine et idéal de société. Analyse.
Avant L’éthique animale, parlons-en ! un manga pédagogique analysé chez Mr Mondialisation, est paru The Promised Neverland de Kaiu Shirai et Posuka Demizu : un thriller fantastique qui inverse les rôles et questionne avec originalité et sensibilité la domination humaine sur les animaux.
Spoiler alerte ! Cet article contient des révélations sur l’évolution de l’histoire de The Promised Neverland, mais ne dévoile pas son dénouement. La lecture de cet article est tout de même recommandé afin de vous donner l’envie de vous plonger dans ce manga.

Est-il éthique de tuer des animaux ?
C’est sans doute la question principalement posée à la lecture de The Promised Neverland : est-il éthique de continuer à manger des animaux ? Question que l’on pourrait même se poser de manière plus utilitariste : est-il dans l’intérêt des humains de manger des animaux ?
D’un point de vue éthique, la question semble relativement claire : si l’on admet que la consommation de chair animale n’est ni vitale ni indispensable à la santé, alors l’élevage intensif et les conditions de mise à mort d’animaux posent un véritable problème moral. À ce propos, Victor Duran-Le Peuch dénonçait « notre indifférence » à l’égard de l’antispécisme.
Selon L214, près de 1 380 milliards d’êtres sensibles auraient ainsi été tués en 2018 pour l’alimentation, soit environ 3,8 milliards chaque jour. Ces chiffres donnent la mesure d’un phénomène d’une ampleur sans précédent, qui interroge le rapport des sociétés humaines au vivant et à la violence institutionnalisée.

La grande force de The Promised Neverland, c’est qu’il ne se présente à aucun moment comme un outil militant ou comme une idéologie sûre d’elle, mais comme un simple objet de divertissement. Sa mise en situation est pourtant singulière, car elle invite ses dizaines de milliers de lecteurs à projeter — de manière fictive mais ô combien réaliste — l’espèce humaine en tant que bétail destiné à être mangé par des démons, ceux-ci n’étant que le reflet de la société humaine.
L’héroïne Emma est quant à elle le reflet de la militante — ou du militant — révolutionnaire idéale, d’abord ignorante de sa condition d’opprimée, puis éveillée à la cruauté de son monde, et enfin déterminée à changer le monde, parce qu’il n’y a pas d’autre alternative pour la libération collective. The Promised Neverland joue donc sur deux tableaux : la sensibilisation à la cruauté de la production de viande animale d’un côté ; de l’autre, un appel à s’éveiller et à s’élever contre les injustices sociales de ce monde.
La viande d’élevage éthique n’existe pas
Emma est une « adolescente bétail », élevée et enfermée dans une ferme d’élevage de haute qualité, qui lui est présentée comme un simple orphelinat. Ce qu’elle ignore, c’est qu’elle ne sera pas envoyée dans une famille adoptive à ses 13 ans, mais qu’elle sera exécutée et dévorée par des démons.
Emma est un produit de haute qualité, ce qui signifie qu’elle a grandi dans d’excellentes conditions : sorties en plein air, nourriture abondante de qualité, et même traitement plein d’amour et de tendresse de la part de sa « maman », qui est en réalité son éleveuse.
Cette mise en situation est une réponse directe au mythe de l’existence possible d’une viande d’élevage qui serait éthique : si l’humain n’était que du bétail, certainement que de bonnes conditions de vie lui seraient préférables. Mais ni lui, ni aucun autre être sensible, n’accepterait d’être exécuté à un jeune âge.
The Promised Neverland est une inversion de l’anthropomorphisme et de l’anthropocentrisme, à savoir qu’il n’attribue pas aux animaux des comportements humains, et réfute également l’idée d’une supériorité de l’espèce humaine vis-à-vis des autres espèces sensibles.
Au contraire, The Promised Neverland conçoit l’être humain à l’image des animaux d’élevage — un sens de comparaison important — doté de sensibilité aussi bien que poulets ou cochons qui finissent dans les assiettes. Le manga semble ensuite montrer que la domination de l’espèce humaine sur le reste du vivant n’est pas une affaire de supériorité, mais plutôt d’opportunisme.

Devenir végan ou changer de système ?
Kaiu Shirai, auteur de The Promised Neverland, cache-t-il derrière cette fiction un militantisme végan ? À l’échelle individuelle, si tant est qu’Emma reflète sa pensée, Kaiu semble davantage être en proie au doute. L’héroïne, qui apprend à chasser des oiseaux dans une logique de survie, se questionne : « nous ne voulons pas être mangés. Nous voulons vivre. Mais nous aussi, nous avons toujours mangé. Et nous continuerons à devoir manger, pour survivre. »
La force du personnage d’Emma est qu’il est capable de se mettre dans la peau des autres, grâce à sa forte sensibilité et son sens aiguë de la justice. La sensibilité humaine est d’ailleurs la seule échappatoire pour les animaux d’élevage de ce monde, elle seule peut les épargner de l’abattage massif qu’elle leur fait subir, dès lors que les études montrent qu’une alimentation végétarienne, voire 100% végétale, est viable pour l’être humain. Une différence fondamentale avec le cas d’Emma qui est dans une contrainte de survie.
Si le manga, habilement, ne pointe pas du doigt, déculpabilise même les personnes qui mangent de la viande, il incite en revanche à mener collectivement des réflexions antispécistes. C’est là que le manga montre sa portée révolutionnaire, puisque les héros veulent renverser le pouvoir, libérer les individus opprimés — démons et humains compris — d’un système de domination profondément inégalitaire ; conscients que leur salut ne passera que par l’action collective.
Le renversement qui consiste à imaginer un échange de conditions entre les humains et les animaux d’élevage, rappelle les travaux artistiques de Barbara Daniels. Cette irlandaise expatriée à Berlin en Allemagne, a publié un livre illustré et traduit en français, nommé « Le règne animal », où les humains ne sont que d’impuissantes victimes d’un monde dominé par les animaux et leur bon vouloir, aidant à remettre en cause les pratiques spécistes.

Métaphore de ce monde
La métaphore la plus habile est sans doute celle du « sang maléfique ». Dans The Promised Neverland, les démons pensent être contraints de devoir manger de la viande humaine pour maintenir leur forme physique et mentale. Or, la démone Mujika possède un antidote : son propre sang.
En boire une seule goutte permettrait aux démons de survivre sans devoir s’alimenter de viande humaine. Mais ce sang est diabolisé et défini comme « maléfique » par la classe dominante des démons, peu encline à bouleverser un système qui lui profite, et lui permet de jouir des plaisirs que procurent la viande humaine de haute qualité, réservée aux élites.
La métaphore prend alors tout son sens. L’antidote, « le sang maléfique » ou plutôt « bénéfique », représente la connaissance : ces études scientifiques qui annoncent la viabilité pour l’être humain d’une alimentation végétarienne ou végétalienne, mais aussi comment s’y prendre : alimentation équilibrée, apports caloriques suffisants, supplémentation en vitamine B12, bien que ces impératifs soient aussi vrai pour une alimentation omnivore.
La diabolisation des personnes ayant bu le sang maléfique, est à s’y méprendre avec la diabolisation des écologistes et des militants végans. Ceux qui défendent l’intérêt général sont régulièrement la cible des classes dominantes qui les traitent de « woke », « agressifs » ou même « terroristes ».

Ces attaques et ces manipulations de l’opinion visent à maintenir des systèmes de domination injustes : envers les animaux, mais aussi envers les classes populaires voire moyennes, contraintes économiquement de se nourrir de viande malsaine produite intensivement. Pendant ce temps, les élites se gavent de viande de haute qualité : on se rappelle tous de l’épisode des homards et de ces luxueux dîners financés aux frais de la République et organisés par l’ex-ministre français François de Rugy.
Par ailleurs, il est regrettable que les problèmes écologiques liés à la surproduction de viande humaine dans The Promised Neverland soient inexistants, alors que la pollution mais aussi les dangers sanitaires liés à l’élevage intensif de ce monde, sont des arguments essentiels à la nécessité de réduire drastiquement la consommation de viande.
L’indifférence derrière l’argument du « moindre mal »
En effet, ces enfants bétail auraient pu finir, comme la grande majorité des humains, dans une ferme d’élevage intensif, où l’on y trouve des milliers d’enfants légumes engraissés qui n’existent que pour être mangés : « les humains qui naissent là, n’apprennent même pas à parler. Ils n’ont pas de nom. Ils n’ont pas de volonté propre, ni même de raisonnement propre. »
À l’image de ces 75 milliards de poulets tués en 2018 pour l’alimentation selon L214, les humains sont ici perçus comme de la simple marchandise, de la nourriture bon marché, à produire en masse pour répondre aux besoins de la population.
L’argument utilisé par la « maman » est ici celui du « moindre mal ». Puisque la majorité des humains vivent sans exister, les enfants des fermes de haute qualité devraient se satisfaire de leur condition « privilégiée ».
Cette rhétorique du moindre mal est constamment utilisée dans ce monde par les classes dirigeantes : « continuez à nous élire » disent-ils, sinon le pire arrivera, à savoir l’arrivée au pouvoir du fascisme. Celui-là même qu’ils ont fait grandir en accentuant les inégalités sociales.
Ce discours, maintes fois entendu, consiste à se satisfaire du système néolibéral et de ses logiques de domination sur des groupes d’humains et sur le reste du vivant. Ce type de discours, n’est rien d’autre qu’un aveu de résignation et d’indifférence à la souffrance d’autrui.
Abandonner l’ambition de changer le monde, c’est abandonner les plus vulnérables à leur sort. À la lecture de The Promised Neverland, on croirait impossible pour ces enfants victimes de changer le système et d’améliorer leur condition. Pourtant, Emma, activiste révolutionnaire, tentera de vous prouver le contraire.

Réflexions sur l’activisme
L’auteur de The Promised Neverland, Kaiu Shirai, ne revendique pas directement une pensée antispéciste, révolutionnaire ou même féministe. Pourtant, ses choix scénaristiques ne laissent place à aucun doute sur son idéal de société. Ce n’est pas un hasard si la protagoniste du manga est une jeune fille, devenue meneuse naturelle grâce à ses qualités sociales, mentales, stratégiques, psychologiques mais aussi physiques.
Emma peut être considérée comme une figure féministe pour ses qualités intrinsèques, mais surtout parce qu’elle évolue dans un groupe où personne ne la dévalorise et ne conteste son aura et son leadership parce qu’elle est femme.
Emma est clairement une militante, une meneuse destinée à changer le monde. Son combat est une sorte de reflet des activistes révolutionnaires de ce monde. Bien qu’elle agisse d’abord pour le bien de sa famille, elle remet constamment en question ce qui est juste ; pour les siens mais aussi pour les autres, et même ses pires ennemis.
« Tuer est-il vraiment le seul moyen [pour les êtres humains de survivre] ? N’y a-t-il pas un autre moyen que la violence ? […] Je ne veux pas qu’un autre humain soit tué. […] Mais cela ne signifie pas que je veuille te tuer. »
Cela dit, Emma n’est pas naïvement pacifiste : si sa tentative de dialogue échoue, elle se résout à prendre les armes, par légitime défense. Ceci est une nouvelle métaphore utile à cet activisme : la voie idéale des combats est toujours la voie pacifique, mais si le pouvoir maintient sa violence, son cynisme et ses menaces sur les droits fondamentaux des humains et sur leur propres vies ; alors le pouvoir devient le seul responsable des affrontements entre les forces de l’ordre et les manifestant.es.
Les dirigeants, tout comme Lewis, décuplent leur violence dès lors qu’ils refusent le dialogue et toute perspective de cesser leur violence première et systémique dont on rappelle que l’agression physique — dans ce monde — n’est pas sa seule forme : la violence institutionnelle est d’abord sociale et économique.
« la peur m’a saisie sans prévenir… des doutes m’ont envahie. était-ce la décision juste ? Ne faisons-nous pas fausse route ? »
Ces doutes, tant qu’ils ne paralysent pas l’action, sont non seulement bénins, mais indispensables à tout activisme politique. Kaiu Shirai se fait ainsi rousseauiste : à l’image du philosophe des Lumières, le mangaka rejette l’idée d’une nature humaine bonne en soi, corrompue uniquement par la société.
Cependant, il considère à travers le personnage d’Emma, que l’être humain possède cette capacité de raisonnement, d’action et de communication, lui permettant de tendre constamment vers la justice sociale, de corriger au mieux les injustices de la nature ou bien celles créées par les sociétés humaines qui auraient fait fausse route.

Emma, une figure exemplaire
L’héroïne est tout bonnement un exemple à suivre, notamment pour sa capacité d’écoute, de compréhension des autres, quand bien même iels auraient mal agi. Elle cherche constamment le dialogue et le soutien psychologique. Sa capacité à discuter des problèmes pour les résoudre est une clef essentielle pour, collectivement, mener à bien la révolution : « ouvrons nos cœurs et parlons », dit-elle à Yugo, un homme aigri prêt à la tuer.
« Plus j’y pense et plus je suis convaincue qu’on a pas besoin d’être des ennemis. […] Nous devons nous comprendre et nous aider les uns les autres. »
Grâce à cet état d’esprit, les querelles de la gauche de ce monde seront enfin résolues ? Pas exactement, car Emma emporte avec elle l’ensemble des victimes d’un système qui les oppresse. Sa « maman », qui participe au massacre d’êtres humains malgré tout l’amour qu’elle leur transmet, peut être comparée aux éleveurs de bétail de ce monde.
Ceux-ci élèvent et tuent des animaux, mais ont-ils d’autres choix pour survivre — tant bien que mal d’ailleurs — économiquement ? La « maman » s’est résolue à devenir éleveuse car c’était là le seul moyen de survivre, avant que ne s’ouvre la voie de la révolution : « l’obéissance ne nous donne pas de futur. […] Je ne veux plus être l’esclave de personne », dit-elle.
Abattre l’ennemi ou le système ?
L’une des principales leçons que donne Emma sur l’activisme, concerne la capacité à dissocier la haine de l’ennemi de celle du système ; ce dernier étant la cible à abattre. Voici les propos d’Emma face à son bourreau ultime, Peter Ratri, l’être humain gagé de perpétuer le système en sacrifiant les « enfant-bétails » :
« Nous ne pardonnons absolument pas. Mais je ne veux pas résoudre la situation en te tuant. […] Nous voulons nous libérer de tout, pas seulement de notre destinée et de notre condition, mais aussi de la haine et de la peur ! »
Emma rappelle que les conditions sociales et les classes ne sont pas choisies : elles sont subies, imposées de l’extérieur. Quiconque se retrouve en position de dominé ou de dominant agit alors selon ses intérêts immédiats, mais surtout selon son conditionnement — son éducation, son formatage social.
Voilà pourquoi la haine envers les dominants a ses limites. Épargner l’adversaire reste un luxe — ou plutôt un objectif ultime — possible uniquement quand il est acculé, en position de faiblesse. C’est d’ailleurs ainsi qu’Emma ouvre le dialogue avec ses bourreaux : une fois qu’elle détient le pouvoir, et que l’adversaire risque de tout perdre.

Cette analyse montre bien à quel point The Promised Neverland est un indispensable. Une œuvre de divertissement, destinée à un public plutôt jeune, qui cache en réalité tout un lot de valeurs, principalement antispécistes et révolutionnaires.
« Le pays imaginaire promis » n’est-il pas celui d’un monde post-révolution ? Ce monde, si lointain mais si accessible à la fois, où l’être humain cesserait d’employer ses logiques de domination sur l’espèce humaine et sur la nature.
– Benjamin Remtoula @Fsociété
Photo de couverture : une des couvertures du manga par Yêu Phim sur ©Flickr















