Alors que s’ouvre en France l’édition 2018 du Salon de l’Agriculture, les images aseptisées et bucoliques d’un pays pastoral, dont l’agriculture paysanne serait florissante, occultent une nouvelle fois la crise profonde que traverse le monde agricole. L’industrialisation écrasante et générale de l’agriculture française montre aujourd’hui ses limites, alors que les professionnels peinent à simplement vivre de leur travail. Pourtant, un autre modèle est possible. Encore faut-il pouvoir regarder au delà des illusions…

Vivons nous en pleine supercherie ? Telle une publicité permanente à ciel ouvert, le Salon de l’Agriculture nous renvoie l’image d’une agriculture traditionnelle, « rustique » et proche de la nature. Alors que sont exposés le long des allées des animaux pomponnés ou des produits censés représenter le terroir français, la réalité de terrain est totalement occultée. Celle d’une agriculture massivement industrialisée dont les paysans ne vivent qu’en accumulant des dettes et en se soumettant à des multinationales. La critique ne peut exister. Tout droit briller. Tout est devenu spectacle. Cette poule n’est-elle pas mignonne ?

Pourtant, c’est bien ce modèle industriel froid et destructeur des sols et de l’être animal qui domine la production agricole, comme le rappelle l’enquête du Youtubeur « L’effet chimpanzé » (voir ci-dessous) à propos de la production laitière. Les agriculteurs locaux à taille humaine peuvent aujourd’hui se compter sur les doigts de la main. Avec ce système froid et déshumanisé, les exploitants sont enfermés dans un cercle vicieux dont les acteurs de la grande distribution sont les véritables gagnants. Exhortés à vendre toujours moins cher – parfois même à perte ! – les paysans ont l’injonction de produire davantage, avec des méthodes toujours plus intensives, polluantes, inhumaines et destructrices de l’environnement. Alors, à qui profite ce mythe édulcoré que tentent de nous vendre le Salon de l’Agriculture et ses figures politiques avides de selfies avec les animaux ?

Militante pacifiste violemment évacuée du Salon de l’Agriculture. Photo : Tiphaine Blot

Quand le salon de l’agriculture nous voile la face

Qui n’est pas séduit par cet idéal agricole où tout va bien dans le meilleur des champs ? Il faut pourtant se rendre à l’évidence, notre réalité moderne est loin de ça. Le Salon de l’Agriculture détache le consommateur des étapes du processus industriel qui existent entre l’animal parfumé exposé et le produit final sous emballage plastique des supermarchés. Ce processus, fondement de notre agriculture moderne où l’être est devenu une matière marchande comme une autre, n’est jamais exposé : il est volontairement caché.

Tout semble ainsi fait pour séparer le consommateur de la réalité du terrain, très peu vendeuse auprès du public. Pire encore, industriels et médias alimentent volontiers le mythe d’une production française pastorale, locale, proche des traditions, alors qu’elle a précisément été vidée de sa substance traditionnelle ces dernières décennies pour se calquer sur les besoins du marché mondialisé, avide de matières alimentaires. Et les récentes conventions économiques internationales ne risquent pas d’inverser la tendance. Au contraire, cette nouvelle mise en concurrence avec des pays aux réglementations plus faibles, et aux prix attractifs qui en découlent, ne peut qu’encourager une fuite en avant productiviste généralisée.

C’est peut-être précisément l’enjeu d’un tel salon : comment se comporteraient les consommateurs français s’ils étaient capables de voir au delà du spectacle édulcoré, si on les plaçait face au visage réel, froid et violent de l’alimentation industrielle moderne ? Comment réagiraient les consommateurs s’ils comprenaient pleinement que la course au productivisme tend à détruire ces images dorées de petits producteurs heureux et libres dont on nous gave volontiers à chaque journal télévisé sur TF1 et dans les publicités ? Continuerions nous à consommer aveuglément des produits préemballés en ayant conscience de la supercherie ? Probablement pas. Ainsi, la supercherie devient une condition de la subsistance du système agro-industriel actuel.

Pendant ce temps sur BFMtv…

Les alternatives existent et se développent en marge

Cependant, paysans, agriculteurs, et membres de la société civile sont de plus en plus nombreux à s’organiser pour sortir du modèle intensif. Grâce aux coopératives d’achat, aux AMAP et autres épiceries locales, ils réinventent des outils économiques qui peuvent satisfaire les besoins financiers réels des producteurs à une échelle locale. Soutenus par des citoyens et des citoyennes conscients de leur rôle à jouer dans cette transition, ils montrent qu’un modèle vertueux et moins impactant sur l’environnement est possible lorsque l’on s’extirpe de la logique du tout concurrentiel qui aboutit à nivellement par le bas – des prix, des conditions de travail et de la qualité des produits.

Ainsi, par exemple, pendant que le Salon de l’agriculture retient l’attention des médias, d’autres organisent un « contre-salon », intitulé « Sortons l’agriculture du salon » avec la volonté de « donner la parole à ceux qui inventent le monde de l’alimentation de demain ». Le 3 mars prochain, « pendant une journée, les acteurs de la démocratie alimentaire, qu’ils soient paysans, cuisiniers, artisans, intellectuels, scientifiques, artistes ou, plus simplement, citoyens-mangeurs, sont invités à se retrouver à La Bellevilloise, lieu emblématique des premiers échanges commerciaux « du producteur au consommateur » au début du XXe siècle ». Mais à ce jour, malgré toutes ces bonnes volontés, les politiques publiques, notamment la PAC, ne favorisent pas l’émergence de ces alternatives locales. Aussi, leur développement dépend à ce jour entièrement des forces paysannes et citoyennes…

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