Ne pas voter pour refuser de cautionner un système jugé antidémocratique, corrompu ou verrouillé par les puissants : l’intention peut sembler radicale. Mais une stratégie politique ne devrait-elle pas être jugée aussi à ses effets ? Car pendant qu’un abstentionniste retire sa caution symbolique, le pouvoir, lui, continue très concrètement de se distribuer.

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Qui s’abstient réellement ? À qui profite cette démobilisation ? Les plus riches ont-ils besoin des élections pour exercer leur pouvoir ? La gauche perd-elle faute de mobilisation ? Et peut-on rejeter la démocratie représentative, voire être anarchiste, tout en décidant de voter ? Mais avant toute chose, la question la plus élémentaire : l’abstention contestataire affaiblit-elle réellement le système qu’elle entend combattre ?

Cet article ouvre un dossier en cinq parties consacré à l’abstention et à son efficacité comme stratégie politique. Non pas pour présenter le vote comme une solution suffisante, mais pour interroger une conviction répandue dans une partie de la gauche radicale et des milieux anarchistes : renoncer aux urnes permet-il réellement d’affaiblir le système que l’on combat ?

Ne pas voter pour ne pas « cautionner » ?

Crise de la représentation, promesses oubliées une fois l’élection passée, professionnalisation de la politique, poids des intérêts économiques, verticalité de la Ve République… Les raisons de ne plus croire au système électoral ne manquent pas.

A cela s’ajoutent des mouvements sociaux massifs incapables de faire reculer le pouvoir, des majorités qui se succèdent sans véritable rupture avec des politiques économiques néolibérales nuisibles au plus grand nombre, et cette impression tenace que les citoyens sont souverains le temps d’une élection avant d’être priés de retourner à leurs occupations.

Le désenchantement démocratique n’a donc rien d’irrationnel et l’abstentionnisme ou le vote blanc peuvent être compris comme un refus plus que légitime de cautionner ce système. Cet argument mérite bien entendu mieux qu’un sermon sur le « devoir citoyen ».

« Une stratégie ne se juge pas seulement à ses intentions, mais à ses effets »

Mais pour mesurer la portée politique de ce refus, encore faut-il regarder ce qu’il produit concrètement sur le pouvoir qu’il entend contester. Car il existe une différence fondamentale entre la signification que nous donnons à une action et ses conséquences réelles. En politique comme ailleurs, une stratégie ne se juge pas seulement à ses intentions, mais à ses effets.

Le pouvoir, lui, ne s’abstient pas

Pour l’abstentionniste politisé, ne pas voter peut signifier beaucoup de choses : « aucun candidat ne me représente », « je refuse cette démocratie représentative », « je ne légitimerai pas cette mascarade ». Pour l’institution électorale, c’est beaucoup plus simple : un électeur n’a pas voté. Elle ne distingue pas l’anarchiste qui refuse l’État de celui qui avait mieux à faire ce dimanche-là.

Elle ne transforme pas l’abstention contestataire en siège vide à l’Assemblée et ne retire aucun pouvoir au candidat élu. L’élection se déroule, les sièges sont attribués, le gouvernement gouverne. Les lois sont votées et s’appliquent à toutes et tous – y compris à celles et ceux qui ont refusé de participer au scrutin. Il n’existe pas, pour une présidentielle ou des législatives françaises, de niveau d’abstention qui annulerait automatiquement l’élection.

Même si 90 % des électeurs s’abstenaient, ce sont les suffrages exprimés par les 10 % restants qui détermineraient le résultat car aucun seuil minimal de participation n’est prévu pour valider l’élection présidentielle. Dans notre système, refuser symboliquement de légitimer un pouvoir ne lui retire matériellement aucun pouvoir.

Sortir d’un jeu dont on reste prisonnier

En 1970, l’économiste et politiste Albert O. Hirschman publie Exit, Voice, and Loyalty. Il y distingue notamment deux réactions possibles face à une organisation dont le fonctionnement nous mécontente : « exit », partir, et « voice », prendre la parole pour tenter de la transformer.

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Cette grille de lecture peut aussi éclairer l’abstention, qui constitue une forme de retrait du processus électoral. Mais contrairement à un consommateur qui cesse d’acheter un produit ou à un adhérent qui quitte une organisation, l’électeur peut quitter le processus de décision sans pouvoir échapper aux décisions qui en résultent.

L’abstentionniste ne dispose pas d’une société parallèle dans laquelle les lois votées ne s’appliqueraient pas. Il peut refuser de choisir les députés mais il restera soumis aux lois adoptées par l’Assemblée. Refuser de participer à la désignation du pouvoir ne permet pas d’échapper à ce pouvoir. L’abstention devient alors stratégie étrange qui consiste à se retirer du rapport de force électoral tout en restant soumis à son résultat.

Le boycott qui ne coûte rien à celui qu’on boycotte

Une grève peut être efficace parce qu’elle retire quelque chose au patron : le travail. Elle peut arrêter une usine. La production ralentit, voire s’arrête. Un boycott retire de l’argent à une entreprise. Un blocage empêche matériellement une activité de fonctionner. Dans chacun de ces cas, le refus crée un coût pour celui qu’il vise.

Mais appliquons le même raisonnement à l’abstention. Que perd le vainqueur d’une élection lorsque ses adversaires potentiels ne votent pas ? Rien. Ni son mandat, ni son siège, ni son pouvoir de gouverner. Les voix des abstentionnistes ne sont pas soustraites à son score, elles n’entrent tout simplement pas dans le rapport de force électoral.

Un boycott électoral massif pourrait éventuellement s’inscrire dans une stratégie politique organisée – encore faudrait-il qu’elle ait les moyens de peser, notamment s’il accompagne une contestation plus large des institutions. Mais l’addition d’abstentions individuelles ne crée en soi aucun rapport de force capable de contraindre le pouvoir. L’abstention ne ferme ni l’Assemblée nationale ni l’Élysée.

Six contre quatre : comment une majorité peut perdre

Six souhaitent davantage de redistribution des richesses, des services publics renforcés, de nouveaux droits sociaux et une politique écologique à la hauteur de l’effondrement du vivant. Quatre défendent moins d’impôts pour les plus riches, moins de protections sociales et environnementales et davantage de pouvoir laissé aux intérêts économiques privés. Les premiers sont majoritaires. Mais trois d’entre eux considèrent que participer à l’élection reviendrait à légitimer le système. Ils s’abstiennent. Résultat : 3 voix contre 4.

« Une partie de leur majorité n’a pas pris part au rapport de force »

Personne n’a changé d’opinion, les idées conservatrices ne sont pas devenues majoritaires dans la société. Pourtant, elles remportent l’élection. Ce sont alors ceux qui voulaient davantage de justice sociale, de services publics et de protection du vivant qui pourront subir davantage d’inégalités, de reculs sociaux et de destruction écologique. Non parce qu’ils étaient minoritaires, mais parce qu’une partie de leur majorité n’a pas pris part au rapport de force.

L’abstention ne délégitime-t-elle pas malgré tout le pouvoir ?

Même si elle n’empêche pas l’élection, une abstention massive peut-elle malgré tout priver les élus d’une partie de leur légitimité ? Politiquement, oui. Une participation extrêmement faible peut nourrir une crise de légitimité, devenir un sujet médiatique et révéler une rupture profonde entre gouvernants et gouvernés. Mais légitimité et pouvoir ne sont pas synonymes.

Un président peut être politiquement fragilisé par une faible participation tout en conservant les prérogatives que lui donnent les institutions. Un député élu par une fraction réduite des inscrits dispose néanmoins, juridiquement, de la même voix à l’Assemblée qu’un député massivement élu.

L’abstention peut donc envoyer un message politique mais à quoi sert-il s’il ne contient aucune contrainte ? Il dit simplement que quelque chose ne fonctionne plus, sans dire pourquoi ni ce que les abstentionnistes veulent à la place et, surtout, sans leur donner de moyen institutionnel pour l’obtenir. Délégitimer un pouvoir n’équivaut pas à le désarmer.

Une stratégie radicale… sans conséquence radicale ?

Finalement, le problème n’est pas tant moral que stratégique. Personne n’a besoin d’aimer la Ve République pour s’interroger sur l’efficacité d’un moyen d’action. Si une stratégie destinée à combattre un pouvoir ne lui retire aucun pouvoir, si une tactique censée contester une décision consiste à laisser d’autres la prendre et si un boycott n’impose aucun coût à celui qu’il vise, peut-on réellement considérer qu’il atteint son objectif ?

Bien évidemment, voter ne suffit pas à changer la société, pas plus que les urnes ne suffisent à faire vivre une démocratie. À ce sujet, vous pouvez (re)lire notre dossier « Exit, Voice, and Loyalty ».

Mais renoncer volontairement à un instrument parce qu’il est insuffisant nous rend-il plus puissants ? L’abstention ne fait pas disparaître le pouvoir, elle réduit simplement le nombre de personnes qui participent à sa distribution. Reste surtout à savoir qui continue de jouer lorsque les autres quittent volontairement la partie.

« Si voter changeait quelque chose, il y a longtemps que ce serait interdit. » Vraiment ?

On connaît la formule souvent attribuée à Coluche : « Si voter changeait quelque chose, il y a longtemps que ce serait interdit. » Elle est efficace, mais historiquement assez paradoxale. Le droit de vote a précisément été interdit ou refusé pendant des siècles à une immense partie de la population.

Une jeune femme afro-américaine déposant son bulletin dans l’urne en 1964 / Unsplash

Sous la Restauration, seuls environ 100 000 hommes sur plus de 30 millions d’habitants pouvaient voter, le droit de vote étant conditionné au paiement d’au moins 300 francs d’impôt direct. En 1820, une loi est même allée jusqu’à accorder un second vote aux électeurs les plus fortunés. Les femmes ont également été exclues du suffrage, tandis que les populations colonisées ont longtemps été soumises à des régimes profondément inégalitaires.

« Aujourd’hui encore, des régimes autoritaires suppriment, truquent ou verrouillent les élections »

Et aujourd’hui encore, des régimes autoritaires suppriment, truquent ou verrouillent les élections. En Russie par exemple, la présidentielle de 2024 s’est s’est déroulée sans véritables opposants, exclus ou emprisonnés, et a été entachée de fortes pressions et de soupçons de fraudes massives (dizaines de millions de votes falsifiés), permettant la réélection de Vladimir Poutine avec un score officiel de plus de 87 % des voix.

L’abstention a une classe sociale

Tous les citoyens disposent théoriquement du même bulletin, mais tous ne l’utilisent pas avec la même fréquence. L’abstention est loin d’être uniformément répartie dans la population. Niveau de diplôme, revenus, catégorie socioprofessionnelle, âge ou stabilité des conditions d’existence influencent la participation électorale. Et les écarts continuent de se creuser au fil des années selon les données de l’Insee. L’idée d’une abstention relevant du seul choix individuel commence alors à se fissurer.

Car si les groupes qui disposent déjà du moins de ressources économiques et politiques sont aussi ceux qui participent le moins aux élections, les inégalités de participation finissent nécessairement par peser sur la représentation politique. Il n’est alors même plus nécessaire d’interdire aux plus pauvres de voter pour que leur voix pèse moins lorsque les inégalités sociales les conduisent déjà à moins participer. Alors si l’abstention n’affaiblit pas matériellement le pouvoir, à qui profite-t-elle ?

Elena Meilune


Photo de couverture : Bureau des élections, France / Wikimedia Commons

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