Journaliste indépendante et podcasteuse, Élodie Potente explore les réalités des personnes LGBTQIA+ vivant en milieu rural. À l’occasion de la sortie de Fiertés des champs, elle revient sur son parcours, les enseignements de son enquête et les clichés qu’elle souhaite déconstruire sur les campagnes.

Pendant longtemps, les personnes LGBTQIA+ vivant en milieu rural ont été presque absentes des récits médiatiques. Lorsqu’elles étaient évoquées, c’était souvent à travers une idée largement répandue : pour vivre librement son identité, il faudrait partir. Quitter son village, sa campagne, ses attaches pour rejoindre une grande ville, supposée plus ouverte, plus anonyme et plus accueillante. Cette vision, profondément ancrée dans les représentations collectives, a contribué à invisibiliser celles et ceux qui ont choisi de rester ou de revenir vivre à la campagne.

Les personnes LGBTQIA+ des territoires ruraux doivent composer avec des difficultés spécifiques : un moindre accès aux soins, notamment pour les personnes trans, des mobilités contraintes, l’éloignement des services publics, un tissu associatif parfois limité et le poids du regard des autres dans des territoires où l’anonymat est rare. À ces obstacles s’ajoutent les discriminations et le manque de représentations, qui renforcent souvent le sentiment d’isolement.

Mais réduire les campagnes à des espaces hostiles serait tout aussi réducteur. Derrière les clichés se dessinent des histoires de solidarités, d’engagement collectif, d’attachement au territoire et d’inventivité pour créer des espaces de liberté.

Journaliste indépendante, autrice et créatrice du podcast Champs queers, Élodie Potente enquête depuis plusieurs années sur ces réalités encore trop peu racontées. À l’occasion de la parution à venir de son livre Fiertés des champs. Habiter, résister et aimer loin des métropoles, le 2 octobre 2026 aux éditions du Passager Clandestin, elle revient sur son parcours, les enseignements de son enquête et les idées reçues qu’elle entend déconstruire.

Couverture de Champs Queer – Élodie Potente.

Entretien.

Mr Mondialisation : Tout d’abord, pourriez-vous vous présenter ?

Élodie Potente : « Je m’appelle Élodie Potente. Je suis journaliste depuis 2017. Je travaille en tant que pigiste pour différents médias – StreetPress, La Nouvelle Vie Ouvrière, La Brèche, Problematik principalement sur des sujets ruraux, féministes et LGBTQ+.

Je produis et réalise également Champs queers, un podcast consacré aux questions LGBTQ+ en milieu rural. Mon livre, Fiertés des champs. Habiter, résister et aimer loin des métropoles, paraîtra le 2 octobre prochain aux éditions Le Passager Clandestin. Je suis basée dans les Pyrénées centrales. »

Mr Mondialisation : En quoi votre propre parcours a-t-il influencé votre regard sur ces questions ?

Élodie Potente : « Je suis née dans le Tarn, où j’ai grandi.

« Lorsque j’ai compris que j’étais lesbienne, à 17 ans, j’ai eu très envie de quitter mon territoire. »

Je m’imaginais une vie meilleure « ailleurs », dans une grande ville. C’est ce que Jack Halberstam a théorisé sous le terme de « métronormativité » : l’idée selon laquelle la ville serait le territoire le plus propice pour vivre son identité queer. D’ailleurs, la plupart des études sur les trajectoires LGBTQIA+ reposent sur des récits urbains.

Après mes études, j’ai vécu six ans dans la Drôme, puis je me suis installée dans le Comminges, au pied des Pyrénées. Ces expériences m’ont permis de prendre pleinement conscience de mon identité rurale et de réfléchir à la manière de concilier mon identité queer avec une vie hors des grands centres urbains. »

Mr Mondialisation : Aviez-vous des idées reçues sur la ruralité avant de commencer cette enquête ?

Élodie Potente : « Oui, bien sûr. Pour deux raisons : d’abord parce qu’on m’a appris à détester mon territoire rural d’origine et à idéaliser la vie citadine. Ensuite parce qu’on m’a toujours dit qu’il ne s’y passait rien et qu’y être queer serait forcément très difficile.

Lorsque je suis revenue vivre en milieu rural en 2018, j’avais très peur. Je pensais que vivre en tant que lesbienne dans un bourg de 9 000 habitants serait compliqué. Finalement, les territoires ruraux ont beaucoup plus à raconter sur notre société qu’on ne veut bien le croire. »

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Mr Mondialisation : Quelles sont les difficultés qui reviennent le plus souvent dans les témoignages que vous avez recueillis ?

Élodie Potente : « Pour moi, la première difficulté est celle de la représentation. Lorsqu’on ne se voit pas, on a l’impression de ne pas exister. Ce qui n’est pas visible n’existe pas.

Il y a également beaucoup d’isolement queer en milieu rural. Les personnes LGBTQ+ sont confrontées aux mêmes difficultés que l’ensemble des habitants de ces territoires : la mobilité, l’accès aux soins, à l’emploi ou encore aux services publics. À cela s’ajoutent les discriminations. »

Mr Mondialisation : Avez-vous été surprise par certains récits ou certaines rencontres ?

Élodie Potente : « Je suis toujours surprise par les rencontres que je fais autour de cette thématique. Ce qui me frappe le plus, c’est que chaque récit est unique, singulier, tout en faisant écho à ma propre expérience. Je retrouve une part de mon histoire et de mes difficultés dans chacun d’eux. »

Mr Mondialisation : Quels clichés sur la ruralité aimeriez-vous déconstruire ?

Élodie Potente : « J’aimerais d’abord que l’on considère les ruralités comme une multitude de réalités différentes. Les territoires ruraux sont extrêmement variés.

« J’aimerais aussi que l’on parle du rural à partir du rural, et non à travers un regard urbain. C’est ce que ma consœur Emma Conquet appelle l' »urban gaze ». »

J’aimerais également que l’on cesse de mettre des mots dans la bouche des habitantes et des habitants de ces territoires, y compris dans celle des personnes queers. Beaucoup d’entre nous aiment profondément leurs terres, leurs cultures locales et leurs voisin·es. »

Mr Mondialisation : Vous dites que les personnes queers ont toujours existé dans les campagnes. Pourquoi cette histoire est-elle restée si invisible ?

Élodie Potente : « Il existe une double invisibilisation : les récits ruraux sont largement absents des médias depuis des décennies, tout comme les récits LGBTQIA+. Les histoires LGBTQIA+ rurales sont donc doublement invisibilisées. »

Mr Mondialisation : Depuis quelques années, on voit naître davantage de Marches des fiertés dans des villes moyennes ou des villages. Que révèle ce phénomène ?

Élodie Potente : « Oui, le nombre de Marches des fiertés rurales augmente d’année en année. Cela montre que les personnes queers vivant en milieu rural disposent enfin d’un espace pour se penser, se rendre visibles et s’organiser collectivement afin de se soutenir et de lutter contre les discriminations.

« Cette manière de fonctionner s’inscrit pleinement dans ce qui fait vivre les territoires ruraux : les solidarités et les luttes sociales y sont souvent très efficaces. »

Pour moi, cela fait partie du « génie rural » : cette capacité à s’organiser collectivement pour résister. Ces combats ont longtemps été invisibilisés et l’on a privé les habitantes et habitants des campagnes de leur capacité d’agir. Pourtant, dans les moments de crise, on constate que les territoires ruraux savent particulièrement bien s’organiser pour se soutenir et prendre soin les uns des autres.

Je vois aussi émerger des réflexions plus politiques et théoriques au sein des collectifs. Cette capacité à articuler les récits individuels avec des récits collectifs m’impressionne toujours. »

Mr Mondialisation : Est-ce que la visibilité est plus difficile à assumer lorsque « tout le monde se connaît » ?

Élodie Potente : « Oui, bien sûr. Le manque d’anonymat constitue un véritable enjeu pour les personnes queers en milieu rural. Certains territoires exercent un fort contrôle social. De nombreuses études montrent d’ailleurs ce phénomène, notamment concernant la socialisation des femmes. Il est beaucoup plus difficile de croiser régulièrement une personne tenant des propos LGBTphobes. Mais le territoire peut aussi devenir un refuge, comme je l’explique dans mon livre. »

Mr Mondialisation : Les jeunes LGBTQIA+ vivant en milieu rural disposent-ils aujourd’hui de davantage de ressources qu’il y a dix ans ?

Élodie Potente : « Je pense que oui, même si les représentations restent insuffisantes et que les LGBTphobies demeurent très présentes, notamment à l’école. Le simple fait de savoir qu’un collectif existe près de chez soi peut avoir un véritable impact. Mais il reste encore beaucoup à faire. »

Mr Mondialisation : Quel rôle jouent les réseaux sociaux pour rompre l’isolement ?

Élodie Potente : « Un rôle très important. C’est ce que documente actuellement la chercheuse Margot Boyer dans une thèse à paraître. Elle montre que les réseaux sociaux, mais aussi les applications de rencontre, peuvent constituer des espaces de refuge permettant de rompre l’isolement. Ils permettent également de se tenir informé des événements queers à venir, même si, en milieu rural, d’autres canaux sont aussi utilisés pour diffuser les informations locales. »

Mr Mondialisation : Existe-t-il des initiatives locales qui vous donnent de l’espoir ?

Élodie Potente : « Toutes les associations et tous les collectifs LGBTQ+ ruraux qui voient le jour, ou qui existent depuis longtemps, me donnent de l’espoir. Chaque événement queer organisé en milieu rural, chaque personne qui parvient à trouver sa place sur son territoire et à concilier son attachement à sa terre avec son identité queer est une source d’espoir. Il y a aussi le rôle essentiel des allié·es, de celles et ceux qui participent aux événements, qui nous soutiennent et nous accompagnent. »

Mr Mondialisation : Comment les élus locaux peuvent-ils contribuer à rendre les campagnes plus inclusives ?

Élodie Potente : « En soutenant les associations, en mettant des salles et du matériel à leur disposition. En étant intransigeants face aux propos LGBTphobes. En affirmant clairement leur soutien aux personnes LGBTQIA+, en participant aux événements et en continuant eux-mêmes à se former et à s’informer. »

Mr Mondialisation : Selon vous, les enjeux LGBTQIA+ peuvent-ils être dissociés des autres enjeux de la ruralité, comme l’accès aux services publics ou la vie associative ?

Élodie Potente : « Non, car les personnes LGBTQ+ sont souvent encore plus fortement touchées par les difficultés propres aux territoires ruraux. La question de la santé, par exemple, est particulièrement complexe. J’ai récemment réalisé un article pour Problematik sur l’accès aux soins des personnes trans en milieu rural. L’une d’elles m’expliquait avoir parcouru 10 000 kilomètres depuis le début de sa transition pour se rendre à ses rendez-vous médicaux. Cet exemple illustre parfaitement les conséquences concrètes des difficultés rurales sur nos vies. »

Mr Mondialisation : Comment crée-t-on un climat de confiance pour recueillir des témoignages aussi intimes ?

Élodie Potente : « Pour moi, il n’y a rien de plus important que de prendre soin du récit des personnes que j’interroge.

Je ne veux pas pratiquer une politique de la « terre brûlée », c’est-à-dire recueillir des témoignages sans rien donner en retour. Je veille à ce que les personnes se sentent suffisamment à l’aise et qu’un véritable lien se crée. Ce n’est jamais parfait, mais j’essaie de faire au mieux. Quand je le peux, je prends vraiment le temps de partager des moments avec elles. »

Mr Mondialisation : En tant que journaliste, comment éviter de tomber dans une vision caricaturale de la campagne ou des personnes LGBTQIA+ ?

Élodie Potente : « D’abord, si possible, en ne partant pas d’un prisme urbain : il faut des journalistes qui vivent en milieu rural pour parler des ruralités. Et il faut aussi sortir d’un regard hétérocentré en donnant davantage la parole à des journalistes LGBTQ+ lorsqu’il est question de ces sujets.

Ensuite, il est essentiel de passer du temps sur le terrain, de nuancer son récit et de chercher à comprendre les enjeux sans plaquer sa propre vision. Le plus difficile est souvent de vouloir absolument confirmer un angle défini à l’avance. Beaucoup de sujets sur la ruralité deviennent caricaturaux parce que le ou la journaliste ne remet pas suffisamment en question son point de départ. »

Mr Mondialisation : Quel témoignage vous a le plus marqué ?

Élodie Potente : « Tous les témoignages sont importants pour moi et me marquent. Ils sont précieux et donnent un sens particulier à mon métier. Mais, dans le premier épisode de Champs queers, j’interroge Gabriel, que je cite également dans le livre. Depuis, il est devenu un ami. J’aime beaucoup l’idée de l’avoir rencontré au début de sa transition, de l’avoir vu évoluer et d’avoir appris à le connaître grâce à ce travail. »

Mauricette Baelen

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