Voter ne renversera pas le capitalisme, ne remplacera jamais une grève et ne donnera pas soudainement le pouvoir à la population. Mais aucune de ces limites ne constitue une raison suffisante pour abandonner les urnes. Le véritable enjeu est surtout celui de voter sans jamais réduire la politique au vote.
Les quatre premiers volets de ce dossier ont défendu une idée qui pourrait sembler paradoxale : le vote mérite d’être utilisé précisément parce qu’il ne suffit pas. Nous avons vu que l’abstention n’empêche personne de gouverner, que le pouvoir économique reste profondément inégalitaire, que tous les gouvernements ne produisent pas les mêmes conséquences et qu’un pouvoir autoritaire peut réduire jusqu’aux possibilités de le combattre.
Mais défendre le vote comporte aussi le risque de laisser croire que déposer périodiquement un bulletin constituerait à lui seul une participation politique suffisante. Ce serait remplacer une impasse par une autre. Car si l’abstention n’est pas nécessairement antisystème, voter ne l’est évidemment pas davantage. Tout dépend de ce que l’on fait avant, pendant et surtout après l’élection.
Le faux choix entre l’urne et la rue
Une partie du débat politique repose sur une l’opposition entre ceux qui feraient confiance aux élections et ceux qui privilégieraient les luttes sociales, l’action directe, la grève ou la désobéissance. Mais pourquoi faudrait-il choisir ? Voter prend quelques minutes et n’interdit absolument rien du reste.
Une élection permet de peser ponctuellement sur la distribution du pouvoir institutionnel. Une grève permet de s’attaquer directement au fonctionnement économique. Une manifestation construit un rapport de force. Une association organise des solidarités. Un syndicat permet aux travailleurs de défendre collectivement leurs intérêts. Aucun de ces outils n’annule l’utilité des autres.
Le véritable problème commence quand la politique s’arrête au bulletin
La critique anarchiste touche en revanche quelque chose de fondamental lorsqu’elle dénonce une conception de la démocratie réduite aux élections. Une société dans laquelle la population choisit périodiquement ses dirigeants avant de redevenir spectatrice pendant plusieurs années constitue une conception extraordinairement pauvre du pouvoir populaire.
Les transformations sociales majeures n’ont d’ailleurs jamais attendu tranquillement le prochain scrutin. Droits syndicaux, réduction du temps de travail, droits des femmes, luttes antiracistes, droits LGBT+, conquêtes écologiques : les avancées politiques naissent aussi de mobilisations qui imposent aux institutions des sujets qu’elles auraient parfois préféré ignorer.
Encore faut-il que le pouvoir en place puisse céder face au rapport de force plutôt que chercher à l’écraser. C’est aussi là que le choix électoral prend son importance : tous les gouvernements n’offrent pas la même prise aux luttes qui cherchent à leur arracher des avancées.
Voter n’est pas donner un blanc-seing
Voter pour un candidat ne signifie pas approuver chacune de ses propositions, lui accorder sa confiance pour cinq ans ou promettre de défendre son gouvernement quoi qu’il fasse. Une voix n’est pas un contrat de loyauté.
On peut voter pour empêcher une victoire de l’extrême droite. Pour préserver un droit menacé, obtenir une avancée sociale, favoriser le programme disponible le plus proche de ses intérêts. Ou simplement parce qu’entre plusieurs terrains politiques imparfaits, l’un permettra davantage de conquêtes futures. Puis combattre dès le lendemain une décision prise par celui que l’on a contribué à élire. Le bulletin ne remplace pas le contre-pouvoir. Le véritable enjeu commence après l’élection car le contre-pouvoir empêche les gouvernants de gouverner seuls.
« Construire des forces capables de peser sur ceux pour lesquels on a voté »
Si une victoire de gauche renvoie chacun chez soi dans l’attente des prochaines élections, les rapports de pouvoir qui traversent la société continueront largement à fonctionner. Le poids des grandes fortunes, des multinationales et des propriétaires de médias ne disparaîtra pas avec un changement de majorité. Il faut donc construire des forces capables de peser sur ceux pour lesquels on a voté.
Voter et construire ce qui doit remplacer
C’est peut-être ici qu’anarchisme et participation électorale cessent réellement d’être contradictoires. On peut voter pour préserver des services publics tout en défendant leur gestion démocratique par leurs travailleurs et leurs usagers.
Mais aussi pour renforcer les droits syndicaux tout en souhaitant que le pouvoir économique quitte progressivement les mains des propriétaires. Comme pour protéger les associations tout en construisant des réseaux de solidarité autonomes. Et pour davantage de démocratie tout en considérant que la démocratie représentative demeure terriblement insuffisante.
Utiliser une institution n’oblige pas à considérer cette institution comme indépassable. Les mouvements qui souhaitent transformer radicalement la société ont même intérêt à utiliser tous les espaces qui leur permettent de construire leur puissance collective plutôt qu’à abandonner ceux qu’ils jugent imparfaits. Le bulletin peut alors cesser d’être un symbole d’adhésion au système.
Il redevient ce qu’il est : un outil limité dans une boîte à outils qui doit en contenir beaucoup d’autres.
– Elena Meilune
Photo de couverture : Mouvement des Indignés, Paris 11 octobre 2011 / Flickr















