Un énième documentaire visant à faire « prendre conscience » de l’urgence écologique, à coup d’images d’ouragans, de feux et de cyclones ? Loin de là. Une fois que tu sais s’immisce dans l’intime, le subjectif, et l’émotion. En partant à la rencontre de ceux et celles qui ont dédié leur vie à la recherche sur le climat, Emmanuel Cappellin, cherche à comprendre comment ces scientifiques réussissent à trouver la force de vivre et de ne pas céder à la résignation malgré leurs savoirs. Le but n’est pas tant de les interroger sur leurs recherches que sur leurs émotions personnelles par rapport à la situation présente et la manière dont ils se préparent aux bouleversements à venir. Leur réponse est unanime : sans entraide ni solidarité, il est impossible de dépasser cette éco-anxiété grandissante. Un film saisissant, qui invite à passer à l’action collectivement. Découverte.

Le dernier rapport du GIEC, bien qu’alarmant, ne nous surprend pas. Ou plutôt, il ne nous surprend plus. Nous savons que le système actuel est voué à l’échec. Nous savons que le climat se dérègle, que la biodiversité s’effondre, que les migrations environnementales sont désormais monnaie courante. Nous savons que les limites planétaires ne sont pas respectées. Nous savons aussi que, pour enrayer cette trajectoire écocidaire, les petits pas ne suffisent pas. Que la volonté politique est indispensable. Et que, en conséquence, il faut lutter. Collectivement. 

Mais, comment faire ? En réalité, si nous savons beaucoup de choses sur l’état écologique et social de notre planète, nous ne parlons que très peu de l’impact que ces connaissances ont sur chacun et chacune d’entre nous.  En revanche, une chose est sûre, « Une fois que tu sais, tu ne peux plus être le même ». C’est de ce constat que part ce documentaire, réalisé par Emmanuel Cappellin : une fois passée la prise de conscience, beaucoup d’entre nous se retrouvent perdus. Sonnés par des chiffres toujours plus gros, toujours plus ahurissants. Pris par un grand sentiment d’impuissance. Confrontés à un futur incertain. Bref, nous sommes frappés de plein fouet par une éco-anxiété grandissante. 

Pourtant, il est possible de construire un avenir durable et solidaire, en agissant collectivement. Une fois que tu sais donne à voir ce processus de reconstruction de l’intime à travers les rencontres, les échanges, et les actions menées par Emmanuel Cappellin, son réalisateur. En partageant avec nous ces expériences tant individuelles que collectives, aux côtés de quatre scientifiques mondialement reconnus, le réalisateur s’ouvre à nous et nous amène à une deuxième prise de conscience : nous ne sommes pas seuls. Ensemble, nous pouvons dépasser cette éco-anxiété et redonner du sens à notre vie en passant à l’action collectivement. Nous avons échangé avec lui, et visionné le film. 

Aux origines du film : un duo engagé

Il est réalisateur, producteur et chef-opérateur. Elle collabore à la réalisation et se charge du montage. Emmanuel Cappellin et Anne-Marie Sangla forment un duo engagé : tous deux ont participé à la réalisation de films sur les thématiques sociales et/ou écologiques, notamment aux côtés de Yann Arthus-Bertrand pour Human ou encore Women. Si c’est le premier film du réalisateur, pendant notre échange il insiste sur l’importance de ce travail à quatre mains : « Sans Anne-Marie, je ne serais jamais arrivé à un tel résultat. Elle n’apparaît pas dans le film, mais elle y a tout autant contribué que moi et c’est important de le mentionner ».

D’ailleurs, quand nous avions rencontré Emmanuel en 2018, il n’avait pas encore décidé d’être un personnage à part entière du film. Il nous avait déjà fait part de son approche transdisciplinaire des sciences environnementales, due à son cursus d’études singulier, et de sa volonté de questionner notre capacité à réagir de manière collective face à la crise écologique tout au long de son film. Au début du film, il revient sur son parcours et les origines de son engagement :

« pendant qu’en classe on me vendait le développement durable, dans le journal on a annoncé qu’on pourrait dorénavant naviguer en voilier jusqu’au pôle nord grâce à la fonte de la calotte polaire. Ce qui me semblait à jamais hors de portée a été atteint. Quelque chose s’est effondré en moi ».

Emmanuel Cappellin, le réalisateur / Crédits photo : Nour Films

Ce jour-là, Emmanuel a décidé qu’il voulait agir à son échelle : il est passé de botaniste en Equateur, s’est lancé dans le zéro déchet, puis est devenu chef-opérateur et producteur dans des films engagés, avant d’embarquer dans un porte-conteneur en direction de la Chine pour un voyage initiatique … avant de revenir à Saillans afin de retourner à une vie « simple ». C’est à ce moment précis qu’il comprend vraiment le rapport qu’il a pourtant lu il y a des années déjà : le rapport Meadows Des limites à la croissance, datant de 1972, une approche systémique qui développe plusieurs scénarios. Et c’est à partir de là, il y a sept ans, qu’il décide de se rapprocher de plusieurs scientifiques.

Le synopsis est le suivant :  « Confronté à la réalité du changement climatique et à l’épuisement des ressources, le réalisateur Emmanuel Cappellin prend conscience qu’un effondrement de notre civilisation industrielle est inévitable. Mais comment continuer à vivre avec l’idée que l’aventure humaine puisse échouer ? En quête de réponses, il part à la rencontre d’experts et de scientifiques tels que Pablo Servigne, Jean-Marc Jancovici ou Susanne Moser. Tous appellent à une action collective et solidaire pour préparer une transition la plus humaine possible. Une odyssée qui touche à l’intime et transforme notre regard sur nous-même et sur le monde pour mieux construire l’avenir.»

A la rencontre de l’intime

Un énième documentaire visant à faire « prendre conscience » de l’urgence écologique, à coup d’images d’ouragans, de feux et de cyclones ? Loin de là. 

Une fois que tu sais s’immisce dans l’intime, le subjectif, et l’émotion. Emmanuel Cappellin part à la rencontre de celles et ceux qui ont dédié leur vie à la recherche sur le climat, et qui savent donc beaucoup de choses :  Jean-Marc Jancovici, Richard Heinberg, Saleem Huq, Susanne Moser. Le but n’est pas tant de les interroger sur leurs recherches que sur leurs émotions personnelles par rapport à la situation présente et la manière dont ils se préparent aux bouleversements à venir. Autrement dit : comment est-ce qu’ils réussissent à vivre malgré toutes les informations scientifiques dont ils ont connaissance ? Où trouvent-ils la force de continuer leur travail de scientifiques au lieu de céder à la résignation ? 

Le constat fait au début du film : alors que toutes les courbes augmentent (pollution, industrie, population, alimentation), celle des ressources naturelles décroît fortement / Crédits photo : Nour Films

Susan Moser, experte de la montée des eaux et spécialiste de la résilience et de la communication sur le climat au sein du GIEC, explique notamment le processus de résilience et de reconstruction de l’intime qui suit la « prise de conscience » de manière remarquable. Mais, s’il y a bien un passage à retenir de tout le film, ce sont ces mots de Richard Heinberg, expert de l’épuisement des ressources pétrolières  :

« Vaut-il mieux ne rien savoir ? D’une certaine manière, on peut considérer cela comme un savoir toxique. Mais je ne peux me résoudre à cacher ces informations, parce-que de profonds changements se profilent à l’horizon. Et pourtant, transmettre cette information a un impact psychologique. Une fois que tu sais, tu ne peux plus être le même. Pour moi, la seule stratégie possible est de faire en sorte de n’avoir aucun regret. Il faut donc faire de notre mieux maintenant afin de sensibiliser et de créer des exemples de modes de vie durables. Il faut réduire la souffrance humaine et préserver les écosystèmes du mieux que l’on peut. Il faut aussi lâcher prise et se dire que, d’une façon ou d’une autre, cela fera la différence. On se dirige vers des temps difficiles, mais plus on sera nombreux à s’engager à créer de la résilience et à agir avec empathie, voir même avec un peu de sagesse, mieux on s’en sortira tous ». La conclusion de tous ces échanges est unanime : la solidarité et l’entraide sont primordiales, car  « le premier filet de sécurité, c’est le réseau qu’on réussit à tirer autour de nous » (Jean-Marc Jancovici). 

Pablo Servigne / Crédits photo : Nour Films

Pablo Servigne, co-fondateur de la collapsologie, intervient également dans le film et insiste sur la nécessité de mettre en place cette « culture de l’entraide » par anticipation de ce qui va arriver, et arrive déjà dans d’autres endroits du monde. D’ailleurs, c’est son livre Comment tout peut s’effondrer (2015) qui a largement inspiré le film. Le réalisateur explique :  «Quand Pablo sort son livre en 2015, je me dit “mon dieu quelqu’un a écrit mon film ! Et par la suite, quand il a vu diverses projections du film, il a dit “mon dieu quelqu’un a filmé mon livre!”, donc c’est assez drôle. Mais je lui dois énormément dans ma capacité à assumer des mots qui n’étaient pas dans mon film à l’origine, comme “effondrement” ou “collapsologie”. Il a réussi à synthétiser en quelques mots clés quelque chose qui était présent dès le départ dans mes démarches mais que que je n’avais pas conscientisé encore. D’un film à la rencontre des experts du climat, c’est devenu un film sur l’effondrement vu à travers le prisme du climat. Avec quelques scènes où l’on parle également de la biodiversité, de l’effondrement du Vivant ». 

En sept ans de création, le film a donc bien évolué. Surtout, il a joué un véritable rôle de catharsis pour son réalisateur, Emmanuel Cappellin qui nous confie :

« Au début, je me cachais derrière mes personnages puis, quatre ans plus tard, mon fils est né et je me suis engagé dans la naissance de la branche française de Extinction Rébellion. Donc j’ai commencé à tourner des images de mon quotidien, jusqu’à devenir à mon tour un personnage à part entière du film. Ensuite, une sorte de flou s’est créé entre ce que je filmais parce-que je le vivais et ce que je vivais parce-que je le filmais. »

A l’encontre du nombrilisme occidental

Une fois que tu sais n’aborde pas l’effondrement, mais bien DES effondrements, lesquels ont déjà commencé dans plusieurs endroits du monde. La question des limites planétaires est en effet inséparable de la question de la justice : comme l’explique Malcom Ferdinand, « face à la tempête écologique, nous sommes tous dans le même bateau, mais pas dans les mêmes conditions ». Conscient de cela, Emmanuel Cappellin se rend au Bangladesh à la rencontre de Saleem Huq, expert sur l’adaptation et conseiller en négociation au sein du GIEC et, plus largement, de « ceux qui vivent déjà dans le futur » [ndlr, sous entendu le futur des pays occidentaux / dits du Nord].

Saleem Huq / Crédits photo : Nour Films

Cette partie du film est particulièrement importante : elle montre que les pays dits du Sud sont très souvent  bien mieux préparés à l’effondrement, via des exemples très concrets. Elle invite donc le spectateur occidental à décentrer son regard, à se départir de ses schèmes de pensée occidentaux, en suivant Saleem dans son quotidien : ce dernier nous emmène au cœur des négociations internationales sur le climat, au sein desquels il est la voix des cinquante pays les plus pauvres au monde. Le chercheur souligne :

« Les pauvres le subissent aujourd’hui [le changement climatique], les riches le subiront demain. […] On n’a pas réussi à protéger les pays pauvres. Ils sont déjà touchés. Les accords de Paris n’auront aucun effet de mon vivant, ni du vôtre. Les conséquences sont déjà amorcées. Mais c’est pour nos enfants. C’est ce qu’on laissera à nos enfants qui compte pour ces accords, aussi bien à vos enfants qu’aux miens. »

Ce passage du film invite donc à nous questionner : pourquoi est-il si difficile d’obtenir de la sobriété – perçue par la majorité comme de la restriction – alors que notre société n’a jamais été aussi inégalitaire ? Que faire de cette responsabilité qu’ont les pays dits du Nord envers ceux du Sud ?  Et, surtout, comment préserver sans exclure ? Le Bangladesh s’est adapté très rapidement au changement climatique. Or, comme le souligne Saleem, le problème de l’adaptation, c’est qu’elle a des limites. Notre futur peut s’envisager de deux manières : soit la solidarité et la création de réseaux d’entraide, soit la création d’un  « un monde de forteresse » où l’on sacrifie la vie d’un grand nombre pour la survie d’un petit nombre. 

Au-delà du film, la création d’une véritable communauté d’entraide

Emmanuel opte pour la première option, la solidarité. Ce choix est le fruit d’un long parcours mais, surtout, fait partie intégrante du processus de résilience et de reconstruction d’« une fois que l’on sait ». Une fois la prise de conscience passée, nous tentons tous d’agir à notre échelle, nous nous jetons à corps perdu dans l’engagement, jusqu’à nous brûler les ailes. C’est ce que tente de faire comprendre le réalisateur à travers son expérience personnelle : alors qu’il revient d’une action dé désobéissance civile, il confie pendant le film « L’impuissance me mord les tripes. L’épuisement me guettePasser de la prise de conscience à l’engagement, sans passer par une phase de reconstruction de l’intime et un véritable processus de résilience individuel et collectif : telle est la formule magique qui mène inéluctablement au burn-out militant. 

Lors d’une action de désobéissance civile à laquelle Emannuel Cappellin participe / Crédits photo : Nour Films

Ce constat n’est pas nouveau, il existait déjà dans les années 1970 lors des manifestations anti-nucléaire. C’est à ce moment-là que Joanna Macy, spécialiste de la deep ecology et de l’écopsychologie, a développé une méthodologie visant à approfondir notre connexion à la terre et au vivant tout en nous préparant à faire face aux risques d’effondrement : le travail qui relie (ou Work that Reconnects, en anglais). Cet ensemble intégré de pratiques expérientielles et pour partie spirituelles ont pour objectif de permettre à celles et ceux qui les appliquent de se reconnecter émotionnellement à la communauté du vivant dans sa globalité, en surmontant à la fois le désespoir et la tentation du déni face à l’avenir et se mettant en action collectivement. Cela en quatre étapes, expliquées dans l’ouvrage L’espérance en mouvement : 1. s’enraciner dans la gratitude ; 2. honorer sa peine pour le monde ; 3. changer de regard et 4. aller de l’avant en entrant dans l’action. A travers le quotidien d’Emmanuel Cappellin, nous sommes en réalité amenés à voir le passage du réalisateur par chacune de ces quatre étapes. Et notamment le rôle très important qu’a joué le collectif, l’entraide et la solidarité dans son processus de résilience personnel et collectif.

Lors d’une action organisée par Extinction Rebellion, dont Emmanuel fait partie / Crédits photo : Nour Films

Car le plus important, une fois que l’on sait, c’est de ne pas être seul. De s’entourer d’autres personnes qui sont dans la même situation que nous et, ensemble, de s’entraider. C’est pourquoi les réalisateurs ont choisi d’accompagner chaque diffusion en salle de cinéma d’une animation inspirée du Travail qui relie. Emmanuel Cappellin explique : « Toute la sortie en salles est accompagnée d’une campagne d’accompagnement du film. Après chaque diffusion, il y aura des gens qui auront besoin d’être accueilli, accompagné, et pas d’être relâché comme ça en pâture après. Dans un maximum de salles, on va donc proposer des animations inspirées du Travail qui relie grâce à un réseau d’une cinquantaine de bénévoles formés par une mini-formation au Travail qui relie (racinesderesilience.org pour se former et devenir animateur.rice). Plus qu’un film, on souhaite ouvrir un espace de rencontre et amener le public à faire communauté. Lors de ces animations, on distribuera gratuitement un guide d’action qui fait la synthèse et fédère l’ensemble des sites qui ont déjà listés une partie de ces actions, soit 150 actions. Ce guide est accompagné d’un site internet collaboratif où les gens pourront rajouter leurs actions ».

Plus qu’un film, Une fois que tu sais vise donc à faire en sorte que le public fasse communauté et qu’il se rende compte qu’il n’est pas seul. Il vise à accueillir la solitude ressentie par celles et ceux qui ne peuvent exprimer leur éco-anxiété grandissante dans leur cercle de proches, et à la transformer en un passage à l’action collectif et inspiré. 

Emmanuel et son fils à la fenêtre de leur maison, dans le village de Saillans (Drôme). Image de fin du film / Crédits photo : Nour Films

Ainsi Emmanuel termine son récit : « Après le laid de l’insouciance, après le feu du savoir, je sens face aux cauchemars d’apocalypse et face aux fantasmes de progrès infinis, nous avons maintenant un besoin vital de nouveaux récits. Et parce-que la désobéissance civile ne suffira sans doute pas à éviter l’effondrement climatique, aujourd’hui il nous faut inventer de nouveaux récits où en se préparant ensemble, on préparerait aussi le monde d’après. Des récits terrestres et cycliques, où notre résilience passerait d’abord par la relocalisation,  des récits collectifs, humbles, et joyeux. Saurais-je faire confiance à mes voisins ? Saurais-je être digne de leur confiance ? Avec eux, j’ai envie d’imaginer ce que pourrait être la politique de l’effondrement. Une politique portée par tous, courageuse, qui rendraient concrets des mots comme biorégion, autonomie alimentaire, descente énergétique, rationnement solidaire ou encore adaptation profonde. Un jour, sortis des cendres du chaos et de l’effondrement, nos enfants forgeront-ils une identité à la fois locale et planétaire, forgée sur l’acceptation des limites de la Terre ? Je l’ignore, mais je sais que par nos engagements et nos renoncements, nous donnons un peu de beauté, de dignité et de sens à nous tous qui en avons si cruellement besoin. »

Une fois que tu sais sort officiellement en salles le 22 septembre, après quelques avant-premières dans de nombreuses villes en France. Pour connaître les dates de diffusion chez vous, c’est par ici

Affiche du film / Crédits photo : Nour Films

-Camille Bouko-levy

 

 

 

 

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